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L’humain avec ou sans limites

17/03/2012 | par Roger-Pol Droit | dans Science & Techno | 5 commentaires

 

RogerPolDroit
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Dire adieu aux inconvénients de nos organes ? En finir avec les emballements déplacés de notre système digestif, les battements intempestifs de notre cœur ? Mais oui, c’est annoncé, et ce serait dès 2030 (!). Nous est d’ailleurs promis, dans la foulée, le largage définitif de ces derniers accessoires – obsolètes, encombrants et fragiles – que sont poumons, artères et système nerveux. Ce vieux corps humain – pour le nouveau, est-ce encore le mot qui convient ? – que nous trimballons depuis des millénaires, sera alors tout entier refait, repensé, rationalisé. A volonté prolongé, affiné, aiguisé, transformé, en un mot comme en mille : augmenté… avec conscience téléchargeable sur disque dur !
Qui donc prophétise ainsi ces métamorphoses extravagantes ?
Ray Kurzweil, 64 ans, inventeur de la reconnaissance vocale, homme d’affaires, figure de proue du transhumanisme, auteur de plusieurs best-sellers sur la question. Ami de Bill Gates, fondateur en 2008, avec les créateurs de Google, d’une « Université de la Singularité » où l’on se presse désormais. Ray Kurzweil annonce en effet, depuis quelques années, l’avènement de la « Singularité » – cette bifurcation décisive où l’intelligence des ordinateurs deviendrait supérieure à la nôtre, où la puissance technique verrait son développement exponentiel tendre vers l’infini, où le bipède sans plumes, l’humain vieux style, laisserait place à une « humanité 2.0 » (1).
Certes, la première réaction est sans doute la bonne : hausser les épaules, lever les yeux au ciel, ou éclater de rire, au choix. Car, il faut le souligner, si la galaxie des transhumanistes est incontestablement diverse, si les caricatures voisinent avec des options plus modérées, on trouve quand même dans ce courant bon nombre d’idées délirantes. Avec ce dénominateur commun : la conviction profonde que, dans un futur proche, les technologies permettront de concrétiser enfin les plus vieux rêves de l’humanité. Ainsi nous pourrions, dans quelque temps, ne plus être malade, amplifier nos capacités sensorielles, prolonger de plusieurs siècles la durée de notre vie, en attendant de… ne plus jamais mourir.
Après tout, en ignorant les calendriers douteux – mieux vaudrait prévoir tout cela pour 2 300 que 2 030… –, ou des exagérations liées à un enthousiasme quasi prophétique, il serait possible d’estimer que le transhumanisme ne poursuit rien d’autre que la marche historique continue de l’humanité, s’efforçant de se doter des moyens d’aller toujours plus loin. C’est d’ailleurs ce que ne cesse d’affirmer Ray Kurzweil. Quand nous l’avons rencontré à Boston dans le cadre de notre enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies (2), il nous l’a confirmé en ces termes : « le but de la vie est d’aller toujours au-delà de ses limites ». Pour lui, le transhumain n’est que le prolongement de l’humain par d’autres moyens.
C’est là qu’un travail de réflexion philosophique se ré-impose d’urgence. Car si les techniques commencent effectivement à laisser entrevoir une transformation potentielle de l’espèce humaine – génétique, cérébrale, à terme morale et sociale -, s’il est d’ores et déjà certain que ces possibilités iront croissant d’année en année, demeure, essentielle, la question de savoir à quoi nous accepterons de dire oui ou non. En fonction de quelles normes, ou de quels principes ? Et qui sera ce « nous » ? Seulement des experts ? Rien que des scientifiques ? Si l’on est convaincu que la question de l’humain – ce qu’on peut en transformer, ce qu’on doit en préserver – dépend en fin de compte de la responsabilité de chacun, alors s’ouvre un grand chantier, jusqu’ici négligé, où s’entrelacent pédagogie des sciences, philosophie prospective, éthique et politique. Rien de moins…
La question à reprendre, de fond en comble, et collectivement, est en effet celle des frontières de l’humain. Brouillées par les avancées des savoirs, ces frontières sont exigées par les décisions nouvelles – et cruciales – dont la responsabilité nous incombe. Ce qui nous en a convaincu fut de constater, au fil des entretiens menés avec une cinquantaine de chercheurs de premier plan – de Stanford à Harvard, de la London School of Economics au CEA ou au Collège de France – combien la question qui traverse notre temps est bien celle de l’humain, avec ou sans limites.
Sans limites : intensification de la puissance, accélération des rythmes, des transports, des communications, rêves d’en finir avec le corps, avec la part d’ombre, avec l’intériorité, avec les modes de reproduction anciens. Avec limites : prise de conscience sans précédent dans l’histoire de la finitude des stocks d’énergie fossile, de l’unicité de la planète, de l’interdépendance des formes de vie. Ces deux versants pourront-ils se confronter, s’articuler, s’équilibrer ?
Peut-on espérer qu’on sorte des fantasmes de paradis aussi bien que des cauchemars d’apocalypse ? Qu’on abandonne les discours trop facilement technophiles comme ceux qui demeurent trop aisément technophobes, et qu’on analyse, au cas par cas, les décisions à prendre ? Ce grand chantier n’en est encore qu’à ses débuts.

 

Roger-Pol Droit

Normalien, agrégé et docteur en philosophie, Roger-Pol Droit a été professeur de philosophie, puis chercheur au CNRS. Auteur de nombreux livres, il a connu un grand succès public avec 101 expériences de philosophie quotidienne ou Dernières nouvelles des choses. Il est également chroniqueur au journal Le Monde, au magazine Le Point et au journal Les Echos. Nous vous conseillons son site personnel : www.rpdroit.com.

