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Régis Debray contre le vent des idées contemporaines

11/10/2017 | par Alexis Feertchak | dans Philo Contemporaine | 3 commentaires

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CONFERENCE : L’auteur de Civilisation est ce lundi l’invité des « Grandes rencontres » du Figaro salle Gaveau à Paris. Qui est au fond cet ancien révolutionnaire que certains rangent désormais dans la catégorie de « néoréactionnaire » ? D’abord un formidable narrateur de notre époque, à laquelle il reproche de croire qu’elle pourrait vivre sans transcendance.


Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu’il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collabore régulièrement avec l’Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak


Régis Debray sera l’invité des «grandes rencontres» du Figaro salle Gaveau à Paris, lundi prochain, le 16 octobre. Alexis Brézet et Vincent Trémolet de Villers s’entretiendront avec celui qui, il y a quelques semaines, déclarait dans un entretien au même quotidien que «l’idée d’un monde réconcilié était parfaitement utopique». Qu’entendait l’auteur du récent pavé Civilisation au sous-titre évocateur et provocateur : «Comment nous sommes devenus américains» ? «L’innovation est permanente et nous n’avons pas de dette envers un quelconque héritage», explique Régis Debray, qui poursuit : «C’est un monde fluide, avec primauté des flux sur les stocks, rapide, atomisé où il n’y a pas de place pour la négativité, ou la contradiction, le devoir étant d’être positif et performant. Il ne peut y avoir de groupement que d’intérêts, notamment autour d’une marque, les brand communities. C’est un univers lisse et glissant, où chacun est invité à surfer sur la dernière vague. Le dogme, c’est l’absence de dogme, le consommateur remplace le citoyen, le marché est ouvert à tous, en libre accès». Et de conclure, dans une forme d’ironie amère : «Cela peut donc s’appeler démocratie».

Un monde gallo-ricain

La force des Etats-Unis, «comme jadis l’empire romain et islamique», serait plus précisément «l’aptitude au trait d’union» dans un «monde composite» qu’il nomme «gallo-ricain» : «Regardez le Pilier des Nautes qu’on a exhumé sous le chœur de Notre-Dame. C’est une stèle élevée par les bateliers de Lutèce sous le règne de Tibère. Elle est dédiée à la fois aux divinités romaines et gauloises. Une formule mixte, fifty-fifty». «On peut se recommander à la fois de Paul Ricœur et de Jeff Bezos, ce n’est pas contradictoire», lance l’auteur de Civilisation dans une allusion au chef de l’Etat.

Lire aussi – Régis Debray, écrivain à idées (Robert Redeker)

Pour Régis Debray néanmoins, il n’est pas question d’une «sortie de l’histoire», même si l’Europe, «dominion des Etats-Unis», peut en donner l’impression. Au contraire, «l’uniformisation techno-économique a provoqué en contrecoup une formidable fragmentation politico-culturelle du monde, où chaque peuple se raccorde à ses racines pour se redonner une appartenance et qui retrouve ses racines, notamment religieuses, a toutes les chances de retrouver ses vieux ennemis. On peut le regretter mais ce phénomène, la post-modernité archaïque, couvre les cinq continents», précise-t-il. Et de jouer les prophètes : «Au point qu’on peut se demander si notre marche actuelle vers un État-nation transformé en holding et des responsables en managers ne revient pas à prendre l’air du temps à rebours ou l’autoroute à contresens».

 Un gaulliste d’extrême-gauche

Qui est Régis Debray ? La question peut se poser à la lecture de ces lignes. D’abord politiquement. La tonalité conservatrice et pessimiste pourrait confirmer dans leur jugement ceux qui le taxent hâtivement de «néoréactionnaire». Un révolutionnaire à la retraite reconverti dans une forme de gaullisme hétérodoxe –lui-même ne se définit-il pas volontiers comme un «gaulliste d’extrême-gauche» ? Sur sa nature ensuite. Est-il philosophe, écrivain, essayiste ou moraliste ? L’expression d’«écrivain à idées» employée à son égard il y a quelques années dans iPhilo par Robert Redeker me paraît la plus juste. Car si l’on sent dans la pensée de Régis Debray le travail de conceptualisation que sa formation philosophique a façonné, c’est souvent davantage le ressort de l’illustration, de l’image et de l’analogie qu’il emploie pour se faire comprendre. Avec son verbe haut, fleuri et presque désuet, Régis Debray s’empare des faits saillants du polémiste ou des anecdotes du fin lettré pour les faire s’entrechoquer, traverse les époques et les continents, saute des siècles avant de les remonter et, dans ce brouhaha, dessine des lignes de sens. Mais quelles sont-elles au juste, au-delà de son analyse politique du temps présent ?

