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A l’ombre de la philosophie, la séduction nihiliste

20/04/2013 | par Adéline Froidecourt | dans Art & Société | 4 commentaires

 

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Le nihilisme est une manière de penser qui semble avoir surgi tardivement. Historiquement, il passe pour un phénomène moderne. Composé du latin nihil (rien), le nihilisme consiste à soutenir que rien n’est ou encore que tout ce qui semble être n’est rien. Bien que le terme soit récent, le nihilisme ne surgit-il pas de façon anonyme à une époque plus ancienne ?

Le mot « nihilisme » n’apparaît qu’à la fin du XVIIIème siècle et fait florès à partir du XIXème siècle, notamment sous l’impulsion de l’athéisme et du matérialisme [1]. Il devient un courant de pensée duquel se revendiquer, à l’instar d’un personnage de Dostoïevsky dont la pensée est souvent résumée à travers cette formule : si Dieu n’existe pas, tout est permis. Par ce biais, le nihilisme est une idéologie qui justifie un activisme politique qui peut verser dans le terrorisme. Mais il est aussi utilisé pour souligner le « néant » qui caractérise l’homme des temps modernes et que nombre de phénomènes accuse : « mort » de Dieu, mépris d’êtres humains gérés comme autant de « ressources », génocides et famines rationnellement organisés, vide d’une culture rabaissée au rang d’obscénités publiquement étalées. En deçà de ses manifestations historiques, le nihilisme provient d’une négation. Que nie le nihilisme ? Ce qui, de toute évidence, est. Nietzsche précise : « Les valeurs les plus élevées se dévaluent » [2]. Ce qui était auparavant estimé, comme le vrai, le beau, le bien, perd son sens.

Arrêtons-nous sur l’idée de vérité. Dire la vérité consiste à faire apparaître ce qui est ; masquer ce qui est sciemment revient à dire le faux, à mentir. Dire le faux sans s’en rendre compte, c’est commettre une erreur. Si rien n’est, toute quête de vérité est illusoire. Il n’est guère difficile de reconnaître ici le credo d’une doxa contemporaine : il n’y a pas de vérité, à chacun ses opinions [3]. Parce que le nihilisme peut s’afficher avec bonhomie, rappelons le mot de Nietzsche : il est « le plus inquiétant de tous les hôtes » [4]. Il se nie sournoisement et, occasionnellement, peut fêter sa victoire à travers « idéaux » imposés par la violence ou, de façon plus civilisée, au nom d’une « liberté d’opinion » autorisée à répandre des mensonges.

Le fait que le sens de quoi que ce soit ne jaillisse qu’à partir du moment où l’être humain s’interroge sur lui, que rien ne soit ni vrai ni faux sans êtres humains pour se prononcer sur ce qui est, tout cela fait le terreau du nihilisme. Il ne peut nier ce qui est qu’en renonçant à ce qui est humain. Lévi-Strauss indique : « Cette dévalorisation systématique de l’homme par l’homme se répand, et ce serait trop d’hypocrisie et d’inconscience que d’écarter le problème par l’excuse d’une contamination momentanée » [5]. Ce type d’attitude, cependant, a déjà été illustré par Platon, à travers un personnage discret du célèbre dialogue Le Banquet. Il s’agit d’Apollodore, le narrateur. Il est présenté comme quelqu’un de froid, rigide, « agressif » [6], et surtout comme un bon exemple du disciple trop zélé : « … cela ne fait pas encore trois ans que je fréquente Socrate et que je m’emploie chaque jour à savoir tout ce qu’il dit et fait. Auparavant, je courais de-ci, de-là, m’imaginant faire quelque chose, alors que j’étais plus misérable que quiconque, à l’instar de toi maintenant qui t’imagines que toute occupation vaut mieux que la philosophie » [7]. Parce que le philosophe cherche à discerner ce qui est au milieu des apparences, il peut être perçu comme un être « au-dessus » du monde et des autres. C’est dans cette posture que l’on découvre Apollodore. Glaucon lui demande de raconter la fameuse soirée rapportée par Le Banquet. Apollodore se prépare avec plaisir à « parler de philosophie », mais ajoute : « Quand au contraire j’entends d’autres propos, les vôtres en particulier, ceux de gens riches et qui font des affaires, cela me pèse et j’ai pitié de vous mes compagnons, parce que vous vous imaginez faire quelque chose alors qu’en réalité vous ne faites rien (ouden poiountês). » Ne pas faire de philosophie, c’est ne rien faire. Comme ce propos est éloigné du style de Socrate, qui ne cesse de s’enquérir auprès des hommes, de ce qu’ils font !

