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La justice dans l’œuvre de Clint Eastwood

30/01/2017 | par Jean-Marc Goglin | dans Art & Société | 3 commentaires

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CINEMA : Le justicier eastwoodien répare tout en gagnant sa rédemption. Mais il se condamne à l’isolement. Le justicier est celui qui s’autorise le pire, seul moyen de contrer le mal. C’est l’injustice de la justice institutionnelle qui permet au justicier eastwoodien d’exister, estiment Jean-Marc Goglin, agrégé d’histoire et docteur en philosophie, et François Goglin. Ce dernier, lycéen en classe européenne, se destine aux métiers du cinéma et contribue aux sites collaboratifs Sens critique et Allo ciné

 

Le thème de la justice passionne le cinéma américain. Davantage que le terme « justice », les Américains évoquent plutôt les termes « law » et « order ». Il peut sembler méthodologiquement imprudent de chercher une logique thématique dans les œuvres d’un acteur-réalisateur sans distinguer les rôles qu’on lui a créés, de ceux qu’il a créés pour lui-même, de ceux qu’il a créés pour d’autres. Néanmoins, il est indéniable que le thème de la justice innerve l’ensemble des films eastwoodiens. De même, il est indéniable qu’une correspondance existe entre les différents personnages incarnés ou mis en scène par Clint Eastwood.

Le rôle de la justice institutionnelle est de permettre une société ordonnée. Lorsqu’il filme des tribunaux, Eastwood montre combien la justice institutionnelle est codifiée, ritualisée. Dans Sully, il montre une enquête administrative menée contre un pilote qui devrait être considéré comme un héros. Cette enquête a pour finalité de le déclarer coupable. La justice semble indéfendable voire ridicule lorsqu’elle se montre tatillonne. Le pilote est reconnu innocent. Parce qu’il semble l’être. Et qu’il est innocent. Mais Sully est une exception dans l’œuvre eastwoodienne. Dans Minuit dans le jardin du bien et du mal, John Williams, antiquaire mondain, est reconnu innocent du meurtre de son compagnon. Parce qu’il semble l’être. Or il ne l’est pas. Le droit n’apparait pas comme une règle évidente s’imposant à tous. La justice institutionnelle eastwoodienne est ambigüe. Elle n’est ni juste ni réparatrice. Dans Jugé coupable, Frank Beechum est condamné à la peine capitale pour un meurtre qu’il n’a pas commis. L’enquête policière a été bâclée. La justice institutionnelle a été expéditive. L’œuvre eastwoodienne montre une justice à l’image de la société, violente et injuste. Dans Pendez-les haut et court, Jed Cooper, pris pour un voleur de bétail, est lynché à tort par des cowboys trop pressés. Il n’existe aucun rapport juste entre les hommes. Le Monde parfait eastwoodien est un monde où il n’existe que des rapports violents y compris lors de l’exercice de la justice.

Le héros eastwoodien est confronté à ces rapports humains violents et à leurs conséquences. Dans l’œuvre eastwoodienne, les rapports violents se manifestent le plus souvent par la disparition d’êtres chers qui laissent des êtres désemparés et qui craignent parfais eux-mêmes pour leur vie. Ils causent des ruptures dans des vies jusque là ordonnées et paisibles. Ces ruptures entrainent des traumatismes et un sentiment d’injustice et un désir de réparation. Ce désir est le fruit d’un ressentiment. Dans L’échange, Christine Collins, mère célibataire dont l’enfant a disparu, se lève, prend la parole et défend ses droits. En réclamant justice, elle défie paradoxalement la justice institutionnelle impuissante face à sa demande. Dans Impitoyable, les prostituées ne se satisfont pas de la punition pourtant sadique que subissent les agresseurs de l’une d’entre elles et réclament davantage que les quelques chevaux qui vont être livrés en compensation. Eastwood reconnaît une égalité face à ce désir. Il transforme ce désir de justice en droit inaliénable de demander justice. Demander justice, c’est en appeler au droit. En appeler au droit revient à réclamer une remise en ordre d’un environnement qui ne l’est plus. La demande de justice n’est pas arbitraire.

La justice s’enracine le plus souvent dans un refus des différences et des inégalités. Rien de tel chez Eastwood. Son œuvre présente un modèle de justice qui n’est ni institutionnel, ni théorique ou dogmatique. Ce modèle se construit sur une critique explicite du système judiciaire en vigueur. L’Inspecteur Harry critique ouvertement la décision « Miranda » de la Cour suprême américaine (1966) sur la régularisation des droits du suspect. L’inspecteur Harry Callahan de la police de San Francisco déplore que l’institution protège les coupables au détriment de la justice des victimes.

