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Francis Wolff : « On a trop vite fait de réduire l’amour à un sentiment mystérieux »

20/01/2017 | par Francis Wolff | dans Art & Société | 4 commentaires

 

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ENTRETIEN : Philosophe, professeur émérite à l’Ecole normale supérieure (Ulm), Francis Wolff publie Il n’y a pas d’amour parfait (Fayard), opuscule dans lequel il tente de redéfinir le concept d’amour. Cet entretien a été préparé et réalisé par Jonathan Daudey et publié originellement dans « Un Philosophe », revue électronique de philosophie, de littérature et d’art. 

Jonathan DAUDEY. – Dès le début de votre livre, vous montrez le retour en masse des ouvrages qui tentent de penser l’amour. Quelle a été pour vous la raison d’un tel opuscule sur l’amour ?

Francis WOLFF. – Il y a toujours eu quantité d’ouvrages sur l’amour. Au cours du XXe siècle, c’était surtout des ouvrages de sciences humaines ou sociales : histoire, sociologie, économie et bien sûr psychologie et psychanalyse ; ces derniers avaient jusque récemment une sorte de monopole sur cette question. Le phénomène actuel, c’est le retour des ouvrages de philosophie : cette tradition antique (sur l’éros), médiévale (sur l’agapè) et classique (théorie des émotions) avait disparu des horizons philosophiques. Le retour des analyses philosophiques dénote d’une part un déclin des perspectives psychologiques (qui continuent de peupler les études de « développement personnel ») et plus généralement des perspectives relativistes (histoire des sentiments amoureux, relativité des mœurs, des cultures) au profit des analyses conceptuelles et universalistes.

Personnellement, je suis animé par ma propre perspective philosophique aux confins de l’anthropologie et de la métaphysique descriptive. Je tente d’introduire le maximum de rationalité dans les expériences humaines qui lui semblent le plus rebelles : c’est ce que j’ai tenté naguère sur la musique (le moyen d’expression le plus abstrait), c’est ce que je m’efforce de faire sur l’amour qu’on a trop vite fait de réduire à un sentiment mystérieux.

L’élément déclenchant a été le livre de Ruwen Ogien Philosopher ou faire l’amour dont j’ai débattu publiquement avec l’auteur. Il y montre, entre autres, que toutes les définitions de l’amour échouent. J’ai tenté de relever le défi.

Dans un entretien filmé, Jacques Derrida estime qu’il ne peut rien dire de l’amour, qu’il est incapable d’improviser des généralités sur l’amour. Est-ce un problème que vous avez, en tant que philosophe, rencontré en amont de ce livre ? 

Concernant Derrida, je n’ai guère d’opinion sur les opinions qu’il n’a pas. Mais je m’efforce également d’éviter les généralités improvisées. Pour moi aussi, c’est le contraire du travail philosophique, lequel ne consiste nullement à pouvoir répondre à brûle pourpoint à n’importe quelle question : attitude de maître à penser plus que de philosophe.

L’instabilité du sentiment amoureux est-elle la cause de l’imperfection du concept d’amour ?

Non, c’en est au contraire une conséquence. C’est le concept qui est imparfait, non les amours réelles. Celles-ci sont le plus souvent instables, et donc dynamiques, changeantes et propres à l’historicité, parce que le concept est constitué de tendances hétérogènes qui le tirent à hue et à dia.

Vous proposez une définition de l’amour en relation avec l’amitié, le désir et la passion. Pourquoi la philosophie est-elle incapable de définir l’amour autrement qu’en rapport à des pôles externes à lui, d’autant plus que son étymologie est elle-même marquée par l’amour ?

La « philosophie » n’a à ma connaissance jamais défini l’amour par ses pôles externes, mais au contraire par le « genre » auquel il est censé appartenir : on le définit comme « un sentiment », « une passion », « une tendance », « une attirance », « une attraction », « un souci », etc. Ce que je montre, c’est que toutes ces définitions philosophiques traditionnelles échouent parce qu’elles se heurtent à des contre- exemples. Je me suis efforcé de proposer une théorie de la définition en général assez différente, qui analyse un concept par ses éléments constituants et variables – c’est-à-dire par ses tendances internes : tendance amicale, qui n’est pas l’amitié, tendance passionnelle, qui n’est pas la passion elle-même, tendance désirante, qui n’est pas le désir.

