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Monde du travail : prendre en considération la vulnérabilité

1/10/2015 | par Eric Delassus | dans Eco | 9 commentaires

 

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Les relations humaines dans le monde du travail sont peut-être encore trop souvent perçues et établies dans le cadre de rapports réduits à n’être que la conséquence d’un accord contractuel entre des individus considérés comme fondamentalement et foncièrement autonomes. Or, une autre grille de lecture semble possible qui engagerait de nouvelles pratiques et qui permettrait de remettre en question ce principe d’autonomie qui n’est peut-être finalement qu’une fiction. Cette remise en question s’inspire des apports de l’éthique du care qui conçoit l’homme comme un être essentiellement vulnérable.

La vulnérabilité ne signifie pas ici la seule fragilité de l’existence humaine et sa finitude, mais renvoie également au constat, que d’aucuns souhaiteraient occulter, et qui nous oblige à prendre conscience que nous sommes tout nécessairement dépendants les uns des autres. Cette dépendance renvoie initialement à celle du nourrisson et de la personne handicapée, malade, âgée ou en fin de vie, mais l’originalité de l’éthique du care est de ne pas limiter la vulnérabilité à certaines situations ou certains âges de la vie, mais d’en faire une dimension constitutive de la condition humaine. Nous sommes toujours et à tout âge en situation de dépendance. Aussi, est-il indispensable de recourir au care – terme intraduisible en français – qui ne se limite pas au soin, mais qui renvoie également à l’idée de sollicitude, d’importance accordée aux autres, pas simplement par compassion ou parce que nous serions mus par un altruisme désintéressé, mais aussi parce qu’il n’y a pas de vie humaine possible si nous ne nous efforçons pas de nous aider les uns les autres.

Il apparaît donc envisageable, dans la mesure où le monde du travail est par définition un monde d’interdépendance, de repenser les paradigmes selon lesquels nous nous représentons les relations de travail à partir des concepts propres à cette éthique. Si nous nous efforçons également de penser les finalités du travail sur la base des valeurs qui peuvent être considérées comme désirables à partir d’une telle éthique, peut-être pourrions-nous élaborer à partir de là de nouvelles pratiques managériales. Si l’éthique du care peut aider à mieux concevoir les relations humaines dans le monde du travail, peut-être est-elle également en mesure de nous aider à penser le travail autrement, à réfléchir sur les réelles finalités du travail ? En effet, si l’on pose l’importance accordée à la qualité des relations entre les personnes comme fondamentale, le travail ne peut plus alors être pensé uniquement comme une activité dont le seul but serait la productivité et le profit envisagé d’un point de vue purement économique. Le travail pourrait plutôt se définir comme une activité ayant pour but de se rendre utile les uns aux autres, non pas dans un sens utilitariste, mais plus exactement en donnant à ce terme la signification que lui donne un philosophe comme Spinoza qui définit comme utile ce qui augmente la puissance d’être et d’agir d’un individu, c’est-à-dire – et il faut éviter ici de confondre puissance et pouvoir – ce qui lui permet de s’épanouir, d’accroître sa perfection, de développer ce qu’il y a de pleinement humain en lui. Spinoza, qui considère que l’utile propre (ce qui augmente la puissance d’un individu) doit autant qu’il est possible rejoindre l’utile commun (ce qui augmente la puissance de la cité), dans la mesure où les autres hommes ne sont pas des concurrents qui limiteraient ma capacité d’agir, mais au contraire des semblables avec lesquels il me faut progresser. Autrement dit, dans la mesure où ma puissance s’accroît d’autant qu’augmente celle des autres, les distinctions que l’on établit communément entre égoïsme et altruiste n’ont plus lieu d’être. Dans la mesure où je suis nécessairement lié aux autres et dépendant d’eux, se soucier de soi revient à se soucier des autres et réciproquement. Le travail pourrait alors être perçu comme utile à plusieurs niveaux, d’une part en tant que ce qu’il produit, biens ou services, apporte aux hommes de quoi vivre dans de meilleures conditions, mais d’autre part dans la mesure où il pourrait aussi devenir une activité qui, en tant que telle, pourrait apporter à celui qui l’exerce une source de satisfaction personnelle, si tant est qu’il s’exerce dans des conditions qui rendent possible une telle satisfaction.

