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Le corps entre le sport et la mystique

24/05/2013 | par Robert Redeker | dans Art & Société | 4 commentaires

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Le sport repose sur la haine du corps. Haine du corps : le corps n’est pas comme il devrait être pour permettre la performance ; pis : le corps intervient intempestivement pendant l’accomplissement de la performance, se rappelant au bon souvenir du compétiteur, par des refus, par des blessures. Platon, dans le Phédon, incite à un rapprochement entre la philosophie et le sport : « même si le corps nous laisse enfin du temps libre et que nous nous mettons à examiner un problème, le voilà qui débarque au milieu de nos recherches ; il est partout, il suscite tumulte et confusion, nous étourdissant, si bien qu’à cause de lui nous sommes incapables de discerner le vrai ». Insistons d’abord sur la notion de retard : le corps retarde, par son irruption intempestive, l’accomplissement du but que l’on s’est fixé (qui est la pensée, pour Platon, qui peut être aussi la performance sportive). Il renâcle tel un mauvais cheval. Le corps est un trublion. C’est un anarchiste. Platon le pense comme un obstacle. « Et quand il s’agit de se mettre à penser ? Le corps fait-il oui ou non obstacle, quand, poursuivant une recherche, on s’avise de l’y associer ? » Le corps est un obstacle à la philosophie qui tient dans la séparation de l’âme et du corps, et, bien sûr, au sport. Le corps a l’outrecuidance de se manifester quand il est indésirable – quand la philosophie, ou le sport, l’ont décidé indésirable. Outrecuidance : le corps rappelle sa présence contre l’idéal : l’idéal philosophique, l’idéal sportif.

De quel corps parlons-nous ? « Le corps peut s’infiltrer dans le discours maitre, et rire et faire rire. Évidemment pas le corps maître, pas celui des gymnastes » dit Jean-François Lyotard. Par exemple : pendant une discussion philosophique, un ou plusieurs vents s’échappent. Ou bien un rôt. Ou bien pendant l’entrainement ou la compétition, une blessure, un claquage surviennent. La remarque de Lyotard repose sur une disjonction entre le corps au sens général et le corps maître. Le corps sportif et le corps philosophique sont le corps maître – le corps qui a refoulé le corps, le corps qui s’est construit en dominant le corps. Quel est ce corps qui n’est pas le corps maitre ? On peut, comme Lyotard l’appeler corps faible, voire corps propre, mais, aussi le corps spontané. Nous ne voulons pas dire le corps authentique, évitant de sombrer dans le mythe de l’authenticité, mais le corps qui rappelle sa vérité de corps faible au corps maître. Le corps de la performance, que Lyotard définit comme le corps des gymnastes, est, évidemment, un corps maître, le corps idéal. C’est l’idée – au sens de l’idée platonicienne, détachée du monde sensible – du corps optimisé pour la performance. Le corps de la performance n’est qu’une idée, une entité qui n’a pas de réalité matérielle, terrestre, bref idéale. L’idéal du corps qui plane dans le ciel des sportifs. C’est par cette idéalité bien sûr qu’il n’est pas le corps spontané. Le corps spontané, mixte de nature et d’éducation,  se signale par la rébellion, il est rebelle, il s’insurge, il est insurrection.