Le problème de définition que rencontre la philosophie avec l’amour ne se pose-t-il pas pour tous les autres concepts et sentiments ?

On n’a en général aucun mal à définir les concepts par leur genre et leur différence spécifique. C’est par exemple ce que je fais pour l’amitié, que je définis par son genre (« communauté d’échanges réciproques ») et par sa différence spécifique (« relation élective entre ceux qui sont l’un pour l’autre un autre soi »). Et la plupart des définitions classiques des sentiments, passions et émotions (par exemple chez Descartes dans Les Passions de l’âme, ou chez Spinoza dans l’Ethique) sont du même ordre. De même, on n’a aucun mal à définir la passion, ou le désir.

Il n’y a ordinairement pas de problème particulier avec l’amour qui ne pose à « la philosophie » aucun problème particulier. Ce que je montre, c’est que ce qu’on nomme toutes les définitions philosophiques (ou non) se heurtent toujours à des expériences singulières qui le contredisent. On en vient alors à proposer des définitions normatives qui réduisent l’amour à un prototype. En outre, on n’explique pas ce qui est mon point de départ : pourquoi l’amour est-il l’objet d’une infinité d’histoires, pourquoi se prête-t-il universellement à la mise en récit ?

Vous faites de nombreuses références aux tragédies classiques, à Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Le recours à la littérature est-il le seul moyen pour la philosophie de penser et d’établir une définition vivante et en mouvement de l’amour ?

Le meilleur moyen, mais il est impossible, serait évidemment que chacun recourt à ses propres histoires ou expériences amoureuses. C’est ce dont les littératures universelles sont pleines : elles offrent à la réflexion philosophique ce qui manque au concept : l’extrême variabilité des expériences humaines singulières, lesquelles pourtant demeurent compréhensibles par chacun et donc universalisables. Les exemples que je prends sont célèbres afin que chacun puisse s’y retrouver. Mais j’espère que tout lecteur projettera dans mes analyses ses propres expériences.

Vous dédiez de nombreuses pages à une définition de l’amitié. Souscrivez-vous à cette phrase de Koltès dans sa pièce Dans la solitude des champs de coton : « L’amitié est plus radine que la traîtrise » ?

Je ne comprends pas bien ce que signifie cette phrase parce que je n’en ai pas le contexte à l’esprit. J’estime au contraire l’amitié généreuse par hypothèse puisqu’elle est un souci désintéressé pour l’autre. En revanche, j’estime que la trahison d’un ami est la pire de toutes parce que l’amitié se constitue et vit de sa propre réciprocité ; elle repose donc sur un pacte moral absolu et toujours implicite : « tu ne me trahiras pas ». Ce n’est pas le cas de l’amour : « tu me seras toujours fidèle » est l’engagement matrimonial, mais « tu m’aimeras toujours » est, pour l’amoureux, la phrase impossible.

Entretien préparé et propos recueillis par Jonathan Daudey. 

 

Francis Wolff

Francis Wolff est un philosophe français né en 1950. Professeur émérite au département de Philosophie de l'Ecole normale supérieure (Ulm), il a notamment publié chez Fayard Notre humanité (2010), Pourquoi la musique ? (2015) ; Philosophie de la corrida (2nde éd. en 2011) et Il n’y a pas d’amour parfait (2016).