La philosophe Joan Tronto dans son livre Un monde vulnérable résume finalement de manière très éclairante l’interdépendance qui caractérise la condition humaine par un exemple des plus banal, et montre que cette vulnérabilité nous concerne tous et traverse même les différents niveaux de la hiérarchie des organisations :

Un employé de bureau ne se sent pas vulnérable face à l’agent d’entretien qui, chaque jour, enlève les déchets et nettoie les bureaux. Mais si ces services devaient cesser, la vulnérabilité de l’employé se révélerait. (Tronto, 2009, p. 181)

La vulnérabilité désigne donc la dépendance et l’éthique du care dont elle est issue, contrairement à ce qu’une présentation trop souvent caricaturale laisse entendre, n’est en rien une approche essentiellement compassionnelle des rapports humains, mais se présente plutôt comme s’inscrivant dans le cadre d’une éthique de la responsabilité dans la mesure où elle repose sur l’affirmation que nous sommes tous dépendants et que, par conséquent, nous sommes tous conduits à nous sentir responsables les uns des autres. Berenice Fisher et Joan Tronto ont d’ailleurs défini ainsi les quatre principaux éléments du care :

• l’attention : «se soucier de»

• la responsabilité : «prendre en charge»

• la compétence : «prendre soin», le travail effectif qu’il est nécessaire de réaliser

• la capacité de réponse : «recevoir le soin»

Joan Tronto définit d’ailleurs le care de la manière suivante :

Une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer ou de réparer notre « monde » de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde inclut nos corps, nos individualités et notre environnement, que nous cherchons à tisser ensemble dans un maillage complexe qui soutient la vie. (Tronto in Molinier, Laugier, Paperman, 2009, p. 37)

En conséquence, nous sommes conduits à ne pas appréhender cette vulnérabilité comme une faiblesse, mais comme ce qu’il faut assumer et ce qui peut être envisagé comme l’occasion de créer du lien. Aussi, dans le monde du travail s’agit-il d’élaborer et de développer un mode de fonctionnement plus collaboratif obéissant à une logique de type systémique, plus circulaire que linéaire qui permettrait de repenser les rapports de hiérarchie en assumant la vulnérabilité des uns et des autres.

Ainsi, assumer sa vulnérabilité et percevoir celle des autres avec sollicitude permettrait d’éviter que certains problèmes ne s’installent et perdurent et autoriserait chacun à demander de l’aide lorsque cela s’avère nécessaire, même lorsque l’on occupe une place élevée dans la hiérarchie.

Les origines féministes de l’éthique du care font qu’elle est souvent considérée comme un « maternalisme ». Or, il n’en est rien, il ne s’agit pas de donner plus de valeurs à des qualités qui seraient essentiellement le propre des femmes, – ce qui consisterait d’ailleurs à essentialiser la féminité, ce que de nombreuses féministes contestent à juste titre – mais il est plutôt question de faire reconnaître des vertus qui ont longtemps été dévolues aux femmes en raison de la place et du rôle qu’elles ont longtemps eu à jouer, et qu’on leur demande encore trop souvent de jouer dans la société. Ces vertus se caractérisent par le souci de maintenir et de restaurer les liens qui sont la condition de la vie sociale (confiance, sollicitude, empathie, mais aussi respect de l’autre, etc.) plutôt que de résoudre les problèmes à partir de principes qu’il faudrait respecter en toutes circonstances. Il s’agit donc de restaurer une certaine dimension affective sans pour autant renoncer à une certaine forme de rationalité pour éviter de glisser vers une dictature des affects qui pourrait être dévastatrice. Cette prise en considération des affects et d’une certaine forme d’empathie renvoie à ce que l’on peut appeler, en référence à Marcel Gauchet, un certain « réenchantement du monde ». Cependant, si le care ne fait pas abstraction des affects, il n’est pas un maternage, comme le souligne Fabienne Brugère dans le « Que sais-je ? » qu’elle a rédigé sur l’éthique du care.