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Car, finalement, nous l’entendons régulièrement sur les ondes, nous le lisons dans la presse. Comme celles d’Alain Finkielkraut ou de Jean d’Ormesson, sa voix mâtinée par les humanités et servie par une diction parfaite s’impose par ses nuances, ses lenteurs et ses variations comme celle de la figure intellectuelle par excellence, loin du débit rapide et saccadé d’automate auquel nous sommes habitués dans les journaux télévisés, les publicités voire au cinéma ? Et pourtant, quelle idée-phare s’attache immédiatement à sa pensée ? Il y a bien le concept de «médiologie», mais le barbarisme qu’il a forgé n’est pas suffisamment éclairant pour parler par lui-même. Ce n’est pas aussi marquant que le «long sanglot de l’homme blanc» de Pascal Bruckner, l’«identité malheureuse» d’Alain Finkielkraut, le «désenchantement du monde» de Marcel Gauchet, le «bouc émissaire» de René Girard ou la «complexité» d’Edgar Morin.

«Il n’y a pas de groupe humain à l’horizontal»

C’est ainsi que j’ai cherché un court texte qui pourrait rassembler en peu de mots sa pensée. J’ai choisi celui-ci, tiré d’un entretien de 2003 avec Michèle Narvaez, Gérard Wormser, Paul Zawadzki dans la revue Sens public, qui me paraît suffisamment éclairant pour synthétiser les fondements de sa pensée :

«La religion semble liée au mode de production : chez les chasseurs / cueilleurs, règnent le chamanisme, les esprits animaux, une religion horizontale, d’animal à animal. Avec la religion néolithique, le culte des ancêtres passe par celui des Dieux. Puis l’apparition de l’écriture se traduit par un Dieu unique, privatisé avec la naissance livre. Y a-t-il un invariant derrière ces évolutions ? Dans les religions séculières, on retrouve un sentiment d’incomplétude comparable aux autres religions. Toute société a besoin d’un point de fuite, d’une impression de se diriger vers un âge d’or, dans le futur : ce peut être la Révolution, le retour de l’imam, ou toute autre figure du devenir, une apothéose ; c’est le même phénomène pour le communisme, on ne peut y échapper. On a tout autant besoin d’un extérieur dans les deux cas. Les religions sont des opérateurs de clôture dans le temps, dans l’espace : il y a nous et eux, l’identité naît dans des frontières. Fitzgerald dit dans The Great Gatsby qu’il faut avoir «des idées contradictoires pour être intelligent» : la religion, elle, donne des repères stables. Je ne crois pas en l’autogestion, l’auto-organisation : cela ne fonctionne pas. Je ne suis pas dans le vent des idées contemporaines. On ne peut former un groupe sans point final, sans transcendance autour de laquelle on se rassemble et on établit une délimitation. Je parle là d’une structure, d’un collectif, car un individu peut s’affranchir de l’incomplétude et vivre dans l’instant, il peut mener une vie sécularisée, stoïque. Mais il n’y a pas de groupe humain à l’horizontal : on a besoin de mythe, de Vercingétorix, de Lénine ; Abraham n’existe pas mais il est trop commode pour que l’on puisse s’en passer…».

Eloge des frontières

Au fond, Régis Debray est un Ancien, associant l’existence du social à la nécessité d’un élément transcendant. Rejetant l’auto-organisation, il rejette tout autant l’idée d’une société horizontale. D’où son Eloge des frontières, car pour que la transcendance tienne, que la verticalité s’impose, il faut un dedans et un dehors. Précisément ce à quoi renvoie le sacré et son étymologie latine : sancire, qui signifie délimiter, entourer, interdire. «Pour extraire un cosmos de la soupe primitive, d’un coup de foudre ou de bistouri, le bon Dieu disjoint le conjoint – en vrai petit diable (le diviseur en grec)», écrit-t-il dans ce petit essai publié en 2012. La particularité de sa «médiologie» est de considérer que le sacré est déterminé par les technologies de transmission de l’information, qui transforment ainsi les modes de transcendance. L’imprimerie a jadis bouleversé le monde chrétien comme aujourd’hui internet bouleverse notre monde sécularisé.