 

 

Commentaires

Très intéressant.
Ce que je relève dans la démarche de l’auteur, c’est son souci de procéder à la définition en recourant à des adjectifs QUALIFICATIFS, donc, les « tendances », en lieu et place de substantifs. Je suis pour l’adjectif qualificatif ; il desserre l’étreinte suffocante du substantif-concept.
Le problème principal avec la définition, bien entendu, surtout quand elle est écrite dans les livres, est qu’elle tend à figer ce qui est en mouvement, ce dont l’auteur est pleinement conscient, d’ailleurs. L’autre problème de la définition est qu’elle est sous tendue par une pensée de l’équivalence/égalité totalisante SANS RESTE qui échappe (dans NOS esprits modernes, du moins). Ceci va à l’encontre du langage lui-même, de mon point de vue.
L’idéal que chacun serait la source ? et l’origine de sa propre définition de l’amour, à partir de son expérience propre, (si j’ai bien compris) se discute. C’est un idéal très… moderne.
D’autant qu’il me semble le propre de l’Homme d’entrer dans la communauté du langage, en se situant par rapport à ceux dont il reçoit forcément les mots ainsi que leur sens (définition ?) préalablement, (surtout les grands mots qu’on ne cherche jamais dans le dictionnaire…) dans une condition de grande dépendance (l’enfance).
Je fais remarquer quelque chose qui me semble essentiel : le grec (ancien…) dispose d’une panoplie de mots différents pour parler d’une multitude d’expériences humaines que nos langues modernes rassemblent dans un mot, faisant jouer la polysémie.
Concentrer une multitude de phénomènes humaines sous un seul vocable donne une richesse certaine au mot « amour », (qui, en passant, dans le Latin garde la trace de son origine… passive, « amor », JE SUIS AIME, et non j’aime), mais au prix de l’ambiguïté, donc… la « confusion/mélange » qui déstabilise l’Homme, et qui peut mener à la confusion des… genres ?

par Debra - le 20 janvier, 2017


La véritable ami , je n’ai pas grand mal à le définir : c’est celui qui me rend meilleur. Et donc n’hésitera pas , le cas échéant, à me dire :  » Là, tu déconnes » . Ainsi l’amitié me paraît-elle d’abord reposer sur la sincérité , laquelle amène la confiance. Sur l’amour, en revanche, pas facile de réfléchir. Qu’il commence par le désir, paraît une évidence. Mais ensuite, comment se noue cet imbroglio qu’est le couple d’amoureux ? Par chance, personne n’ayant jamais réussi à répondre à la question , la littérature nous procure des chefs-d’oeuvre inoubliables depuis des millénaires. Et ça n’est pas près de s’arrêter, non ?

par Philippe Le Corroller - le 20 janvier, 2017


« Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur » (Musset) – tel fut mon sujet de philo à la fin de la khâgne. D’une prof géniale qui donnait pour autre sujet la phrase de Valéry « Il n’y a que les huîtres et les sots qui adhèrent ». L’un dans l’autre …

par Elizabeth Antébi - le 21 janvier, 2017


L’amour

Ce que je pense d’abord…. :
La vie en société détermine la création d’un être de la société. C’est la vie en société qui produit des individus, c’est à dire qui sont les produits d’une division..
la définition du vivant devrait toujours se situer dans cette relation dialectique, d’un être « en-soi » vivant avec un autre que soi
cette relation dialectique devrait pouvoir s’observer à chaque stade de l’existence , peut-être même depuis l’observation des rapports entre les atomes, puis entre les molécules, puis entre les êtres multicellulaires……

Parler d’amour, c’est précisément parler d’un relation particulière entre l’homme et son milieu. Ces 2 termes désignent des niveaux complexes et élevés d’organisation interne, complexité qui se révèle immédiatement quand on veut construire la représentation conceptuelle de chacun de ces termes (l’individu et le milieu dans lequel il vit)
Les sciences humaines donnent des concepts permettant de penser les relations qui se nouent entre les hommes. Mais les hommes, en tant qu’êtres pensants, se sont nécessairement jetés dans cette même activité. Les scientifiques cherchent la connaissance vraie de l’être humain, mais les hommes par leur conscience de soi, produisent également un discours sur eux-mêmes. On peut même sourire en constatant le fossé entre ces deux discours. Pourquoi compare-t-on ces 2 paroles ?
En gros, les deux discours prétendent dire la vérité sur les mêmes individus. S’ils disent vrais, ces discours devraient pouvoir « coïncider », devraient pouvoir se rejoindre ?
On sait que les techniques sont différentes : la connaissance de soi par conscience est sans doute insuffisante, tendancieuse etc…. Mais quand même, la différence entre les connaissances naturelles du monde (basées soit sur la perception), et les connaissances basées sur une approche scientifique, n’est pas insurmontable. La science donne une vérité (sur ce qu’elle étudie), une vérité exprimée dans des concepts universels, qui peut être partagée par tous les hommes
Pourquoi ce partage ne pourrait-il pas exister dans la connaissance de l’amour ?

