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Pourquoi nommer la Shoah ? Nommer une chose, c’est la désigner dans son être

12/07/2016 | par Didier Durmarque | dans Philo Contemporaine | 2 commentaires

 

Shoah Philo Durmarque
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Le philosophe et écrivain Elie Wiesel, prix Nobel de la Paix (1986) et rescapé des champs d’Auswchitz et de Buchenwald, est mort ce 2 juillet 2016. L’occasion dans iPhilo de se demander ce qu’est la Shoah en tant que concept philosophique, avec l’un de ses spécialistes, le philosophe Didier Durmarque, auteur de Philosophie de la Shoah (éd. de l’Âge d’Homme, 2014). 

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La question de la validité du mot Shoah pour désigner le judéocide européen, autrement dit la destruction des Juifs d’Europe, offre une bataille sémantique et spéculative pour le moins intéressante, voire passionnante.

D’aucuns diront que ce n’est qu’une question de mot, mais il est relativement difficile de penser sans les mots. Il est moins aisé de concevoir que les mots bien choisis ou subis imposent ou proposent une façon de penser. Certains mots sont des fermetures qui cherchent à en finir avec le problème, d’autres des ouvertures salutaires à la pensée. Imre Kertész, déporté à Auschwitz, prix Nobel de littérature 2002, a mis en garde contre ce qu’il nomme une stylisation de l’Holocauste.

Au-delà des polémiques et des invectives inhérentes à ce genre de débat, il faut reprendre la question à la source. En l’occurrence, la source discursive des détracteurs du mot « Shoah » est l’article du 19 février 2005, publié dans le journal Le Monde, intitulé « pour en finir avec le mot Shoah » par feu Henri Meschonnic.

Il faut dire que cet article est, à bien des égards, judicieux, exemplaire et précis. Meschonnic remarque que le procès fait, à juste titre, au terme Holocauste est absent pour le terme Shoah, au moins autant sujet à caution. Les remarques sémantiques de Meschonnic sont pour le moins à méditer.

Le terme, vulgarisé par Claude Lanzmann, dans son film éponyme, est selon Meschonnic « intolérable ». Le mot hébreu Shoah n’aurait rien à voir avec un massacre, encore moins avec un ordre providentiel. Il signifie un phénomène naturel, voire – deux fois dans Job – les ravages dus à un phénomène naturel : « Il y a d’autres mots, dans la Bible, pour désigner une catastrophe causée par les hommes. Le scandale est d’abord d’employer un mot qui désigne un phénomène de la nature pour dire une barbarie tout humaine ». Dans cette mesure, le terme Hurban aurait davantage convenu.

L’affirmation d’une terminologie de « masquage explicite » par les nazis, figure oxymorique que Meschonnic n’explicite guère, est beaucoup plus étrange et équivoque (demandez à Hilberg la difficulté d’une interprétation de documents, d’archives historiques), mais ne constitue pas le cœur de l’article. Le terme de génocide désignerait davantage une réalité juridique qu’historique, escamotant la spécificité de chaque crime contre l’humanité.

Dernier argument, le plus flamboyant, celui d’un essentialisation de la Shoah avec sa majuscule qui transformerait la Shoah en nouvelle religion : « Le mot « Shoah », avec sa majuscule qui l’essentialise, contient et maintient l’accomplissement du théologico-politique, la solution finale du « peuple déicide » pour être le vrai peuple élu ».

Le terme «Shoah» engagerait donc une dimension transcendante, surnaturelle qui contaminerait une vision réelle, immanente de la Shoah. Meschonnic souhaite donc, selon ces termes, laisser le mot Shoah aux poubelles de l’histoire.

Henri Meschonnic est traducteur de la Bible. Son approche du théologico-politique est essentiellement religieuse, ce qui semble à fois judicieux mais, me semble-t-il, réducteur. Or, toute l’argumentation de Meschonnic s’appuie sur cette réduction du « théologico » au théologique. Un philosophe connaît l’autre nom du théologique : le métaphysique.

La métaphysique comme autre nom du théologique

Essayons d’être clair et d’aller à l’essentiel. Au fond de quoi s’agit-il ? Il s’agit de l’idée selon laquelle le théologique a un autre nom en philosophie, celui de métaphysique. Nombre de philosophes ont essayé de penser la Shoah et l’ont pensé dans une dimension métaphysique qui confinait au théologique, sachant que la Shoah engageait avec elle le renouvellement, voire le renversement de la question de l’Être. Adorno, Anders, Heidegger en philosophie, Borowski et Kertész en littérature constituent ici des prismes de la Shoah dont il serait difficile de se passer.

En vérité, les raisons pour lesquelles il serait possible de conserver le mot « Shoah », voire de penser une philosophie de la « Shoah » sont les mêmes raisons qui font rejeter le terme aux poubelles de l’histoire par Meschonnic.

Adorno a signifié que l’extermination des Juifs d’Europe reposait la question de l’Être, ainsi que l’organisation des sociétés modernes, particulièrement l’organisation du travail. Sa démarche est ontologique, puis ontologico-politique : « Il est impossible d’insister après Auschwitz sur la présence d’un sens positif dans l’Être (…) Il faut pourtant bien se demander si l’on peut encore vivre après Auschwitz ».

