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Face à Google : pourquoi apprendre ?

31/01/2016 | par Sonia Bressler | dans Science & Techno | 3 commentaires

 

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Nous sommes désormais en 2016, partout autour de nous quand nous prenons le temps d’observer, nous voyons des pouces qui s’agitent, des yeux rivés sur des écrans plus ou moins grands, des personnes parlant à voix haute sans interlocuteur en face d’eux. Tout ceci est devenu notre quotidien. Evidemment, il ne s’agit pas ici de s’interroger de façon manichéenne sur le bon et le mauvais aspect de ce changement. Bien au contraire, nous devons dépasser la surface de ce constat et nous rendre au coeur de ce qu’il modifie profondément au coeur de notre subjectivité mais également de notre comportement social.

Depuis l’arrivé des smartphones en 2007, la réalité virtuelle a supplanté la jungle, l’homo sapiens est devenu l’homo connectus. Quel est l’envers de cette dématérialisation de notre être ? Sommes-nous toujours des humains ou bien sommes-nous justement en train de basculer vers la création d’une nouvelle espèce où la technologie vient remplacer nos organes défectueux, où notre cerveau peut s’enrichir des expériences des autres ? Autant de questions que je laisse ici volontairement en suspens, car ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est l’apprentissage. Nous pouvons dire de moi, que je suis « vieille », et oui je suis de la génération X. Cette génération née sans espoir et sans la technologie, durant ma scolarité, j’avais le bonheur du dictionnaire : la recherche d’un mot entraînait un voyage, une perdition dans l’univers si vaste. Je pouvais également me perdre dans des index, des thesaurus, etc. Internet a débarqué en 2000, au début ce n’était pas « grand chose », une petite révolution par rapport à ce que nous avons vécu par la suite. A partir des années 2000, des moteurs de recherches avec des liens nous donnaient accès à différents morceaux de savoir. Mais finalement, rien de plus que dans nos bonnes vieilles encyclopédies. Nos ordinateurs portables avaient moins de mémoire que les smartphones d’aujourd’hui. Bref, nous pouvions observer doucement l’émergence de cette technologie, sans être noyée, débordée par elle. Nous avions le temps de lire et relire les grands textes, de savourer l’odeur d’un livre, d’écouter notre enseignant  (sans le comparer au reste du web) et de poser des questions.

Aujourd’hui la question centrale devient donc : « Pourquoi apprendre si Google peut me donner la réponse en moins d’une seconde ? » En effet, à quoi cela sert-il d’avoir un baccalauréat ou de faire des études si ce n’est pour apprendre des trucs qui sont déjà sur la Toile ? Google et d’autres géants du web nous offrent des possibilités quasiment infinies. Enfin, c’est l’impression que nous avons lorsque nous voyons s’afficher en moins d’une seconde des réponses à notre requête. Mais sommes-nous sûrs de la pertinence de ces résultats qui défilent sous nos yeux ?

Donnant des cours dans des écoles supérieures, je suis, depuis quelques années, confrontée à un changement des comportements. Au début, je pensais que mon imagination allait pouvoir créer des ponts entre moi et ces étudiants figés derrière leurs ordinateurs. Souvent une oreille prise par un écouteur, les mains en train d’écrire des messages, les yeux rivés sur leur chat ou une série, ou les deux à la fois…

Mon imagination m’a permis de générer des transcriptions de langue, de jeter des passages pour les amener à plus de curiosité ou simplement à cette attitude qui consiste à voir plus loin que le bout de son nez. Finalement, j’en suis venue à leur demander : « Mais que voyez-vous lorsque vous levez les yeux de vos écrans ? » La réponse est cinglante  :  Bah… rien ! »

Courant d’une école à l’autre, jonglant avec différentes activités, ce bah…rien  ! résonne encore. Puis, petit à petit, je me suis amusée à les remettre sur le fil de l’Histoire, leur histoire. En faisant cela, nous avons ri, pleuré, interrogé l’histoire, ses dates, ses tendances. Tout prend forme même si dans leur esprit, il y a encore cette phrase devenue une excuse primordiale « Mais Madame c’est trop compliqué de réfléchir !! »… Ou encore : « Comment cela ? On peut dire notre point de vue ! »

C’est intéressant, en ligne on peut laisser des commentaires, faire partir des rumeurs, mais exprimer une opinion semble impossible. C’est le premier paradoxe que je soulève quand je parle à des étudiants de leur pratique. Nous sommes entrés de plein fouet dans le règne du « commentaire ». Depuis plusieurs années, j’explore la piste du déni et du ricanement qui sont ce que le commentaire engendrent. Mais pour comprendre pourquoi il sera toujours important d’apprendre, je partirais d’une anecdote.

