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Régis Debray, écrivain à idées

20/02/2013 | par Robert Redeker | dans Philo Contemporaine | 6 commentaires

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Quelle sorte d’auteur est donc Régis Debray ? Romancier-biographe et chroniqueur, au sens noble du terme, comme il le fut dans Loués soient nos seigneurs où il maniait une plume stendhalienne ? Philosophe – et des meilleurs – dans tous ses ouvrages ? Médiologue – autrement dit : scrutateur attentif des instruments assurant le voyage dans le temps, la transmission, de cultures, de croyances, d’idées ?   Homme d’action ? La question se pose à la lecture de son dernier ouvrage, un recueil d’essais dispersés dans lequel tous ces aspects se croisent : Modernes Catacombes.

 

Dans ces catacombes se réfugie un monde qui s’en va. Les premiers chrétiens s’y réunissaient pour attiser le feu d’une foi d’avenir – c’étaient les catacombes du commencement. Celles de Régis Debray sont d’une autre nature. Essaye d’y survivre une foi qui s’efface, celle du lien entre les humanités et la politique, de l’articulation entre la littérature, la politique et la France – ce sont les catacombes de la fin, de « la défaite sans avenir » pour employer les mots de Rimbaud. Tente d’y respirer encore un peu le monde des humanités d’où s’écoulait, jusque dans la politique,  « le sang commun », autrement dit « la culture générale d’antan » qui en France formait « un caractère national ». Plus précisément : le caractère national tenait dans l’attache entre cette culture générale de type littéraire et la politique.  Au vrai, les catacombes évoquées par Régis Debray sont ce livre lui-même, où se serrent encore les uns contre les autres, pour se donner l’illusion d’exister comme avant, les ombres et les écrits des écrivains-source qui irriguaient cette culture et ce caractère : Sartre, Mauriac, Gracq, de Gaulle entre autres. Tous « ont en commun de savoir que Chateaubriand a existé ». Car tout commence avec Chateaubriand – ce que savait Hugo, ce que savait Sartre qui conjura ce commencement en allant pisser sur la tombe du grand ancêtre, devenu le totem des humanités à la française.

Michel Foucault, lui, n’habite pas ces catacombes, il respire à l’air libre car il est, à lui tout seul, l’air du temps, l’air de notre temps. C’est du moins ce que suggère le chapitre « Si loin de Foucault ». Le fameux texte de Baudrillard Oublier Foucault,  trouve dans ce chapitre de Debray son complément et son augmentation. Le rapprochement entre Foucault et Bergson se révèle fort pertinent. Surtout l’on se ressouvient du constat de François Azouvi dans La Gloire de Bergson : l’auteur de La Pensée et le Mouvant a été, chronologiquement, le premier philosophe à accéder à la célébrité.  Tout comme Bergson, explique Debray, Foucault concilie l’huile et le feu (la construction de soi et l’effacement du sujet). Les deux sont des réconciliateurs, ce qui rend compte de leur extraordinaire succès. Bergson, tout un chacun le sait, réconcilia l’évolutionnisme avec le spiritualisme – ce qui combla de satisfaction une société matérialiste et scientiste qui soupirait après un supplément d’âme.

Mais la critique de Foucault par Debray se différencie de celle que lança, en son temps, Politzer. La vision « pouvoiriste » (selon le néologisme forgé par notre philosophe) de l’homme et de la société développée par Foucault trouve son équivalent dans la vision spiritualiste proposée par Bergson. La critique de l’institution pratiquée par Foucault, au sein d’une philosophie du pouvoir comme dispersé, ouvre les portes au néolibéralisme qui remplace l’institution par l’entreprise, la politique par le management. La flèche tirée contre Foucault porte : « l’ordre moral d’aujourd’hui, c’est l’anti-institutionnel ». C’est pour cette raison que Foucault se retrouve dans la position de penseur officiel, à l’instar de Bergson, « le premier philosophe célèbre », autrefois : il est le philosophe officiel de l’époque. Demandez à Debray : qu’est-ce qu’un penseur officiel ? ; il vous répondra : un penseur non dépaysant, soit précisément Foucault. Ce dernier s’est acharné à donner « à la contre-révolution privatisante les prestiges du transgressif ».

 

Revenons à notre question. Toutes les guises en lesquelles se distribuent la pensée et l’écriture de Debray (philosophe, médiologue, chroniqueur) ne sont que des dépendances d’une figure plus haute, qui les transcende : celle de l’écrivain à idées, où il côtoie, avec talent et perspicacité semblables,  Montaigne, Diderot, Chateaubriand, et Valéry. Tempérons son pessimisme : il  n’est pas sûr, au vu de l’évolution technologique, que les catacombes demeurent leur destin.

 

A propos de : Régis Debray, Modernes Catacombes, Gallimard, 2013, 310 pages, 21€

 

Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et écrivain français né en 1954. Agrégé en philosophie, il est chercheur au CNRS. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes et de la revue Des lois et des hommes. Parmi ses ouvrages, nous vous conseillons Egobody : La fabrique de l’homme nouveau aux éditions Fayard (2010) et L’Emprise sportive aux éditions François Bourin (2012). Suivre sur Twitter : @epicurelucrece

 

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Commentaires

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