Dans le monde du travail, la mise en œuvre d’une telle éthique pourrait nous aider à renoncer à l’individualisme en nous invitant à considérer les personnels, quelle que soit leur position dans la hiérarchie, comme des personnes au sens relationnel de ce terme, comme des êtres reliés les uns aux autres et qui sont des personnes parce qu’ils se reconnaissent comme telles.

On pourrait certes reprocher à cette manière d’envisager les relations humaines dans le monde du travail d’être trop « idéaliste », voire utopique et de rendre inopérantes les relations nécessaires d’autorité sans lesquelles une organisation ne peut fonctionner. Mais ce reproche ne vaut pas, car reconnaître la vulnérabilité de l’autre et donc aussi de ses subordonnés, ce n’est pas renoncer à exercer son autorité, mais c’est s’obliger à exercer une autorité bienveillante reposant sur la compréhension de l’autre, sur l’appréhension des situations en fonction de la singularité de la personne et sur la prise en considération des déterminations dont les personnes sont les objets (qu’elles soient sociales, culturelles, psychologiques ou autres) et qui peuvent expliquer leur comportement. Ainsi, par exemple, faut-il considérer la paresse comme un vice ou comme une impuissance ? Il s’agit de chercher à comprendre le comportement de l’autre dans ce qu’il a de singulier, d’en rechercher les causes afin de trouver la meilleure voie à emprunter pour motiver la personne et lui donner le désir de travailler. Cela suppose d’une part que l’on appréhende les situations de chacun en termes de complexité et que l’on évite de rentrer dans ce que Gilles Deleuze appelle le système du jugement pour que l’on applique le conseil que Spinoza préconise en politique, mais qui vaut également dans le monde du travail :

… ne pas rire des actions des hommes, ne pas les déplorer, encore moins les maudire, mais seulement les comprendre. 

Pour reprendre ici une formule empruntée à André Comte-Sponville : manager, c’est être un « professionnel du désir des autres ». Ce qui ne veut pas dire manipuler le désir d’autrui, mais si l’on se réfère aux principes du care – dont André Comte-Sponville ne se réclame pas, il est vrai –, aider l’autre à y voir aussi clair qu’il est possible dans son propre désir pour qu’il puisse l’accomplir utilement, tant pour lui-même que pour autrui, et le monde du travail est l’un des lieux à l’intérieur duquel il est possible de trouver, mais aussi de créer, les conditions de cet accomplissement du désir.

Reste à déterminer les conditions pour que cet accomplissement ne se réalisent pas malgré tout dans la servitude, une servitude insidieuse qui peut soumettre d’autant que le travailleur a le sentiment de faire librement et en le désirant ce qui, en réalité, lui est imposé par une autorité faussement bienveillante. Car le problème dans le monde du travail, comme l’a montré l’économiste Frédéric Lordon (Capitalisme et servitude), c’est que le désir de l’employé, du salarié, quelle que soit sa position dans l’organisation, est soumis à un « désir maître », celui du chef d’entreprise ou du supérieur hiérarchique. Introduire l’éthique du care dans le monde du travail, prendre en compte sa propre vulnérabilité et celle d’autrui, n’y a-t-il pas là une voie pour tenter de sortir des rapports de servitude que génère encore trop souvent l’organisation du travail ?

 

Eric Delassus

Docteur en philosophie, Eric Delassus est professeur agrégé de philosophie au lycée Marguerite de Navarre à Bourges. Il est entre autres l'auteur de De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale (Presses Universitaires de Rennes, 2009) et anime le site internet de philosophie http://cogitations.free.fr. Suivre sur Twitter : @EDelass

 

 