Corps idéal, corps maître, le corps sportif est un corps augmenté. Le sportif est en quête du corps fort, du corps maître, qu’il n’obtiendra qu’à la condition de l’humiliation de son corps faible, humiliation allant jusqu’à la mort, la mort de son corps propre, de son corps spontané, qui est aussi son corps faible. La culture donne à connaître un autre refus du corps spontané que le sport : la mystique, le corps mystique. Pensons à Thérèse d’Avila, et sa prodigieuse autobiographie, son Livre de la Vie. Les privations, l’ascèse, les souffrances recherchées, l’affaiblissement volontaire du corps spontané, l’exaspération de la vulnérabilité, peuvent donner naissance, lorsqu’ils sont accompagnés de l’oraison, à l’extase, au ravissement, bref au corps ravi. Ravi prend ici un double sens : l’âme est ravie au corps, mais le corps aussi est ravi à l’existence ordinaire. Il arrive assez souvent que le sportif éprouve une forme profane d’extase. L’âme est enlevée au corps, mais ce dernier subit des transformations – par exemple, chez Thérèse d’Avila, une transverbération, une lévitation. Les événements spirituels sont aussi des événements corporels, trouvant leur lieu sur le corps qui reste, une fois que l’âme a été enlevée. Écoutons Thérèse : « dans ces ravissements, l’âme ne semble plus animer le corps, on sent donc très vivement qu’il perd sa chaleur naturelle ; il se refroidit peu à peu, bien qu’avec une douceur et une délectation extrêmes ». Corps qui reste : il arrive à ce corps que l’âme n’anime plus des événements surnaturels. Le corps spontané, que la mystique refuse, qu’elle affaiblit volontairement, est à la fois un obstacle et un tremplin : un obstacle parce qu’il est le corps du péché, le corps des tentations, le corps qui peut entraîner l’âme sur le chemin de la perdition, et un tremplin, parce qu’à partir de son affaiblissement et de sa diminution, l’extase et le ravissement rencontrent leurs conditions de possibilité. L’affaire est ici d’amoindrir sinon d’annihiler le corps spontané pour ne plus vivre que dans le corps vulnérable, le corps souffrant, le corps qui souffre à l’image de Jésus sur la croix. Bref, le corps faible est destitué au profit d’un corps encore plus faible, qui se révèle cependant d’une extraordinaire force et endurance. L’autre Thérèse, celle de Lisieux, qui ne connut sa première extase que sur son lit d’agonie, en porte témoignage.

Au final – et c’est ce qui paraît avec éclat dans les expériences mystiques narrées par Thérèse d’Avila – la mystique réussit à faire du corps le plus faible le corps support du plus fort, le spirituel.  Dans le sport le vrai corps est nié pour aller vers le corps augmenté. La haine du corps propre à la mystique exalte la faiblesse – elle ne conduit pas à un corps maître ; la haine du corps propre au sport exalte la force, elle construit le corps maître.

 

Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et écrivain français né en 1954. Agrégé en philosophie, il est chercheur au CNRS. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes et de la revue Des lois et des hommes. Parmi ses ouvrages, nous vous conseillons Egobody : La fabrique de l’homme nouveau aux éditions Fayard (2010) et L’Emprise sportive aux éditions François Bourin (2012). Suivre sur Twitter : @epicurelucrece

 

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Commentaires

Très intéressant.

par pripri - le 24 mai, 2013


Passionnant, surtout les références à sainte Thérèse d’Avila. Merci Robert !

par Passionnant,surtout les références à sainte Thérèse d'Avila. Merci Robert ! - le 27 mai, 2013


Je pratique un sport et suis non croyant. Cependant Le sport me permet de comprendre l’utilité de la foi, la foi païenne. Face au dualisme corps-esprit / réussite-échec de la performance globale, il existe une 3ème voie; pas celle qui humilie ou qui sauve le corps mais une réconciliation spirituelle immanente dans le geste, l’action.

De même que le croyant s’épanouit dans un temps qui se détache du bonheur et du bonheur éphémère, le sportif se développe dans une pratique qui valorise autant la victoire que la défaite.

Le sportif ne performe efficacement qu’en aimant sa présence simple, il ne se soucie ni de réussite ni de l’échec, il est dans le présent. Il sait apprécier son corps pour les limites qu’il lui imposent.
La physiologie des athlètes, leurs différences, leurs faiblesses et leur forces sont autant de nuanciers qui apporte un sel, un relief à la confrontation. Il n’y pas un Corps Sportif mais des corps s’exerceant.

Mr Redeker vous ratez la part immanente, généreuse de ces deux activités humaines que sont la prière et le sport.
Après tout vous êtes philosophe, vous ne pratiquez pas.

par mathieu - le 8 mars, 2014


Bonjour,

Vous parlez du corps comme s’il était soumis ou destiné, au statisme et à la dégénérescence. L’oxygène que nous respirons, est partie essentielle de la physique de l’existence de notre corps.

Une bonne oxygénation de nos poumons, optimise un meilleurs fonctionnement de nos cellules; par exemple, celles du cerveau ?

L’activité physique, « raisonnée », concourt à l’entretien du patrimoine génétique de notre évolution ? Devrions nous choisir de laisser aller le corps, à l’atonie ?

Nier le corps, c’est nier notre substance. Vous rêvez peut-être, d’une âme ou d’un esprit sans le corps ?

De surcroît, ce corps est appelé à des changements extraordinaires. L’âme ou l’esprit, soyez en certain, s’accommodera de tels changements.

par philo'ofser - le 22 août, 2014



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