Platon indique ici ce que pourrait être une caricature de la philosophie socratique. Ce que font les hommes, dit Socrate, sont des idoles (eidôla), plus ou moins éloignées de l’idée qui les guide. La philosophie n’est donc pas une négation du monde ni des hommes. Comme l’indique Heidegger, le « mè on » platonicien n’est pas un simple « rien », mais désigne ce qu’il ne faut pas prendre pour la norme de ce qui est [8]. Le souci philosophique de la vérité réclame une attitude critique, qui consiste bien à séparer ce qui est, ce qui n’est pas, ce qui passe pour être. La dialectique platonicienne laisse paraître la « séparation » mais aussi le rapport inapparent des idoles aux idées [9], à l’insu de ceux qui œuvrent et travaillent sans faire profession de philosophe : artisans, poètes, médecins, architectes, sophistes, hommes politiques [10]. L’attitude philosophique fait jaillir ce qui, au quotidien, semble n’être rien : l’idée, au-devant de laquelle se projettent les ombres qu’il ne faut pas idolâtrer. Il n’y a d’ombre que par le rayonnement d’une lumière. La philosophie se soucie de cette lumière afin de montrer ce que les idoles imitent avec plus ou moins de justesse. Faire de la philosophie consiste à clarifier le rapport mal assuré aux idées afin de « retrouver le chemin de chez-nous », soit de comprendre le monde où il nous est donné de vivre [11].

Apollodore est la figure prémonitoire d’une interprétation malheureuse de la philosophie de Platon comme doctrine sur « deux mondes ». Ce n’est pas un hasard si Platon le présente comme un rapporteur, non comme  un penseur. Voir les activités humaines comme un néant coupe à sa racine la possibilité de penser. Il préfigure ce que l’Occident nommera le nihilisme. Il reste certes le fidèle messager d’une pensée en dialogue. Mais Platon indique déjà que le nihilisme est un rejeton dogmatique de la philosophie, devenue étrangère à elle-même, une fois conçue comme doctrine. Le nihilisme à venir pourra usurper l’attitude critique du philosophe en se prévalant d’un certain sang-froid et d’une certaine hauteur : rien n’est au-dehors d’opinions et de doctrines conventionnelles que l’on peut éventuellement exposer.

Le foisonnement « d’informations » qui laisse croire que plus rien n’est à penser par soi-même est sans doute une forme contemporaine du nihilisme. La pensée se fige dès lors qu’aucune question ne vient la solliciter en propre. Ce manque suscite l’agressivité, déjà si bien illustrée par Platon (Le Banquet, 173 d) : « Tu es toujours le même Apollodore, toujours à dire du mal (kakêgoreis) de toi-même et des autres et tu me donnes l’impression de penser que, Socrate excepté, absolument tous les hommes sont des misérables, à commencer par toi. […] dans les propos que tu tiens, tu es toujours agressif (agriaineis) contre toi-même et les autres, à l’exception de Socrate. » La négation des activités humaines permet de masquer, non sans un certain snobisme, la difficulté de penser. Les dialogues platoniciens sont des expériences de penser, où le plaisir de découvrir une vérité, si souvent souligné par Platon, s’oppose à la pure et simple hargne dénonciatrice [12].

 

Là où le philosophe s’attarde à faire paraître la richesse foisonnante de ce qui reste à comprendre, le nihiliste sermonne en agitateur : regardez, il n’y a rien à voir ! Le nihilisme n’autorise pas seulement la destruction d’une humanité considérée comme un rien. Platon montre qu’il tend à justifier l’absence de pensée en la détournant de ce qui la nourrit, la contemporanéité d’une question elle-même ancrée dans un monde partagé. Cette absence de pensée peut être masquée par une assurance prompte à accuser et à dénoncer. Pour cette raison, c’est une erreur de croire que l’on peut combattre le nihilisme en le dénonçant. Penser le nihilisme, ce n’est pas étaler la laideur de ses manifestations [13].

Le nihiliste, comme Gorgias, peut prétendre savoir répondre à toutes les questions. A la question éminemment philosophique de savoir ce qui véritablement est, il peut partout répondre : rien ! Sous une forme plus savante : tout dépend des conventions, des opinions, des rapports de force historiques en jeu. Le nihilisme détourne de la question de l’être par son apparence séduisante. Dès son commencement, il est à la philosophie ce que les idoles sont aux idées : il croît dans son ombre.

