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Le relativisme culturel : un concept vidé

20/03/2012 | par Marie-Victoire Casalta | dans Politique

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L’erreur des contradicteurs de Guéant ; il ne s’agit pas de racisme culturel mais d’une affirmation de l’objectivité des valeurs et donc, de leur nécessaire hiérarchie.

Ce qui peut paraître subversif, dans l’affirmation de Guéant tient en réalité avant tout, semble-t-il, à la difficulté de détermination objective des valeurs d’une civilisation.

En soi, par ses mots, et même pris hors contexte, il ne fait ici qu’affirmer une posture idéologique contre une autre, posant le présupposé d’une vérité universelle possible au plan des valeurs. Ce faisant, ce postulat l’amène à nier, nécessairement, le relativisme qui prend un fondement métaphysique inverse c’est-à-dire affirmant qu’aucune vérité absolue n’est possible, pas plus au plan des valeurs culturelles, religieuses, que philosophiques.
De fait, parce qu’il se pose d’emblée dans la posture non relativiste, notre apprenti philosophe, polémiste de surcroît, tend à ce que d’autres ont fait avant lui ; considérer qu’il y a une objectivité des valeurs, c’est-à-dire que les valeurs peuvent tendre à une universelle validité et qu’elles ne sont pas purement relatives à leur référentiel culturel. A ce titre, il devient donc possible de les hiérarchiser.

Parler aujourd’hui de hiérarchie des civilisations revient à exprimer en réalité cette posture métaphysique forte qui tend à considérer non pas qu’une civilisation est intrinsèquement meilleure qu’une autre, mais qu’en termes de valeurs, elle rend compte actuellement d’une incarnation, d’une intégration plus forte, plus importante qu’une autre civilisation, de cette vérité universelle.
Samuel Huntington, apparaît comme emblématique de ce courant. Ce dernier affirmait comme cadre de pensée une division du monde entre occident chrétien dont les valeurs sont la démocratie, l’Etat de droit, le libéralisme, et l’Islam ainsi que l’orthodoxie qui n’auraient pas reçu en héritage ces valeurs et ne les partagent généralement pas, voire les combattent.

Il ne s’agit cependant pas d’évoquer une supériorité « intrinsèque » (naturelle) d’une civilisation sur une autre, mais d’affirmer une historicité des valeurs.
Ainsi, l’Occident s’est construit petit à petit sur les valeurs chrétiennes, puis libérales, mais n’a aucunement, dans l’esprit de Huntington, de mission salvatrice et messianique substantielle et défiant les lois temporelles des luttes qui rendent bien sûr compte de cette historicité.
Parler d’historicité des valeurs défie en effet la possibilité d’un « racisme civilisationnel », qui tendrait à accorder à une civilisation une supériorité naturelle dans son produit culturel propre. En effet, l’Histoire, de par son caractère contingent, permet d’envisager les valeurs comme le résultat d’une lutte historique, d’un combat temporel qui forme peu à peu les civilisations et leurs valeurs.
Ainsi, les valeurs occidentales peuvent prétendre tendre à l’universel et donc à se poser comme référentiel absolu sans pour autant que l’on puisse considérer les autres civilisations comme intrinsèquement (naturellement) inférieures ; ces valeurs ne sont attachées à cette civilisation que par effet d’une contingence historique, mais prétendent à s’en arracher pour viser l’universel. C’est en tant que telle que l’on peut parler d’une part d’historicité de ces valeurs, et d’autre part, de la possibilité d’une hiérarchie civilisationnelle.
En d’autres termes, penser que l’Occident est parvenu à une supériorité civilisationnelle, au sens des valeurs, ne peut pas pour autant être rattaché à l’argument, dépassé, d’une supériorité intrinsèque. Si historicité des valeurs il y a, alors, elle comporte une part importante de contingence. Tout le mérite de l’Occident n’aurait été que de conserver un héritage et de l’adapter, voir de le diffuser comme n’étant pas une appartenance propre mais un reflet d’une vérité universelle.

Il apparaît, très nettement, que la hiérarchie des civilisations, bien qu’étant une posture métaphysique singulière, n’est d’une part nullement du racisme puisqu’elle s’adresse aux valeurs et non à la race (qu’elle soit naturalisme culturel ou naturalisme biologique ; les valeurs ne sont pas par nature l’appartenance d’une civilisation, mais le sont historiquement), aux individus ou autres qualités intrinsèques. D’autre part, cette position est tacitement approuvée et admise par la grande majorité de nos politiciens actuellement, dans la mesure où elle est formalisée dans la victoire acquise des valeurs libérales.


Le relativisme culturel: une position qui à l’heure actuelle est largement dépassée ; les valeurs libérales ont déjà gagné.

Le plus étrange de cette polémique médiatique réside dans la contradiction totale dont font preuve les adversaires de Guéant.

En réalité, aucun parti politique aujourd’hui n’oserait remettre en cause la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, présupposé de l’ONU, et admis par la majorité des pays du Globe comme base philosophique commune.
Pourtant, la teneur de ce texte, à valeur aujourd’hui constitutionnelle dans le droit international, est avant tout culturellement occidentale ; d’une part historiquement, puisqu’elle s’enracine dans une reprise du texte initial de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, et d’autre part philosophiquement, puisqu’elle rend compte de la victoire des présupposés philosophiques et métaphysiques du libéralisme, doctrine proprement occidentale, et n’ayant aucune espèce de réalité pour les cultures orientales, fondées sur le collectif et non pas sur l’individu.
En ce sens, la DUDH est bel et bien le premier jalon qui permet et formalise déjà effectivement une hiérarchie des civilisations ; elle tend, dans les faits à neutraliser les autres socles de valeurs en bâtissant une hégémonie culturelle unique, qui ne dit plus son nom puisqu’elle est désormais normative au-delà des spécificités culturelles.

Par ailleurs, l’idée que la démocratie et la promotion des valeurs libérales sont, de fait et par nature, de meilleures choses pour l’Homme universel (autrement dit au-delà d’appartenance culturelle), que la dictature et le mépris d’une dignité humaine intrinsèque au sein d’un Etat, n’est en aucun cas remise en question actuellement.
Les appels à soutenir les révolutions arabes se sont faits « au nom des droits de l’homme et de la démocratie», et la distance prise, dès lors que les peuples devenus souverains votaient pour une législation fondée sur la Charia au nom du même référentiel occidental.

Que pouvons nous en dire, sinon que nous avons tous, tacitement, pleinement intégré la dimension de hiérarchie des civilisations, dans la mesure où nous les jugeons au regard des critères et des valeurs proprement occidentales ?
Ne devrions-nous pas, alors, plutôt que de nous attarder sur les termes et les mobiles électoraux d’une polémique, nous attarder sur la posture commune ; si dans les faits, nous adoptons un comportement s’appuyant sur la supériorité de certaines valeurs, au nom de quoi le faisons-nous ? Justement, au nom de l’Homme, d’une idée de l’Homme permanente, universelle, indépendamment du référent de civilisation, telle qu’elle a été formalisée au XVIIIe et XIXe siècle.

Doit-on se flageller, que cette « idée » soit née en Occident ?

 

Marie-Victoire Casalta

Elève à Sciences Po Paris, Marie-Victoire Casalta étudie également la philosophie à la Sorbonne (Université Paris-IV) et à l’Université Libre de Bruxelles (ULB).

 

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