Un matin, vous entrez dans une salle de cours, vos étudiants sont là. Ils sont une petite trentaine, agacés par un tas de choses et notamment par un épisode d’une série américaine qui est passé cette nuit à deux heures du matin. Ils veulent en prendre connaissance, mais les cours les en empêchent. Vous, vous devez leur apprendre les années 50, juste pour leur montrer que les dates se télescopent et que la vie est pleine de choses entremêlées. La science, la politique, les arts, les révoltes, les publicités tout cela est lié…

Vous démarrez doucement, en reprenant les dates de la semaine dernière, les années 40, la fin de la guerre, l’esprit de l’après-guerre. Et puis arrive un moment où vous évoquez les années 50 aux États-Unis. Là vous posez une question simple « Savez-vous ce qu’est le maccarthysme ? »

Une main se lève du fond de la salle. L’étudiante a le regard franc, la parole enthousiaste et avec toute son honnêteté elle dit : « Bah oui ! on sait tous ce que cela signifie… C’est simple, c’est le jour où tout le monde s’est mis à chanter les chansons de Paul McCartney. » Là, évidemment vous tombez de haut, quelque chose en vous se demande si vous avez bien entendu.

Ma réponse a été immédiate : « Je vous adore »… Et dans la minute évidemment une étudiante a posté sur Twitter « Je crois qu’on a perdue notre professeur mme @soniabressler ce matin. je pense qu’elle se rappellera toujours de nous. #onestgentillespromis »…

Evidemment, il y a d’autres expériences menées, il y a les photographies d’époque où si l’on montre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre devant le café de Flore on peut s’entendre dire qu’il s’agit de la Reine d’Angleterre et son mari, ou encore qu’il s’agit de Bonnie & Clyde.

Il ne s’agit pas ici de détruire les étudiants, ni même de dire d’un revers de main que la technologie conduit au désastre de l’humanité. D’autres l’ont fait avant moi, mais je pense que l’enseignement doit se repenser autour de ce constat.

Face à Internet, face à ce géant Google qui masque tous les autres moteurs de recherche plus pertinents, tout savoir semble égal, tout commentaire a autant de valeur que les sommes de Leibniz ou d’un Kant. La connaissance doit, cependant toujours primer sur des savoirs (devenus expertises).  Malebranche déjà évoquait cela dans sa fabuleuse introduction de la Recherche de la Vérité. Nous ne devons pas être des « cabinets de curiosités et d’antiques ». Les savoirs proposés sont déjà ici périmés. Il n’y a pas un instant sur le Web où le contraire d’une théorie peut être trouvé. En une seconde, une certitude peut être balayée, un enseignant déstabilisé par un étudiant qui ira chercher cette contradiction qu’elle soit pertinente ou non.

L’enseignement d’aujourd’hui doit faire face à un drôle de constat : il forme des jeunes à des métiers qui n’existent pas encore car toute la société est en train de changer. Les rapports humains passent par des sites, on se lance des défis, on rompt, on se remarie dans la même minute, l’accès au savoir est devenu totalement différent. Face aux enseignants, il y a Google et ses premiers résultats à une requête souvent mal orthographiée (et corrigée par le moteur).