Dans son second tome de L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders pense la Shoah comme un massacre dû aux images et estime qu’on ne peut pas penser la technique, y compris la technique de l’image, omniprésente aujourd’hui, comme un processus immanent. C’est d’ailleurs le seul moment où Anders rend hommage à Heidegger et à sa distinction entre l’ontique, horizon d’immanence, et l’ontologique qui part de la question de l’Être ou question théologique. Anders écrit : « Le changement dont le monde a fait l’expérience par sa technicisation sont d’une nature si fondamentale que les concepts à l’aide desquels on doit les traiter peuvent (et doivent peut-être) être qualifiés de théologiques ».

Cette question de la technique ne semble pas avoir suffisamment été explicitée par les historiens, et Anders, bien avant Zygmunt Bauman, fera un sort considérable à la relation entre la Shoah et la technique, c’est-à-dire la modernité comme résolution technique et définitive d’un problème. Ce point est parfaitement développé par Jean-Claude Milner dans les penchants de l’Europe démocratique.

Heidegger, dont la parole est devenue inaudible après la publication du volume 97 des Cahiers noirs, est quand même, avec Anders, le premier à montrer qu’on ne peut comprendre la relation entre la Shoah et la technique, si l’on se contente d’une appréhension immanente, instrumentale, fonctionnaliste de la technique, et que celle-ci est plus fondamentalement, c’est-à-dire dans sa nature, l’exploitation d’un fond.

Si, d’un point de vue théologique, le terme Shoah semble relever, selon Meschonnic du contresens, il devient philosophiquement celui qui conduit au sens même de la destruction des Juifs d’Europe. Bien plus, il constituerait un principe, une base de connaissance, tant du point de vue de la modernité et de l’organisation de la société, dans son rapport à la technique, qu’à la question du sens de l’Être.

En somme, la Shoah comme philosophie théologico-politique. Anders écrit à cet égard « Il faut creuser jusqu’aux racines qui n’ont pas dépéri après l’effondrement du système de terreur mis en place par Hitler (…) et qui, parce qu’elles plongent beaucoup plus profondément que toutes les racineshistoriques spécifiques, n’auraient absolument pas plus de chance de disparaître emportées dans cet effondrement ».

Le mot Shoah : d’une intuition sans concept jusqu’à une pensée de l’Être

Quand bien même Claude Lanzmann ne connaissait pas l’hébreu, il a eu la fulgurance intuitive de nommer son film « Shoah » et de le percevoir comme un événement originaire. On pourrait dire que Lanzmann a conceptualisé le mot Shoah pour désigner l’irreprésentable : « Pour condenser en un mot ce que le film est pour moi, je dirai qu’il est une incarnation, une résurrection, et que toute sa démarche est philosophique ».

Dans son article Voir (Shoah), du film de Lanzmann, l’analyse d’Élisabeth Huppert considère que ce sens métaphysique est le sens ultime, décisif et définitif du film : « Il est possible qu’il se soit passé quelque chose d’important dans les camps d’extermination ; quelque chose qui est le plus important depuis l’histoire du monde. Il est possible que Dieu se soit montré là. C’est ça qu’on voit dans le film de Claude Lanzmann, Shoah : des gens qui ont vu. On dit que ces gens ont vu l’innommable. Telle est l’horreur des camps, elle est indescriptible, au sens littéral du terme. Or l’innommable, c’est Dieu dans la religion juive ; celui dont le Nom ne doit pas être prononcé. Shoah est tout simplement un film (oblique) sur Dieu ; peut-être le premier. L’innommable n’est pas représenté (…) Puisqu’au commencement était le Verbe, nous avons été propulsés avant le commencement ».

Philosophiquement, la difficulté du mot Shoah fait davantage signe vers le politique, non vers le théologico-politique, sachant qu’il y a ici bien plus qu’un génocide. Il y a une conception de la raison qui fait le cœur de la modernité. Cette conception de la raison demanderait à être mise à l’épreuve à la lumière de l’histoire de l’Occident qui pense l’Être comme logos et qui oublie une pensée que Levinas déplie dans l’horizon philosophique : la parole juive.

Comme le disait Elie Wiesel, dire que la Shoah a à voir avec le Sinaï demande à dépasser l’événement historique et à faire de la Shoah un principe pour la pensée. Le terme Shoah n’a pas fini de faire parler. Que l’on pense avec le mot Shoah ou qu’on le rejette, il est temps d’en faire un objet pour la pensée. Dire la Shoah, c’est oser la penser sans se contenter de la nommer. Telle est la tâche de la pensée philosophique.

 

Didier Durmarque

Professeur de philosophie en Normandie, Didier Durmarque anime également un séminaire à l'Université populaire de Caen. Spécialiste de la Shoah, il a publié La Liseuse (éd. Le rire du serpent, 2012) et Philosophie de la Shoah (éd. de L’Âge d’homme, 2014).

 

 

Commentaires

[…] Pourquoi nommer la Shoah ? Nommer une chose, c’est la désigner dans son être […]

par Pour une conceptualisation du mot Shoah – Philosophie de la Shoah - le 13 juillet, 2016


Elie Wiesel n’a jamais ete philosophe….et peut-etre, malgre toute sa souffrance, il n’a pas su veritablement tirer les veritables conclusions de la shoah

par hanna zini - le 13 juillet, 2016



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