Dans l’œuvre eastwoodienne, la justice s’incarne dans un individu qui agit alors que l’institution est absente, impuissante ou compromise. Cet individu peut être présent au bon moment, comme « l’homme sans nom » de la « trilogie du dollar », être appelé à la rescousse comme William Munny dans Impitoyable ou sembler être mené par la providence, comme le « pasteur » de Pale Rider. Peu importe. Chasseur de primes, « l’homme sans nom » pallie les manques de la justice en arrêtant les recherchés et se transforme en justicier lorsque la justice ne remplit plus son rôle soit par lâcheté soit par compromission. Le « pasteur » pallie lui-aussi à l’absence de la justice institutionnelle incapable de défendre les orpailleurs face au grand propriétaire qui convoite leurs terres. Le héros eastwoodien rassure : il montre qu’un individu peut s’opposer au système institutionnel, renverser une situation injuste et donner du courage à ceux qui en manquent. Le héros eastwoodien répond à une demande de vérité et à un désir de réparation. Le coupable doit être le bon. Dans Jugé coupable, le journaliste Steve Everett, persuadé de l’innocence de Frank Beechum, mène l’enquête. Refusant la mort de son ami Ned Logan tué par les coups de fouet du shérif Bill Daggett, William Munny s’empare de son fusil.

Le justicier eastwoodien n’est ni un théoricien ni un vertueux. Il ne se réfère à aucune loi, aucune valeur ni à aucune référence à un ordre moral établi. Il ne défend aucune vision politique. Il agit en accomplissant ce qui est bon pour lui. Pour parvenir à ses fins, il contourne à la fois la justice institutionnelle et la symbolique de la loi en agissant selon ses propres règles. Jed Cooper, qui accepte de s’engager comme Texas Ranger, cherche avant tout à attraper ceux qui l’ont pendu. Il finit par tendre un piège aux derniers survivants de la bande. Sa demande de justice s’assimile à une vengeance. Cooper parvient à ses fins parce qu’il utilise de manière rationnelle le meilleur moyen d’y parvenir lequel est de servir temporairement la justice institutionnelle. Le justicier eastwoodien agit d’abord par intérêt personnel. Steve Everett n’est pas mû par la compassion. Son désir de sauver Frank Beechum se confond avec son désir de relancer sa carrière de journaliste compromise par son alcoolisme. Et il parvient à l’innocenter. L’intérêt personnel se double de la recherche d’un profit mutuel. Le « pasteur » qui semble surgir de nulle part dans l’unique but de protéger les orpailleurs est lui-aussi mû par un désir de vengeance. Dans l’œuvre eastwoodienne, la justice nait d’actes coopératifs mutuellement avantageux. Eastwood défend une approche utilitariste de la justice. Mais, davantage que l’utilitariste qui maximise l’utilité parce qu’il traite de manière égale tous les intérêts, le justicier eastwoodien reste toujours ambigu par rapport aux intérêts qu’il défend.

Harry Callahan est un inspecteur prêt à tout pour arrêter les malfaiteurs et honni par ses chefs pour ses méthodes expéditives. Violent, sadique, il ne semble se distinguer des voyous qu’il affronte que par la possession de sa plaque de police. Il semble même trouver dans Scorpio le psychopathe une forme de double libéré. Si dans L’inspecteur Harry, le personnage dénonce le fonctionnement du système judiciaire, dans Magnum Force, il le défend face à un groupe de policiers décidés à pallier les failles de la justice en éliminant les gangsters. Chaque fois, il rétablit l’ordre en imposant sa propre violence. Callahan incarne le paradoxe du héros eastwoodien, à la fois s’opposant et défendant le système. En cela, le justicier eastwoodien se présente comme libertaire et non radical. En définitive, il ne tue que ceux qui se sont eux-mêmes rendus coupables des pires crimes. La justice eastwoodienne ne fait aucune différence ethnique ou sociale. Dans Les Pleins Pouvoirs, les plus hauts représentants de l’État de droit sont mis à mort : de l’agent de police corrompu au président des États-Unis.

Le justicier eastwoodien répare tout en gagnant sa rédemption. Mais il se condamne à l’isolement. Le justicier est celui qui s’autorise le pire, seul moyen de contrer le mal. Son duel final achevé, le « pasteur » remonte à cheval et disparait dans les montagnes. Il est probable que cet isolement soit en réalité une situation qui soit davantage voulue que subie. Ainsi le héros demeure-t-il, loin de toute influence, le décideur de ce qui lui semble juste et injuste. Finalement, c’est l’injustice de la justice institutionnelle qui permet au justicier eastwoodien d’exister.

