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Descartes : la bigoterie et le fanatisme

25/01/2017 | par Catherine Kintzler | dans Classiques iPhilo | 3 commentaires

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CLASSIQUES : dans un article des Passions de l’âme (1649) dont l’écriture ne cesse de monter en puissance jusqu’à une sorte d’explosion finale, Descartes caractérise, en quelques lignes, le fanatisme religieux, estime la philosophe Catherine Kintzler, professeur émérite à l’Université Lille-3.

Pendant un travail pour l’édition en cours des Œuvres complètes de Descartes (1) pour laquelle le regretté Jean-Marie Beyssade m’avait confié l’établissement du texte et de la notice du ballet attribué à Descartes La Naissance de La Paix, j’ai relu le beau livre de Pierre Guenancia Descartes et l’ordre politique (2). Cet ouvrage a été republié en 2012 avec un nouvel Avant-Propos très actuel. Pierre Guenancia y cite notamment l’article 190 des Passions de l’âme, et il en commente ainsi la fin :

« Ces quelques lignes font du mélange de la politique et de la religion l’essence de la terreur. »

J’offre ci-dessous ce bref texte de Descartes à la méditation des lecteurs de Mezetulle/iPhilo. Bien avant Voltaire, ce grand philosophe mathématicien y caractérise sobrement, avec clairvoyance et une certaine amertume les motifs, les ressorts et les effets du fanatisme. On verra aussi comment ce grand écrivain, suivant fermement les fils de sa réflexion, y dispose la concentration et la puissance d’une écriture laconique jusqu’à l’indignation finale.

 

Descartes, Les Passions de l’âme. Art. 190. De la satisfaction de soi-même.

« La satisfaction qu’ont toujours ceux qui suivent constamment la vertu est une habitude en leur âme qui se nomme tranquillité et repos de conscience. Mais celle qu’on acquiert de nouveau lorsqu’on a fraîchement fait quelque action qu’on pense bonne est une passion, à savoir, une espèce de joie, laquelle je crois être la plus douce de toutes, parce que sa cause ne dépend que de nous-mêmes. Toutefois, lorsque cette cause n’est pas juste, c’est-à-dire lorsque les actions dont on tire beaucoup de satisfaction ne sont pas de grande importance, ou même qu’elles sont vicieuses, elle est ridicule et ne sert qu’à produire un orgueil et une arrogance impertinente. Ce qu’on peut particulièrement remarquer en ceux qui, croyant être dévots, sont seulement bigots et superstitieux ; c’est-à-dire qui, sous ombre qu’ils vont souvent à l’église, qu’ils récitent force prières, qu’ils portent les cheveux courts, qu’ils jeûnent, qu’ils donnent l’aumône, pensent être entièrement parfaits, et s’imaginent qu’ils sont si grands amis de Dieu qu’ils ne sauraient rien faire qui lui déplaise, et que tout ce que leur dicte leur passion est un bon zèle, bien qu’elle leur dicte quelquefois les plus grands crimes qui puissent être commis par des hommes, comme de trahir des villes, de tuer des princes, d’exterminer des peuples entiers, pour cela seul qu’ils ne suivent pas leurs opinions. »

Cet article a été originellement publié dans la revue Mezetulle de Catherine Kintzler, partenaire éditorial d’iPhilo.

(1) René Descartes Œuvres complètes, Paris : Gallimard-Tel, nouvelle édition sous la direction de Jean-Marie Beyssade et Denis Kambouchner en 7 volumes. Sont parus : volume III, 2009 (Discours de la méthode et lesEssais – voir l’article sur l’ancien Mezetulle ), volume VIII, 2013 (Correspondance 1 et 2), volume I, 2016(Premiers écrits. Règles pour la direction de l’esprit). Le ballet La Naissance de la Paix sera publié au volume VII (Passions de l’âme. Entretien avec Descartes. Ultima verba).
(2) Pierre Guenancia, Descartes et l’ordre politique : critique cartésienne des fondements de la politique, Paris : Gallimard, 2012 (rééd. 1983).

 

Catherine Kintzler

Catherine Kintzler est une philosophe française, spécialiste d'esthétique et de la laïcité, née en 1947. Docteur et agrégée en philosophie, elle est professeur émérite de l'Université Lille III et vice-présidente de la Société française de philosophie. Elle est notamment l'auteur de Qu'est-ce que la laïcité ? (Vrin, 2007). Nous vous conseillons son excellente revue numérique Mezetulle, partenaire éditorial d'iPhilo.

 

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Commentaires

C’est ça, le fanatisme religieux ?
J’y vois un catalogue du positionnement de la civilisation Occidentale, qu’elle soit sous la coupe des religions institutionnalisées, ou… sous la coupe des idéologies utopiques qui ont pignon sur rue. On y voit comment la religion du progrès personnel est toujours avec nous : une recherche inlassable pour devenir encore et toujours meilleur, « plus près de toi, mon Dieu ». Faut-il s’étonner que l’Homme Occidental pète parfois un câble devant tant d’exigences envers la pauvre créature qu’il est ?

