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Les Indignés peuvent-ils changer le monde ?

24/02/2012 | par Sophie Chassat | dans Monde, Politique | 1 commentaire

 

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A cette question, les faits semblent répondre « non » : que ce soit en Espagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, le mouvement des indignés a marqué le pas, tandis qu’en France, comme cristallisé dans la seule figure de Stéphane Hessel, il n’a jamais mobilisé. Un tel échec intéresse forcément la philosophie : l’indignation serait-elle vouée à l’impuissance ? Une émotion forte à ce point est-elle donc incapable de provoquer un changement réel ? Tout d’abord, qu’en pensent les philosophes, de l’indignation ? Etonnamment, pas beaucoup de bien… Ainsi Sénèque qui, dans son livre De la colère, assimile l’indignation à cette dernière, « passion, de toutes, la plus hideuse et la plus effrénée », et la condamne tout autant. Ainsi Spinoza qui range l’indignation sous la catégorie de la haine, laquelle « ne peut jamais être bonne. » Une passion donc, ce qui en langage philosophique veut dire : passivité, souffrance, folie. Et, qui plus est, une passion négative, triste, violente…

Cependant, cette réduction à la colère ou à la haine ne tient pas longtemps la route, chacun peut le sentir. S’indigner, c’est tout de même autre chose que se mettre simplement en colère ou déverser sa haine ! Il y a, dans le mouvement d’indignation, l’expression d’un idéal, d’une cause juste, bonne, raisonnable, à défendre, et il ne s’agit peut-être pas tant alors du déferlement d’une passion que de la résonance affective de la raison. « La colère peut être folle et absurde ; on peut être irrité à tort ; on n’est indigné que lorsqu’on a raison au fond par quelque côté », note ainsi avec profondeur Victor Hugo dans Les Misérables. Le simple mot d’« indignation » illustre d’ailleurs le bon droit de cet affect, venant dire la réaction à une atteinte faite à la dignité de l’homme. Or qu’est-ce que la dignité ? « Ce qui est supérieur à tout prix », répond Kant, ce qui vient pointer l’existence en chaque homme d’une valeur qui n’est pas réductible à la valeur financière, comme c’est le cas pour les choses. Les indignés d’aujourd’hui ne disent pas autre chose : « Nous ne sommes pas des marchandises ! »

La légitimité de cette dénonciation n’est pas discutable, mais on entrevoit ce qui constituerait le point faible de l’indignation : elle fonctionne toujours sur le mode de la réaction à quelque chose… Quoi de plus stérile qu’une opposition frontale ? Affronter sans détour, c’est faire comme le taureau de la corrida, foncer front baissé et se prendre, à défaut de muleta, le mur… En ajoutant que la réaction est bien souvent réactionnaire, on accède au soupçon nietzschéen d’une indignation qui est la marque d’un ressentiment : « Nul ne ment davantage qu’un homme indigné » – si on songe à l’hypocrite Tartuffe qui s’indigne du décolleté d’Elvire, alors qu’il ne pense qu’à une chose, on mesure la pertinence de cette remarque… Dernier point faible, l’indignation, en se réclamant de grands idéaux (la dignité, la liberté, la justice), en resterait à la déclaration d’intention et serait un moyen confortable d’avoir bonne conscience tout en ne luttant pas concrètement.

Ce qui, pour ma part, me fait songer aux attaques classiques qu’on adresse à la philosophie et à ses idées en l’air : idéaliste, elle ne sert à rien quand il s’agit concrètement de faire bouger les lignes. A quoi on peut répondre, comme Kant au sujet de la constitution idéale proposée par Platon dans La République, que « plutôt que de s’en moquer sous le très misérable et honteux prétexte qu’elle est irréalisable, il vaudrait bien mieux s’attacher davantage à cette idée et non la rejeter comme inutile ». A défaut de réaliser immédiatement le changement, l’indignation rappelle quelques vérités essentielles en matière de dignité des hommes. Où est toute la vertu de l’idéal : fonctionner comme horizon, archétype régulateur de nos actions, de nos pratiques, de nos décisions, et accompagner des transformations peut-être moins éclatantes que la rupture d’un changement radical, mais plus profondes. L’échec des indignés n’en est donc pas un, les fruits se récoltent au printemps…

 

Sophie Chassat

Sophie Chassat est ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure et agrégée de philosophie. Elle a collaboré à plusieurs reprises avec France Culture et, après avoir enseigné, intervient désormais en entreprise, sous la forme de conférences philosophiques et de conseil en communication.

 

 

Commentaires

Les  » indignés  » ne sont-ils pas, tout simplement, des gens qui ont raté le train de l’engagement , dans un parti politique ou une association humanitaire ou une activité bénévole, et se réveillent…un peu tard ?

par Philippe Le Corroller - le 27 février, 2013



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