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Camus dans les pas de Dostoïevski : le nihilisme des idéologies généreuses

16/02/2018 | par L'équipe d'iPhilo | dans Politique | 3 commentaires

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VIDEO : Nous vous proposons le vendredi des vidéos de philosophes glanées sur le web. Car si l’on connaît leurs noms, parfois leurs pensées, souvent nous manque-t-il leur voix. Retrouvez ainsi le ton et le souffle des philosophes dans leurs propres mots. Et pour continuer, après ceux de Barthes et de Deleuze, ceux d’Albert Camus, qui parle de sa pièce Les Possédés, adaptation théâtrale du roman de Dostoïevski.

Le prix Nobel de littérature parle dans cet entretien télévisé paru en janvier 1959 de son amour du théâtre, de son plaisir d’écrire une pièce et de la mettre en scène, mais c’est en penseur du cœur des hommes et en fin analyste de son époque qu’il évoque le fond de l’histoire qui sert de trame au roman de Dostoïevski. Le texte russe s’empare d’une histoire vraie, celle du « premier crime fait et organisé pour des raisons de technique politique », comme l’explique Camus, qui raconte :

« Et bien, en 1869, un meurtre fit beaucoup de bruit en Russie : un étudiant qui s’appelait Ivanov fut assassiné par une petite société de conjuration dirigée par un révolutionnaire, devenu célèbre depuis, qui s’appelait Netchaïev. Comme c’était le premier crime fait et organisé pour des raisons de technique politique – si j’ose dire – c’est-à-dire, afin de lier les conjurés entre eux par un crime. Ce crime produisit une impression de grande horreur en Russie, et, en tout cas, impressionna beaucoup Dostoïevski, qui, un an après, commença d’écrire Les Possédés autour de ce fait divers. »

Pour Albert Camus, Dostoïevski mettait en lumière les signes avant-coureurs d’un mal du siècle, le nihilisme, dont il ne vit à la fin du 19e siècle que les prémisses. C’est au siècle suivant que le nihilisme frappait de plein fouet la politique et peut-être plus profondément encore le cœur des hommes :

« Je pense que c’est un livre prophétique car ce nihilisme qui gagnait même les idéologies les plus généreuses était pour Dostoïevski un des thèmes centrals (sic) de son angoisse personnelle. Il en décelait les signes dans son époque, et il n’y a pas de doute qu’à cet égard, Les Possédés sont un livre bien plus prophétique que bien d’autres qui passent pour tels (…) Il n’y a pas de doute que les personnages (…) mis en scène (…) sont des personnages qui sont infiniment plus près de nous qu’on pourrait le penser à première vue. »

Lire aussi : 2001-2016 : après Dostoïevski à Manhattan, Nietzsche à Nice (Alexis Feertchak)

Nihilisme, de quoi s’agit-il ? « Composé du latin nihil(rien), le nihilisme consiste à soutenir que rien n’est ou encore que tout ce qui semble être n’est rien », expliquait il y a quelques années Adéline Froidecourt dans iPhilo. La philosophe citait précisément Dostoïevski pour qualifier ce phénomène relativement récent dans l’histoire des idées :

« Le mot «nihilisme» n’apparaît qu’à la fin du 18e siècle et fait florès à partir du 19e siècle, notamment sous l’impulsion de l’athéisme et du matérialisme. Il devient un courant de pensée duquel se revendiquer, à l’instar d’un personnage de Dostoïevski dont la pensée est souvent résumée à travers cette formule : si Dieu n’existe pas, tout est permis. Par ce biais, le nihilisme est une idéologie qui justifie un activisme politique qui peut verser dans le terrorisme. Mais il est aussi utilisé pour souligner le «néant» qui caractérise l’homme des temps modernes et que nombre de phénomènes accuse : «mort» de Dieu, mépris d’êtres humains gérés comme autant de «ressources», génocides et famines rationnellement organisés, vide d’une culture rabaissée au rang d’obscénités publiquement étalées. En deçà de ses manifestations historiques, le nihilisme provient d’une négation. Que nie le nihilisme ? Ce qui, de toute évidence, est. »