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[1] Pour une présentation historique intéressante du nihilisme moderne dans une autre perspective, voir R. Brague, Les ancres dans le ciel. L’infrastructure métaphysique, Seuil, Paris, 2011, Chap. III.
[2] KSA, t. XII, p. 109.
[3] On rappelle souvent à juste titre qu’il serait un peu court de l’associer à l’ancien propos de Protagoras, selon lequel « l’homme est la mesure de toute chose ». Pour qu’une vérité apparaisse à un homme, remarque Protagoras, il faut qu’il soit en mesure de la voir. Le souci de prendre en considération les conditions du rapport au vrai est encore à mille lieues de la négation de la vérité.
[4] KSA, t. XII, p. 125.
[5] Tristes tropiques, fin du chapitre XVI.
[6] Il fait partie des proches compagnons de Socrate. Dans le Phédon (117 b), il assiste en hurlant de douleur à ses derniers instants. Il est vraisemblable que la mort du penseur explique en partie l’aigreur d’Apollodore vis-à-vis des non-philosophes. Voir aussi Xénophon, Apologie de Socrate, §28.
[7] Le Banquet, 172 c-73 a, trad. Luc Brisson.
[8] Contrairement à ce que soutient par exemple Thrasymaque dans la République : est juste ce que les plus forts établissent comme loi conformément à leurs intérêts. En langage platonicien, les lois instituées sont des idoles plus ou moins éloignées de l’idée de justice.
[9] Cf. J. Beaufret, Leçons de philosophie, t. 1, Paris, 1998, Seuil, p. 42 : « Si l’idée est l’être même des choses, l’idole est du presque non-être : elle “roule (rôde) entre l’être pur et le pur non-être” (République V, 479 d).
[10] Par exemple, dans le Gorgias : « Peintres, architectes et artisans disposent les éléments avec ordre et harmonie jusqu’à ce que l’ensemble tienne et s’ordonne avec beauté. »
[11] Philèbe, 62 b, cf. J. Beaufret, ibid. Voir aussi Cf. J. Patočka, Platon et l’Europe, p. 195 : « D’après Platon, la philosophie commence là où on commence à voir quelque chose, où un discours cohérent nous conduit à la chose même qu’il y a pour nous à voir et à apercevoir. »
[12] Cf. République IX, 581 e 1-2 : « le plaisir de voir le vrai tel qu’il est et de toujours avoir un même plaisir à apprendre en comprenant (manthanonta). » La dialectique est ainsi nommée par Platon la « science des hommes libres », capables de  penser par eux-mêmes (Sophiste, 253 c). Voir aussi H. France-Lanord, Heidegger, Aristote et Platon, Seuil, Paris, 2011, p. 90.
[13] C’est-à-dire en comprendre les ressorts à partir d’une pensée plus élevée, cf. Péguy, « Les récentes œuvres de Zola », in Œuvres en prose complètes, Pléiade, p. 261-262 : « Ce n’est point par l’horreur du laid mais par l’attrait du beau que nous devons enseigner le beau. » A cet égard, ce serait pervertir la pensée de Nietzsche et de Heidegger que de n’y voir que l’exhibition pure et simple du nihilisme des temps nouveaux.

 

Adéline Froidecourt

Professeur agrégée de philosophie au lycée français de Londres, Adéline Froidecourt est l'auteur d'une thèse de doctorat sur « Pindare et Sophocle : présence de la poésie dans l'Introduction en la métaphysique de Heidegger ». Elle est également traductrice de Heidegger.

 

 

Commentaires

Le nihilisme n’est-il pas également l’impasse à laquelle conduit le relativisme, le paresseux  » tout se vaut  » ? Si toutes les opinions sont respectables, s’il n’y aucune hiérarchie des valeurs, si le consensus mou s’impose à tous, à quoi bon quitter sa chaise-longue ? Epargnons-nous la peine de penser. Heureusement, le poète ( que le philosophe voulait pourtant chasser de la cité ! ) est là pour nous secouer :  » Le vent se lève, il faut tenter de vivre « .

par Philippe Le Corroller - le 20 avril, 2013


Le nihilisme est plutôt un mouvement de révolutionnaires russes qui voulaient abolir le tsarisme en idéalisant le peuple. Des républicains, en somme. Leur amateurisme est lié à l’arriération de la Russie de l’époque, (voir Alexandre Koyré: La Philosophie et le problème national en Russie au début du XIXe siècle)

Les philosophes s’y opposaient par romantisme aristocratique, en l’assimilant à la tradition philosophique sceptique. Et les philosophes actuels oublient de recontextualiser.

par Jacques Bolo - le 22 avril, 2013


Merci Jacques Bolo pour cet éclaircissement sur le « nihilisme » russe.

par Jacques DP - le 7 juin, 2014


That’s a subtle way of thinking about it.

par http://www./ - le 13 novembre, 2016



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