Lire aussi – Ne parlons plus d’union sacrée (Benoît Chantre)

Et demain ? Là vient la méfiance de Régis Debray qui ne croit pas à l’apparition d’une planète sans frontières et sans icône. Jeff Bezos a remplacé Che Guevara. Mais nous ne le verrions pas, persuadés que le nouveau monde balaie les permanences de l’histoire, avec ses lourdeurs, ses tragédies et ses chutes. Nous verrions bien que «l’économie se globalise», mais nous ne voudrions pas voir que «la politique se provincialise». La Catalogne ne se rêve-t-elle pas un destin autonome ? «Avec le cellulaire, le GPS et l’Internet, les antipodes deviennent mes voisinages, mais les voisins du township sortent les couteaux et s’entretuent de plus belle. C’est le grand écart. Rarement aura-t-on vu, dans l’histoire longue des crédulités occidentales, pareil hiatus entre notre état d’esprit et l’état des choses», tance Régis Debray.

Régis Debray, cinquante ans après la mort du Che

Salle Gaveau, l’ancien révolutionnaire se fera sans doute prophète sans annoncer pour autant l’apocalypse, genre auquel il se prête finalement assez peu. Peut-être reviendra-t-il aussi sur son histoire personnelle, où les zones d’ombre sont nombreuses. Car celui qui fut le conseiller de Mitterrand fit auparavant les quatre-cents coups à Cuba puis en Bolivie, où il joignit ses efforts à ceux de Che Guevara. Déjà pour faire tomber le monde américain. Mais la réalité le rattrapa. Emprisonné, torturé par la CIA, il finit par rejoindre la France. Mais à quel prix ? De mauvaises langues estimèrent qu’il donna aux services de renseignement américains ce dont ils avaient besoin et allèrent jusqu’à le rendre responsable de la mort du Che, ce que de nombreux dignitaires castristes ont toujours réfuté. La disparition du Comandante, il y a précisément 50 ans, un 9 octobre 1967.

Ce lundi, salle Gaveau, celui qui fonda dans Révolution dans la révolution (1967) la théorie du «foquisme» (foco en espagnol) pour évoquer la multiplications des foyers de résistance aura aussi gagné un demi-siècle et la sagesse qui prospère avec l’âge. «La civilisation, c’est aussi éviter ou refréner le premier mouvement (qui, comme disait Talleyrand, est toujours le bon)», annonce au Figaro Régis Debray, qui précise : «Si l’hypocrisie, c’est la politesse, le protocole, le savoir-vivre, je vote pour. Si c’est l’inauthentique, le frelaté, la duplicité, je vote contre». Et de prévenir son auditoire : «Un éloge des bonnes manières serait mal vu, mais j’aime beaucoup le costume de scène. Je trouve très bon que le juge ait une robe, le militaire un uniforme et que chaque lycée en ait un ne me gênerait pas du tout». Gageons qu’il arborera l’uniforme de l’écrivain à idées.

Pour aller voir Régis Debray salle Gaveau lundi 16 octobre 2017, rendez-vous sur le site des « Grandes rencontres » du Figaro.

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collabore régulièrement avec l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

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Commentaires

J’aime beaucoup Régis Debray, dont voici un beau portrait. Néanmoins, je trouve parfois qu’il exagère par ses analogies interminables, ses références culturelles trop nombreuses, qui nuisent à la clarté du propos. Du coup, on ne sait pas très bien ce qui reste de lui, comme vous le montrez bien…

par Mme Michû - le 12 octobre, 2017


Merci , Alexis Feertchak, pour cette subtile analyse du cas Régis Debray. Parfois difficile à cerner car, comme vous l’écrivez, son concept de médiologie  » n’est pas aussi marquant que  » le long sanglot de l’homme blanc  » de Pascal Bruckner,  » l’identité malheureuse  » d’Alain Finkielkraut , le  » désenchantement du monde  » de Marcel Gauchet, le  » bouc émissaire  » de René Girard… ». On ne peut qu’adhérer à votre constat :  » Au fond, Régis Debray est un Ancien, associant l’existence du social à la nécessité d’un élément transcendant « . Et se réjouir qu’il rappelle au Figaro :  » La civilisation, c’est aussi éviter ou réfréner le premier mouvement « . Oui , vraiment, merci Alexis Feertchak, pour ce beau portrait.

par Philippe Le Corroller - le 12 octobre, 2017


Oui, merci pour ce très beau portrait qui me donne envie de mieux connaître ce penseur.

par Debra - le 12 octobre, 2017



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