L’amour apparaît comme un comportement que l’on devrait étudier, comprendre, pour connaître l’être humain.
Mais on pourrait sans doute tout aussi bien inverser cette relation, et se proposer de voir dans l’amour une des relations constitutives de l’être humain.
Et la multiplicité des formes de l’amour devrait ouvrir nos yeux sur la multiplicité des « formes humaines » qui peuvent apparaître comme fruits des rapports sociaux

Si nos sociétés produisent des hommes, comment concevoir notre caractéristique « spécifique » ? notre différence avec les animaux ?
Elle n’est peut-être pas si grande que cela !
Apparemment, le facteur universel qui traverse toutes nos sociétés, c’est le langage. C’est par lui que nous construisons les représentations du monde, de l’autre, et de nous-même. Mais nos langages sont issus de notre langue, des règles et des normes véhiculées par la langue
Les sociétés se définissent par ces ensembles de règles, de valeurs, de normes, parmi lesquelles la langue occupe une place importante : les règles déterminent les actions, mais en tant qu’elles sont énoncées, elles occupent une place de choix dans notre pensée. Les enfants imitent les comportements, et de la même manière, ils reproduisent les sons de la langue, ils répètent les mots. Les enfants s’adaptent à leur milieu, c’est à dire cherchent à créer, en eux les liens qui garantissent leur communication avec le monde. Le spectacle de l’amour révèle d’abord cette tension vers l’autre.

Mais dès cet instant, le mal est déjà fait ( !!! )…. Je veux dire, ici, que le concept « d’autre », autre que moi, que l’usage de ces deux concepts « moi » et « lui » ou « elle »….reflètent déjà des distinctions, des tris opérés par les sociétés, tris relayés par les mots, par les mots des « histoires » histoires racontées ou même enseignées, par les mots qui communiquent des ordres, des conseils, mots réitérés au cours des journées, entendus et reproduits par les groupes.
Percevoir ce déterminisme qui passe par les langages réels, c’est se donner le moyen d’imaginer d’autres mots, des mots possibles, qui auraient pu représenter le cours de la vie. La vie se déroule d’abord dans le bruit des gestes et de leurs effets sur les choses, donc dans le silence des mots. Parler a souvent une connotation d’étrangeté par rapport à l’instant vécu : parler c’est se rappeler de quelque chose qui est à faire et que le présent nous fait oublier, parler, c’est sortir de l’instant présent pour le relier à des critères antérieurs et extérieurs.
L’homme est un être qui pense, c’est à dire qui parle et qui, par cette parole, peut imaginer, construire des mondes. C’est cette aptitude à créer, à unir, à régler, qui le caractérise, mais qui rend également possible la naissance de comportements inhumains. L’individu ne peut pas être, en même temps, un produit de la langue et responsable de son langage. La responsabilité est d’abord dans la socité, dans l’adoption des règles qu’elle se donne.
L’amour montre, dans son domaine, la possible inhumanité des règles imaginées et adoptées par les individus. Les liens sociaux qui se réfèrent à l’amour peuvent être pervers, inhumains. Cela doit conduire à une analyse du politique, et non à une réflexion sur l’amour.
Et je me dis que, sans doute, les liens sociaux qui se réfèrent à la puissance côtoient le même risque de perversité.
Et j’en arrive à penser que ma vie, traversée par ces désirs d’amour et de puissance, me conduit vers des horizons troubles….
j’aimerais bien qd même, que qqun me dise si mon propos est du même genre que ma vie!
georges.schneider@free.fr

par schneider georges - le 23 janvier, 2017



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