« Docteur Jivago » montre bien où mène le désir d’avoir Raison à tout prix et qui n’a nullement besoin de Dieu pour se déployer. On pourrait discuter pour voir combien de personnes ont péri dans les fanatismes idéologiques, en comparaison avec le fanatisme religieux. Dieu pourrait s’y révéler… moins assoiffé de sang que nos idéologies désincarnées et abstraites, qui continuent à puiser dans notre héritage religieux, de toute façon. (Mais, qui sait ? peut-être que Madame Kintzler sera prête d’accorder une structure religieuse au communisme, par exemple.)

« Egocentrisme » cartésien : « Mais celle qu’on acquiert de nouveau lorsqu’on a fraîchement fait quelque action qu’on pense bonne est une passion, à savoir, une espèce de joie, laquelle je pense être la plus douce de toutes, parce que sa cause ne dépend que de nous-mêmes. »
C’est très impressionnant de voir combien, et comment Descartes parvient à… légèrement tordre la pensée chrétienne (et pas que, même les textes bibliques) afin de leur imprimer sa pensée o combien individualiste, et individualisante. Tout en restant profondément empreint de son héritage religieux.
Inévitable, je suppose. (Le texte est très bien écrit, et c’est un plaisir de le lire ici.)

Mais je n’autorise pas Descartes à passer aussi allègrement qu’il le fait du niveau de l’atome individuel qui va à l’Eglise, et se félicite d’être un bon bougre, au corps social lui-même qui procède à exterminer les peuples. Il y a une différence de taille et de nature entre celui qui va au culte le dimanche, et… ? qui extermine les peuples.
On ne peut pas extrapoler d’un plan à un autre, sans être réducteur. (En passant, je suis favorable à l’idée de relativiser cette phrase de Descartes « exterminer les peuples ». On se demande ce qu’il pouvait bien avoir en tête au moment où il l’a écrit. Peut-être pas ce que nous croyons aujourd’hui…)

Ce qui est piquant, je trouve, c’est le zèle que certains mettent à l’heure actuelle pour se montrer ennemis de Dieu, et « anti-bigots » : l’art de faire rejoindre les deux extrêmes, en gardant les yeux bien fermés sur sa propre suffisance…

par Debra - le 26 janvier, 2017


Merci pour le partage de ce beau texte, chère collègue, que je découvre grâce à vous.

Une question que je me pose : à votre avis, ce qui inspire Descartes ici, est-ce sa philosophie (rationnelle) ? Ou est-ce son christianisme ?
Cette question m’est suggérée par ces passages du Sermon sur la montagne, qui me semblent clairement dénoncer hypocrisie et fanatisme :

« Gardez-vous de vous donner en spectacle quand vous pratiquez votre religion : c’est la condition pour pouvoir espérer une récompense aux côtés du Père céleste. Quand tu fais l’aumône, ne le fais pas savoir à tous, dans les synagogues et dans les rues, comme font les hypocrites, soucieux de leur renommée parmi les hommes. […]

Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites qui aiment faire leurs prières debout dans les synagogues ou aux carrefours, afin qu’on les voie bien. En vérité, je vous le dis : ils ont reçu leur récompense. Toi, quand tu iras prier, fais-le dans la pièce la plus retirée de ta maison, verrouille ta porte […]

Il ne suffit pas de me dire : « Seigneur ! Seigneur ! » pour entrer dans le Royaume des cieux. Il faut encore faire la volonté de mon Père céleste. Beaucoup me diront : « Seigneur ! Seigneur ! N’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? En ton nom que nous avons chassé les démons ? En ton nom que nous avons fait tant de miracles ? » A ceux-là, je répondrai : écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité ! »

par Eric Dumaître - le 26 janvier, 2017


En réponse à Debra, qui écrit : « En passant, je suis favorable à l’idée de relativiser cette phrase de Descartes « exterminer les peuples ». On se demande ce qu’il pouvait bien avoir en tête au moment où il l’a écrit. Peut-être pas ce que nous croyons aujourd’hui… »

Peut-être Descartes a-t-il à l’esprit la guerre de trente ans (1618-1648), l’une des plus sanglantes du temps, et la plus sanglante sur le sol européen avant 14-18, dont les motivations furent, semble-t-il, indissolublement politiques et religieuses —ou plutôt, liées à l’articulation problématique entre politique et religion.

En 1618, quand elle éclate, Descartes a 22 ans. De 1619 à 1620 il y prend part. De 1620 à 1622, il voyage en Allemagne (dans une Allemagne dévastée). Il a donc vu de près les ravages des guerres de religion.

Cette guerre ne prendra fin qu’un an avant sa mort : Descartes, durant toute sa vie d’adulte, a donc vécu dans une Europe en guerre (de religion). Ajoutons que les guerres de religion françaises s’interrompent avec l’édit de Nantes en 1698 : Descartes a donc vécu son enfance dans une France tout juste (et de façon précaire) sortie d’une guerre religieuse de plus de trente ans. Et sans doute que parmi les gens qu’il était amené à rencontrer, nombre d’entre eux avaient des souvenirs d’anciens combattants à raconter.

Bref, « exterminer les peuples », cette expression a sous la plume de Descartes un sens précis et, oui, peut-être bien celui « que nous croyons aujourd’hui. »

par Eric Dumaitre - le 26 janvier, 2017



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