François Goglin & Jean-Marc Goglin

 

Jean-Marc Goglin

Docteur en philosophie (EPHE), agrégé d'histoire-géographie, diplômé en psychologie, Jean-Marc Goglin est professeur de lycée dans l'académie de Rouen et chargé de cours en histoire médiévale au Centre théologique universitaire de Rouen. Il a notamment publié La liberté humaine chez Thomas d'Aquin (éd. TEL-CNRS, 2011).

 

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Commentaires

Bravo pour cette fine analyse de la conception eastwoodienne de la justice , qui m’a toujours paru éminemment suspecte et dangereuse. La justice, faut-il le rappeler, repose sur un principe simple : l’égalité de tous devant la loi. La mission de l’organisation étatique appelée Justice est donc également simple : rendre à chacun son droit . Tant qu’elle s’y tient, tout va bien . Et, bien sûr, attention aux dérives si par malheur elle venait à se croire d’autres missions, sous la pression , par exemple, d’une idéologie. Le plus souvent elle s’en garde bien, car ses membres en sont légitimement fiers : ils sont les premiers garants du bien commun . En revanche, le discours politique « progressiste » a inventé au 20ème siècle une expression qui me semble diabolique, celle de « justice sociale ». Celle-ci sous-entend en effet deux idées : 1) Le rôle de l’Etat serait d’assurer à tout prix l’égalité des conditions matérielles de tous les citoyens 2) Ceux qui pensent que l’égalitarisme n’entre pas dans les missions de l’Etat sont des pelés, des galeux, des « ennemis de la justice sociale ». Ainsi , par ce tour de passe-passe sémantique, on fait coup double : on asseoit l’idéologie redistributrice et on diabolise ceux qui ne la partagent pas.

par Philippe Le Corroller - le 30 janvier, 2017


Très intéressant.
Merci d’avoir attiré mon attention sur la différence entre « justice » et « law and order ». Ce n’est pas la même chose, en effet…
Je suis tentée de voir dans les justiciers d’Eastwood des figures plutôt masculines des Erinnyes dans le théâtre antique grec.
Avant « L’Orestie » d’Eschyle, il y avait bel et bien une justice ordonnée, basée sur des principes, mais pas les nôtres, dans le monde moderne.
J’y pense maintenant, mais « L’Orestie », en tant que représentation théâtrale était bel et bien une forme de procès. Un procès fondateur pour l’Occident ?
En tout cas, ces enjeux sont visibles encore chez les justiciers d’Eastwood, qui traquent les coupables, tout comme les Erinnyes.
Pour la justice sociale, je crois qu’elle a une très longue histoire qui remonte bien au delà du 20ème siècle…

par Debra - le 31 janvier, 2017


Vous avez raison, Debra, la vraie justice sociale remonte bien au delà du 20ème siècle. Toute société organisée repose sur un certaine redistribution des richesses qu’elle produit, au profit des plus faibles. Mais c’est bien à partir des années 50 en France que son instrumentalisation a permis à certains de se hisser et de se maintenir au pouvoir , en cultivant chez les électeurs ces passions tristes : l’envie, le ressentiment . Et , beaucoup grave , cette instrumentalisation d’une idée saine a abouti aux dérives de l’Etat-Providence auxquelles nous assistons aujourd’hui . Permettez-moi quelques chiffres . L’Allemagne a un solde positif de son commerce extérieur de 197 milliards d’euros. Celui de la France est négatif de 49 milliards d’euros. En Allemagne, l’industrie compte encore pour 22 % du Pib . En France, celle-ci ne représente plus que 11 %. Les travailleurs français seraient-ils deux fois moins efficaces que leurs homologues d’outre-Rhin ? Evidemment non ! Seulement les prélèvements effectués par l’Etat sur la valeur ajoutée de l’entreprise sont de 67 % en France, contre 49 % en Allemagne ( et 34 % au Royaume Uni !). De même que trop d’impôts tue l’impôt, trop de charges tue l’entreprise. Alors, plutôt que d’entendre les professionnels de  » la justice sociale » ou  » la lutte contre les inégalités » ( qui , la plupart du temps, n’ont jamais mis les pieds dans une entreprise ) bavasser sur le « revenu universel », je préfère écouter ceux qui prônent de sérieuses réformes pour redonner à nos entreprises les moyens de se battre sur les marchés mondiaux sans avoir des boulets aux pieds.
P.S. Année après année, les rapports de la Cour des Comptes, ceux de l’Ifrap ou de l’Institut Montaigne, les livres d’économistes sérieux dénoncent cette folie. Et des chefs d’entreprise eux-mêmes s’y mettent, tant le danger est grand. Je conseille vivement le plus récent ,  » Patrons, tenez bon ! », de Karine et Hughes Charbonnier. Ces deux chefs d’entreprise disent la même chose que la Cour des comptes, l’Ifrap, etc…mais à partir de leur vécu. Passionnant !

par Philippe Le Corroller - le 31 janvier, 2017



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