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Les inégalités économiques n’ont aucun sens moral

13/07/2012 | par Ruwen Ogien | dans Eco, Philo Contemporaine | 11 commentaires

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Nous apprenons avec tristesse la mort du philosophe Ruwen Ogien des suites d’une longue maladie. Le théoricien d’une éthique minimale avait écrit une tribune en 2012 dans notre journal, que nous publions derechef en hommage. « L’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine » nous manquera. 

La tentative de justifier les inégalités économiques par des raisons dites « morales » comme la sanction de la « paresse » ou la récompense du « mérite » s’exprime désormais sans aucun complexe dans le débat public, à droite comme à gauche.

En se fondant sur plusieurs enquêtes étalées dans le temps relatives à la perception de la pauvreté en Europe, le sociologue Nicolas Duvoux observe que « l’explication de la pauvreté par la paresse » n’a cessé de gagner du terrain au cours des années 1990, au détriment de « l’explication par les phénomènes macro-économiques » (Nicolas Duvoux, Le nouvel âge de la solidarité. Pauvreté, précarité et politiques publiques, La république des idées, Paris, Seuil, 2012).

C’est probablement pour cette raison que les attaques politiques contre la « fraude » aux services sociaux sont si populaires, ainsi que les projets de faire accomplir des travaux d’intérêt général aux bénéficiaires de l’allocation sociale minimale dite « revenu de solidarité active » (RSA) comme s’ils étaient des criminels bénéficiant d’une peine de substitution. Pourtant, ce qui caractérise le plus le RSA, ce n’est pas le désir d’en profiter indûment en fraudant, mais le fait que la grande majorité de ceux qui y ont droit ne le demandent même pas !
En 2010, seules 450 000 personnes en ont bénéficié sur 1, 5 million qui auraient pu le demander, ou l’ont demandé et ne l’ont pas obtenu en raison de complications administratives (ibid).

Dans ces conditions, ce n’est pas la « fraude sociale », somme toute minime ou, en tout cas, infiniment moins importante que l’évasion fiscale des riches, qu’il faudrait combattre en priorité, mais le non recours massif aux aides sociales auxquelles les plus pauvres ont droit. Mais la connaissance de ces faits ne suffirait probablement pas (hélas !) à calmer le ressentiment des gens contre les « parasites » et les « fainéants », et les diatribes des politiciens contre le « cancer de l’assistanat ».

Dans le débat philosophique récent, il existe toutes sortes de tentatives extrêmement élaborées de trouver des justifications théoriques systématiques à ces opinions populaires. La plus en vogue actuellement repose sur l’idée morale de responsabilité individuelle (Jean-Fabien Spitz, Abolir le hasard ? Responsabilité individuelle et justice sociale, Paris, Vrin, 2008).

Si, disent ses défenseurs, vous préférez travailler le moins possible, si vous n’avez aucune intention d’arrêter de fumer, de boire des bières ou de manger goulument, et si, de plus, vous vous êtes débrouillé pour ne pas être assuré alors que vous pouviez l’être, il n’est pas injuste que vous en subissiez les conséquences à tous points de vue. Il serait même immoral que les citoyens vertueux, modérés, raisonnables, pâtissent de vos choix de vie imprudents et irresponsables, et soient contraints de payer pour eux. À mon avis cette justification morale des inégalités économiques et sociales est loin d’être fondée.

Pourquoi ? Supposons qu’un individu vivant dans un pays ultralibéral, où chacun est libre de ne pas s’assurer, fasse le choix de conduire en état d’ivresse, en refusant les conseils de ses amis, alors qu’il n’a pas de couverture sociale.

Supposons aussi que ce citoyen se retrouve ensuite planté contre un arbre et gravement blessé.
Pourquoi la société devrait-elle payer une somme considérable pour réparer les dégâts que cet individu s’est causé à lui-même, alors qu’il aurait pu les éviter s’il avait fait preuve de cette prudence minimale qu’on peut raisonnablement attendre de tous, quelles que soient les circonstances? On peut rendre l’histoire encore plus déprimante.

Supposons qu’après avoir été plusieurs fois soigné à la suite d’un accident de circulation très grave qu’il a causé en état d’ivresse, ce même individu récidive dans les mêmes conditions. Ne serait-il pas légitime que l’hôpital lui ferme définitivement ses portes, même s’il est en train de mourir?

Évidemment aucun penseur raisonnable ne va jusqu’à défendre l’idée qu’il serait parfaitement normal de le laisser agoniser devant les portes de l’hôpital en lui donnant des leçons de morale (s’il peut encore les entendre), et en l’invitant à rejoindre une association d’alcooliques anonymes dans une prochaine vie (si ses convictions religieuses lui permettent d’envisager une telle possibilité).