Commentaires

J’ai commencé à lire cet article.
Je n’ai pas pu continuer.
A vrai dire, je vais abandonner ce site, malgré le fait qu’il y a quelques années, un très grand intellectuel français que je ne nommerai pas m’a remerciée de lui avoir écrit une lettre privée et personnelle qu’il qualifiait de brillante.
Cela m’a mis de la baume au coeur.
Pourquoi je ne fréquenterai plus ce site ?
….
Hier, ma meilleure amie anglaise m’a informée que la nouvelle édition junior de l’OED, l’Oxford English Dictionary, donc, une autorité… civile sacrée pour nous et nos bambins, a éliminé une très grande partie du vocabulaire désignant les plantes, les fleurs, les animaux, (vocabulaire que le grand William connaissait bien, car il pratiquait les référents de ce vocabulaire en chair et en os), au profit du jargon informatique.
Cela m’a profondément choquée et consternée.
Mais cela ne me choque pas plus que l’impression de dévitalisation qui me saisit trop souvent à la lecture de ce site.
Ma peau en devient toute froide de sidération, (pas la sidération de l’effort, un bon effort intellectuel est revigorant…) devant l’appauvrissement croissante de la langue française dès qu’il s’agit d’exprimer… « desidées ».
Pour un peu, cela donnerait envie de… tuer les idées… (si seulement on y arrivait… la dernière fois que le peuple français a essayé de tuer… une idée (la monarchie), c’était un grand débâcle/débandade qui n’a fait du bien à personne).
Bon, je reprends la lecture du livre « The Old Ways », un livre anglais dans lequel Robert Macfarlane déploie un vocabulaire si riche que j’en suis stupéfaite, et obligée de courir chercher mon dico.
Si seulement la langue française avait de tels défenseurs à l’heure actuelle…
Cela me semble bien plus vital encore que la défense « desidées ».
Bonne continuation à vous.
Cordialement.

par Debra - le 1 octobre, 2015


Je trouve très intéressant cet article sur la difficulté structurelle qu’il y a à travailler ensemble (à collaborer, au sens étymologique: l’organisation et la finalité du travail impliquent de la contrainte et de la peine, voire de la souffrance, en dépit de cette idéologie qui veut nous faire accroire que la collaboration pourrait être agréable…), et sur la possibilité d’y remédier en humanisant les relations à l’intérieur des rapports sociaux de production.

Je trouve le propos vraiment très encourageant: et si l’on essayait de repenser le monde du travail en plaçant le souci de l’être humain au centre ? En prônant l’éthique du care dans le monde de l’entreprise (et du travail plus généralement), l’auteur se défend de céder à une conception « trop « idéaliste », voire utopique des relations humaines dans le monde du travail ». Les multiples références à Spinoza nous orientent plutôt vers une forme de réalisme: « Spinoza, qui considère que l’utile propre (ce qui augmente la puissance d’un individu) doit autant qu’il est possible rejoindre l’utile commun (ce qui augmente la puissance de la cité) dans la mesure où les autres hommes ne sont pas des concurrents qui limiteraient ma capacité d’agir, mais au contraire des semblables avec lesquels il me faut progresser. »

Il me semble néanmoins qu’il y a là une sorte de tour de passe-passe intellectuel.

Essentiellement, le concept d’interdépendance (fortement inspiré du bouddhisme et des sagesses traditionnelles) ne me semble pas très approprié dans le contexte du monde du travail. Le concept cosmologique d’interdépendance implique une constance relation d’échanges dynamiques entre le microcosme et le macrocosme: ce que l’un produit a des effets nécessaires sur l’autre (et réciproquement).

Or, dans le monde du travail, les relations se fondent avant tout sur le pouvoir et la dissymétrie, voire sur l’exploitation: ainsi, la main d’oeuvre bon marché se remplace aisément… Que les hommes soient forcés de collaborer, de coopérer pour produire des biens utiles est un fait évident, connu de tous, à l’origine de la division sociale du travail (c’est ce que nous explique déjà Platon). Seulement, cette collaboration s’exerce sous le régime de la double contrainte: la nécessité matérielle de travailler pour produire des biens utiles (transformation de matières premières en biens consommables) et la nécessité technique d’une organisation des tâches pour assurer la production (coordination des corps de métiers).