 

 

Commentaires

M. Droit nous apprend: « [I]l serait possible d’estimer que le transhumanisme ne poursuit rien d’autre que la marche historique continue de l’humanité, s’efforçant de se doter des moyens d’aller toujours plus loin. C’est d’ailleurs ce que ne cesse d’affirmer Ray Kurzweil. Quand nous l’avons rencontré à Boston dans le cadre de notre enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies. »

Il n’est pas très difficile d’enquêter sur eux tant les documents et les sources abondent, même sans se déplacer à Boston ou Londres. La plus grande partie de ces différents mouvements comporte des membres extrêmement bavards et prolifiques, répandus sur internet sous toute ses formes (d’autant que certains leaders ont été des pionniers des réseaux informatiques).

Ce que ne mentionne pas ce billet, c’est à quel point le transhumanisme selon les uns et les autres peut avoir des motivations aussi bien technophiles que technophobes, philanthropes que misanthropes, écologistes qu’anti-écologistes.

La partie représentée par Ray Kurzweil et le Singularity Institute est loin de faire l’unanimité parmi ceux qui se réclament de ces idées. Les amitiés et relations de Kurzweil ne sont d’ailleurs pas liées à ses projets du moment (elle lui ont plutôt fait perdre pas mal de soutiens) mais plutôt aux étapes antérieures de sa carrière (synthétiseur, systèmes sonores, équipement pour handicapés, entreprenariat, militantisme anti-tabac, etc.)

Une des sources importantes pour comprendre la partie américaine du transhumanisme et des projets technoscientifiques pour l’évolution du genre humain et du peuplement humain du système solaire, l’idée de dépassement des limitations du corps et de la technologie, c’est Eric Drexler, prophète des nanotechnologies. Beaucoup des personnes les plus actives dans la lignée de Kurzweil l’ont lu.

Et puis ne pas mentionner un personnage comme Aubrey de Grey dans un billet comme celui-là, montre peut-être que l’enquête n’en est qu’à ses débuts ?

par Antoine Québéret - le 19 janvier, 2013


Dans cette recherche d’une position équilibrée que réclame à juste titre Roger-Pol Droit dans ce bel article, il est possible d’alimenter sa réflexion à la source nietzschéenne. Contrairement à ceux qui ont voulu instrumentaliser la philosophie de Nietzsche en la mettant au service des projets les plus fous, j’ai montré, dans une conférence prononcée une première fois à Nice en 2002 et publiée depuis, que Nietzsche ne pourrait que dénoncer toute une partie des perspectives contemporaines de manipulation du vivant. On peut trouver ce texte, intitulé « Éléments nietzschéens pour une critique des biotechnologies », sur mon site à l’adresse suivante :
http://www.granarolo.fr/textes/articles/22-elements-nietzscheens-pour-une-critique-des-biotechnologies.html

Mon très regretté ami Jean-François Mattei avait également abordé cette thématique dans la manifestation « Thém’art » que j’organise chaque année à La Garde (83130). Là encore on peut trouver l’enregistrement audio de sa conférence sur mon site, à l’adresse suivante :
http://www.granarolo.fr/medias/audios/431-themart-2013-lavenir-est-il-pensable-.htm

Il existe donc quelques points de départ pour répondre à l’appel que lance Roger-Pol Droit, même si on doit lui accorder que de telles interrogations n’en sont encore qu’à leurs balbutiements.

par Philippe Granarolo - le 29 juin, 2014


Je voudrais, une fois de plus, comme il semble de rigueur, rappeler, que l’humanisme et le transhumanisme sont liés par la même « idée », celle née du suicide de Socrate, la recherche de la vérité, de dépasser notre condition primitive.
Nous sommes tous Athéniens !!!

par laurent Cantinieau - le 29 juin, 2014


Le refus de  » l’humain sans limites « , n’est-ce pas ce qui animait – et anime encore – les participants aux différentes  » Manifs pour tous  » ? Ils comprennent bien que ceux qui militent pour l’extension aux couples homosexuels de la PMA ( Procréation médicalement assistée ) et de la GPA ( Gestation pour autrui ) le font au nom d’une conception généreuse de l’égalité : puisque la science peut désormais permettre à ces couples de contourner l’obstacle de la procréation naturelle , pourquoi les priver du bonheur d’avoir des enfants ? Mais cela leur paraît contraire à l’intérêt supérieur de l’enfant : peut-on , pour la première fois dans l’histoire de l’humanité , créer une nouvelle catégorie d’enfants : ceux qui seront délibérément privés du couple père-mère ?

par Philippe Le Corroller - le 30 juin, 2014


Bonjour,

Quand nous serons devenus (par choix ou conviction) des parents  » biologiquement étrangers » à nos enfants, conçus par des machines exo utérines. Question : les aimerons nous moins que des enfants conçus à l’ancienne par reproduction naturelle et les élèverons nous différemment ?

Les théories Freudiennes et autres « égocentries romanesques » qui ont leurs utilités dans la croyance…,se trouveront touchées d’obsolescence par défaut et…déficits de sujets. Cela n’empêcherait pas les enfants de grandir et l’espèce terrienne, de se reproduire.

Au reste, en réponse, à un nouvel environnement tant éthique, législatif, que philosophique, de nouvelles théories (ou concepts) se feront « naturellement, jour.

Nos milliards de cellules réagissent,répondent, en temps réel, aux plus insignifiants changements d’environnements spatio-temporel,physiologique,affectif et mental.

L’évolution se poursuit et se poursuivra. Ce n’est pas une fatalité. Des pages de l’histoire de terriens d’origine, se fixent sur des disque durs et dans la chaîne des génomes conservés à _ 180°…

Les clones de demain et notre même chien au bout de la laisse sans limite ?

par philo'ofser - le 23 juillet, 2014



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