Alors pourquoi apprendre ? A cette question, je dirai simplement ceci. Si l’on ne cherche pas à apprendre, c’est-à-dire à tisser des liens, à émettre des hypothèses, alors on ne voit pas que la nouvelle technologie automatise l’humain, qu’elle façonnent les esprits. Elle dicte quoi penser à quelle heure faisant oublier le sens même du mot « critique ». Ce n’est malheureusement pas nouveau, c’est écrit dans le fabuleux ouvrage La Cybernétique de Norbert Wiener (en 1947). L’automatisation porte le doux nom de cybernétique (du grec κῠβερνήτης – kubernêtês) ce qui signifie pilote, gouverneur. En d’autres termes, il a mis en place une « théorie entière de la commande et de la communication, aussi bien chez l’animal que dans la machine »… Il a fait cela au sein de l’école de Palo Alto et je ne vous rappelle pas qui est issu de cet école Bill Gates, Steve Jobs et tous ceux qui façonnent notre quotidien… L’automatisation a un prix : celui de la fin du libre arbitre, de la poésie, du rapport amoureux… Apprendre en un sens, aujourd’hui, est un acte de rébellion. C’est se détacher de l’idée « prête à consommer », c’est laisser l’humanisme entrer dans nos vies.

 

Sonia Bressler

Docteur en Philosophie et en Epistémologie après des études scientifiques, Sonia Bressler a été journaliste, reporter et photographe, notamment au Kosovo, au Tibet et en Inde. Rédactrice en chef de la revue Res Publica (PUF) de 1994 à 2005, journaliste au quotidien L'Humanité depuis 2000, elle est aujourd'hui conseiller en communication et en stratégie. Elle a publié le Dictionnaire de la Pornographie (éd. PUF, 2006), La Laïcité (éd. Bréal, 2006) et dernièrement Nouvelles technologies - Nouveaux publics (éd. Jacques Flament, 2015).

 

 

Commentaires

Bravo pour votre lucidité . Permettez-moi de vous conseiller la lecture de La démocratie des crédules , de Gérald Bronner . Dans un chapitre fort documenté , intitulé Pourquoi Internet s’allie-t-il avec les idées douteuses , il liste un certain nombre de sites véhiculant de colossales âneries ; et il explique comment , par la magie des algorithmes , l’internaute va s’enfermer définitivement dans l’erreur . Ayant enseigné le journalisme quelques années , j’avais repéré certains élèves comme étant manifestement égarés dans ce métier : envoyés spéciaux…sur Google , ils s’attardaient paresseusement devant leur écran , alors que leurs futurs confrères l’avaient déjà déserté , rendez-vous pris avec les spécialistes qu’il convenait de rencontrer pour traiter du sujet que j’avais proposé . Evidemment , le papier de ces derniers s’avérait ensuite d’une autre tenue que le copié-collé de leurs petits camarades restés au chaud !

par Philippe Le Corroller - le 31 janvier, 2016


Ce qui est quand même réconfortant, quoique tous les avantages ont leurs inconvénients et sont souvent très cher payés, c’est que… toute entreprise totalitaire (universalisante ?), que ce soit avec ou sans bienveillance, est condamnée à rencontrer ses limites, son échec.
Freud, en dirigeant peut-être trop de lumière sur la zone d’ombre de l’inconscient nous a permis d’entr’apercevoir que cette gouvernance totale achopperait.

Pour apprendre : je peux apprendre si je peux m’autoriser à apprendre, ce qui suppose que je puisse me reconnaître comme un être manquant quelque part.
Ce qui suppose que je renonce un instant à mon cordon ombilical…

Au delà de la question d’apprendre, qui est fondamental, il y a la question de la mémoire, et ce que nous retenons de ce que nous pouvons (ou non…) apprendre.
C’est ici qu’Internet m’interpelle au plus haut point. Au point de prendre un plaisir fou à apprendre par coeur de la poésie, comme forme de résistance.
Recommandé comme très salutaire par les temps qui courent (et qu’est-ce qu’ils courent, les temps modernes).

par Debra - le 2 février, 2016


Vous avez raison, c’est bien de la mémoire qu’il s’agit et surtout de son absence. Ou plus exactement l’illusion de l’absolu mémoire. être devant ou ne pas être devant l’écran, est presque déjà du passé tant nous allons être projeté dedans, par des techniques simples de casques, de montres, d’objets connectés en tout genre. Le corps se prolonge dans une vie sans limites de temps, sans mémoire de lui-même. Le mécanisme de l’illusion entretenue supprime le besoin de mémoire (en la remplaçant souvent par un symbolisme de façade). Oui je le crois seule la poésie en tant qu’elle est mouvement vers soi, vers l’imaginaire nous projette, nous tend, nous rend un corps (réel) et une mémoire nécessaire…

par Sonia Bressler - le 5 mars, 2016



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