Pour conclure, je m’interroge de savoir si cette éthique du care appliquée au monde du travail n’est pas davantage une invention de la doctrine managériale de soft power plutôt que la conquête d’un humanisme bienveillant… Le monde de l’entreprise mais paraît si éloigné de la communauté politique dont Spinoza trace en creux la figure, à savoir la démocratie, fondée sur des lois justes et portée par des êtres raisonnables.

par Guillon-Legeay Daniel - le 1 octobre, 2015


A Debra

Pourquoi ne pas faire bénéficier à l’ensemble des lecteurs/lectrices de ce site de votre talent à rédiger des textes brillants?

par Guillon-Legeay Daniel - le 1 octobre, 2015


Les réserves émises par Daniel Guillon-Legeay sur mon article me semblent tout à fait recevables. C’est d’ailleurs pour cette raison que je fais montre d’une certaine prudence dans ma conclusion lorsque je souligne la difficulté qu’il y a à mettre en place ce type de relations dans le monde du travail. J’insiste surtout sur le fait qu’une telle éthique, si elle se trouve réduite à un simple instrument de management, peut donner lieu à une forme insidieuse de servitude. Cela étant dit, la question reste de savoir si toute forme d’organisation du travail doit nécessairement conduire à des rapports de domination donnant lieu à l’exploitation et l’aliénation.
Ce qui est dit ici ne concerne pas uniquement les entreprises capitalistes, mais également toutes les formes d’organisation, aussi bien celle de l’économie sociale que les administrations publiques. La question est donc, en effet, une fois posée cette nécessité de prendre en considération la vulnérabilité humaine, de réfléchir sur les formes d’organisations économiques, sociales et donc politiques qui sont compatibles avec une telle conception des relations entre les hommes dans le monde du travail.

par Eric Delassus - le 1 octobre, 2015


Cher Eric,
Merci pour cette réponse claire et tout à fait satisfaisante.

par Guillon-Legeay Daniel - le 2 octobre, 2015


En somme , vous souhaiteriez que le chef d’entreprise ajoute à toutes les tâches qu’il assume déjà celle de bienfaiteur de l’humanité ? J’ai bien peur que ce ne soit pas son boulot . Imaginons une Pme de dix personnes , dans laquelle deux employés – le chef d’atelier et le commercial – sont contraints de s’arrêter pour longue maladie . Pétris de bonnes intentions , le patron adepte du  » care  » va continuer à les payer pendant des mois et , bien sûr , s’abstiendra de les licencier pour embaucher deux remplaçants . Production désorganisée , clients non démarchés : l’entreprise ne tardera pas à mettre la clé sous la porte et dix chômeurs de plus iront pointer à Pole Emploi . D’évidence , le système actuel – Sécurité Sociale , assurances diverses – qui consiste à faire prendre en charge par la collectivité les salariés confrontés à une grave maladie , paraît plus cohérent . Travaillons plutôt à le perfectionner et n’en rajoutons pas dans la besace du chef d’entreprise , déjà pris , en France , dans un carcan ahurissant de réglementations , taxes et impôts . Laissons le faire son boulot : créer des produits ou des services. Laissons le  » care  » à Martine Aubry et consorts .