Lire aussi : A l’ombre de la philosophie, la séduction nihiliste (Adéline Froidecourt)

Si Camus voit dans Dostoïevski un prophète, ne l’est-il pas lui-même ? Romancier plus que philosophe ou philosophe parce que romancier, Camus a cet art de ne jamais tomber dans l’esprit de système, ce qui lui valut également d’éviter les errements idéologiques d’un Jean-Paul Sartre. Comment ? Peut-être que, à l’instar de Dostoïevski, Camus décrivait avant tout les subtilités de l’âme humaine. Alors que le journaliste lui demandait en quoi les personnages dostoïevskiens étaient proches de nous, il répondit :

« En ceci que le vide du cœur, l’impossibilité d’adhérer à une foi ou à une croyance quelconques, qui étaient déjà des prémonitions dans l’univers de Dostoïevski, sont devenus des réalités aujourd’hui. »

Aussi Camus salue-t-il en Dostoïevski « l’écrivain qui, bien avant Nietzsche, a su discerner le nihilisme contemporain, le définir, prédire ses suites monstrueuses, et tenter d’indiquer les voies du salut » (1) – et il suffit de relire La mort heureuse et Les Noces pour se convaincre que le philosophe de l’absurde suivit lui-même cette voie.

Lire aussi : Roland Barthes : le plaisir du texte (article vidéo)

(1) « Pour Dostoïevski », Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. IV, p.590.

 

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Commentaires

Par bonheur , Camus ne fut pas seul , en France, à ne pas tomber dans ce que vous appelez les  » errements  » de Jean-Paul Sartre . Raymond Aron , François Furet, Jean-François Revel , etc…nombreux furent les intellectuels à ouvrir les yeux sur la vérité du communisme , celui de Staline comme ceux de Mao, Castro ou Pol-Pot. Et la littérature russe elle-même peut s’enorgueillir de compter , dans la lignée de Dostoïevski , nombre de grands écrivains parfaitement lucides , de Soljenitsyne à Vassili Grossmann et bien d’autres. De ce dernier, on ne saurait trop conseiller  » Vie et Destin  » ( deuxième tome d’une oeuvre commencée avec  » Pour une juste cause  » ) : sur les deux totalitarismes du 20ème siècle, c’est un absolu chef-d’oeuvre !

par Le Corroller - le 16 février, 2018


Ce qui manque à Camus, c’est peut-être de ne pas expliquer ou décrire ou remonter ou analyser les causes du « nihilisme ». En faire une nature humaine c’est un peu « court », c’est une complaisance.
Ce qui rend son discours critiquable, c’est cette complaisance, sa « littérature » ayant pour horizon la mise à jour de l’absurde, comme si c’était l’horizon humain, un en-soi.
Il est en deçà de Nietzsche, de Beckett, de Sartre, de Heidegger ….

par Gérard - le 16 février, 2018


« Les Possédés » reste sur ma liste de livres à lire. Je l’ai commencé il y a quelque temps, et ai eu du mal à poursuivre cette lecture en traduction anglaise.
Ce qui m’a frappé dans l’univers de Dostoievsky sont ses personnages et leur liberté de se comporter (encore…) de manière invraisemblable et irrationnelle. Totalement imprévisibles.
Il me semble que malheureusement la poursuite du rouleau compresseur rationalisant (comme quoi, même avec un Dieu personnifié absent, LaRaison abstraite peut très bien faire l’affaire, et la formule « Si Dieu est absent… » ne tient pas la route, car LaRaison continue à faire l’affaire, certes, d’une manière mortifère..) nous écrase, nous, les modernes, encore plus que chez les personnages de D. (oui, oui, je sais, je suis en train de comparer des être virtuels avec des êtres en chair et en os…)
Le nihilisme serait-il le produit de tant de rationalisation (de nos vies, de nos chairs/esprits/coeurs) ?
Le nihilisme viendrait-il de broyer la chair au profit d’un Verbe désincarné ? Je le crains.

par Debra - le 16 février, 2018



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