Tous cherchent des moyens de contrer cette implication contre intuitive de leur programme, et de montrer que leur conception n’implique nullement l’abandon à leur sort de personnes dont la situation est devenue absolument dramatique à la suite de choix individuels défectueux. Le fait que ces questions sont légitimes et ces réponses plausibles montre, au moins, que la justification morale des inégalités économiques par la responsabilité individuelle n’est pas du tout garantie, même par ses défenses les mieux construites. Elles font l’objet de débats interminables en éthique de la santé par exemple : Shlomi Segall, Health, Luck, and Justice, Princeton, Princeton University Press, 2010.

Personnellement, j’en tire la conclusion plus radicale que si les meilleures justifications morales des inégalités sont mauvaises, alors aucune n’est bonne. Mais c’est une idée que je ne peux pas développer complètement ici. Je peux dire cependant, que ce que je conteste seulement, c’est l’existence de justifications morales aux inégalités économiques. Je laisse complètement de côté, la question de savoir s’il existe des explications causales historiques (il y en a certainement) ou des justifications économiques ou psychologiques (il y en a probablement) à ces inégalités.

Je ne m’intéresse pas aux causes des inégalités économiques, mais à ses justifications morales. Ce sont ces justifications que je trouve toutes infondées.

 

Ruwen Ogien

Formé à Bruxelles, Tel-Aviv, Cambridge, Paris, Columbia et Montréal, Ruwen Ogien est un philosophe français contemporain, rattaché à la philosophie analytique et penseur de l’éthique minimaliste. Directeur de recherches au CNRS, il est membre du Centre de recherches Sens, Ethique, Société (CERSES, CNRS – Université Paris-Descartes). Nous vous conseillons parmi ses nombreux ouvrages Penser la pornographie aux Presses Universitaires de France (2003, rééd. 2008), L’éthique aujourd’hui. Maximalistes et Minimalistes chez Gallimard (2007), ainsi que son dernier ouvrage L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale chez Grasset (2011).

 

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Commentaires

Allons plus loin : pourquoi si l’alcoolique est totalement responsable de ses actes au point que la société ne saurait l’aider, pourquoi aurait -elle à prendre en charge les soin du piéton qu’il aurait fauché. En fait, il incomberait à celui-ci de s’assurer contre ce risque et d’en supporter les conséquences : il deviendrait coresponsable d’un acte qu’il n’aurait pas commis…
Imaginons l’application du même raisonnement à une personne violée…
Enfin, pourquoi donner une éducation aux enfants, si les parent ne la donnent pas eux-même ou la font donner (l’achète)…Il faudrait considérer là encore que la société n’est pas responsable de cette situation…A charge pour les individus de se la donner dès qu’il le peuvent, s’ils le peuvent.
Je crois que de telles sociétés existent : Haiti, Sri Lanka, Le Bangladesh…La pauvreté accompagne toujours l’absence de solidarité….

par Gans Raphaël - le 15 avril, 2013


dès qu’ilS le peuvent…

par Gans Raphaël - le 15 avril, 2013


Et si les inégalités existaient encore afin de permettre que ceux qui pensent en être épargnés aident ceux qui la subissent ?
Qu’est-ce qui démontre que les inégalités trouvent toutes leurs causes dans ce monde matériel ?
Et inégal par rapport à quoi ?

par Philippe - le 1 septembre, 2013


… et Etats-Unis. Ce n’est pas une question de pauvreté mais d’une conception de la société.

par Mounir Ennabli - le 5 octobre, 2013


L’égalitarisme est aujourd’hui si pesant, dans la société française, qu’il amène, c’est vrai, à des excès, ceux qu’exaspère la pensée unique. Comme vous, je trouve infondées les justifications morales aux inégalités économiques. Mais peut-être pas pour les mêmes raisons. Où donc les adversaires du  » capitalisme  » abhorré ont-ils été chercher qu’un système économique devait produire de  » l’égalité  » ?

par Philippe Le Corroller - le 5 octobre, 2013


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par fake beats by dre - le 25 décembre, 2013


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par Des inégalités économiques aux inégalités sociales – Propositions pour un monde plus juste | Elie Sadigh « presniregug - le 22 septembre, 2014


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par sammydress wedding dress - le 10 avril, 2015


Bonjour,

Il ne s’agitait pas d’égalitarisme, mais d’économie distributive!

L’argent utile aux échanges,nerf de la guerre économique,ne saurait demeurer encore trop longtemps aux mains de minorités.

Tout un chacun du monde ne pourrait accéder à la richesse (en nombre croissant), pas davantage à la pauvreté.

Justification comme un aveu de faiblesse.

Un équilibre relatif mis au prix de la paix et d’une humanité à minima!

Qui n’exonère pas l’effort de chacun.

par philo'ofser - le 8 mai, 2017


[…] aussi – Les inégalités n’ont aucun sens moral (Ruwen […]

par iPhilo » Le libéralisme ou les libéralismes ? - le 11 mai, 2017



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