par Philippe Le Corroller - le 2 octobre, 2015


À Philippe Le Corroller

Cher Monsieur,
Sauf votre respect, il me semble que vous n’avez pas bien compris le sens de mon propos. À aucun moment, je prétends qu’il faudrait substituer l’éthique du care au droit du travail ou à la protection sociale. Bien au contraire, une réelle politique du care nécessite de tels prérequis manifestant la solidarité de tous les membres de la société.
Ce que j’ai voulu dire principalement, c’est qu’un management qui se réduit à – et soyons clairs, refuser de « se réduire à … » ne signifie pas exclure – obéir à des impératifs uniquement pensés en termes de performance et de profit est non seulement contestable d’un point de vue éthique, mais s’avère aussi contradictoire sur le plan social. En revanche, il n’y a rien d’incohérent à ce qu’un responsable d’organisation, comme c’est le cas du chef d’entreprise, se soucie du bien-être de ses employés et s’attache à développer ce que l’économiste Amartya Sen et la philosophe Martha Nussbaum nomment leurs capabilités, c’est-à-dire leur puissance d’agir afin qu’il la mette au service, non seulement de l’entreprise, mais de la société tout entière. C’est pourquoi il me semble plus judicieux de concevoir les rapports sociaux en termes d’entraide et d’émulation, afin de faire en sorte que ceux qui sont, à un certain moment de leur existence, plus capables entrainent les autres avec eux pour qu’ils les rejoignent, plutôt que sur la concurrence qui incite à rabaisser l’autre et à l’affaiblir pour mieux prendre sa place.
Je ne doute pas d’ailleurs que bon nombre de chefs d’entreprise travaillent ainsi et pratique le care, comme Monsieur Jourdain la prose. C’est que j’ai tenté d’esquisser ici, c’est la pensée d’une telle pratique afin de la rendre plus efficiente pour ceux qui s’y reconnaissent.
Quant à l’opposition que vous que vous établissez entre chef d’entreprise et bienfaiteur de l’humanité, permettez moi de m’interroger à son sujet. Sous-entendez vous par là qu’un patron n’a pas à se soucier du bien et des autres hommes et qu’entre les affaires et la morale il n’y a pas de passerelle possible ? D’une part, il n’y a rien d’immoral à souhaiter la réussite de son entreprise et à faire des profits si ceux-ci sont justement et équitablement redistribués ; d’autre part, ce qui donne sens à l’activité d’une entreprise, au-delà de la seule recherche du profit, c’est aussi son utilité sociale. De ce point de vue là, tout homme quelle que soit sa position lorsqu’il cherche à agir dans le sens de son utile propre et de l’utile commun est un bienfaiteur de l’humanité. Le problème vient de ce que trop souvent la recherche du profit l’emporte sur l’utilité sociale – un scandale récent dans l’industrie automobile en est le triste exemple. Ce type de scission entre efficacité économique et utilité sociale n’est d’ailleurs pas sans conséquences sur le vécu des salariés qui, trop souvent, ont le sentiment d’être clivés et de devoir renoncer aux valeurs qui sont les leurs pour satisfaire les intérêts – le plus souvent à court terme – de l’entreprise et préserver leur emploi.
Repenser le monde du travail à partir de certaines préoccupations éthiques, ce n’est pas seulement apporter à ce monde un supplément d’âme, c’est vouloir le rendre plus humain et le rendre plus efficace, pas seulement en terme de gain de productivité et de profit, mais aussi et surtout sur le plan social.

par Eric Delassus - le 3 octobre, 2015


A Eric Delassus
Cher Monsieur ,
J’entends bien vos arguments . Et si mon goût pour l’ironie (« bienfaiteur de l’humanité » ) a pu vous laisser penser que j’avais une vision manichéenne du rôle du chef d’entreprise , qui ne serait mu que par la recherche du profit , je vous prie de bien vouloir m’en excuser . Pour moi , qui en ai rencontré beaucoup au cours de ma vie professionnelle , le bon patron est , en réalité , imprégné à la fois de l’éthique de conviction et de l’éthique de responsabilité . Croyez-moi , il n’a besoin de personne pour savoir que la morale et son intérêt se rejoignent : des salariés qui bossent dans de bonnes conditions seront fidèles à l’entreprise et y feront de leur mieux . En revanche , trop de gens – en particulier dans la classe politique – veulent se mêler de  » repenser le monde du travail « …sans avoir jamais mis les pieds dans une entreprise ! On connaît le résultat : 35 heures , 3.500 pages de Code du travail , 400.000 normes , 10.500 lois , 127.000 décrets … et près de 6 millions de Français à la recherche d’un vrai travail . Commençons par réformer tout ce fatras de façon radicale . Le monde du travail n’en sera , comme vous le souhaitez , que  » plus humain  » …et  » plus efficace  » .

par Philippe Le Corroller - le 3 octobre, 2015


Si je puis me permettre, je trouve que les arguments de bon sens avancés par Philippe ne manquent pas d’intérêt. Trop de loi tue la loi… Néanmoins, dans cette refonte du système… il reste toujours une place pour l’éthique du care, non ? :-)

par Daniel Guillon-Legeay - le 3 octobre, 2015



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