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Musique et interprétation (3) : vers une approche relativiste et pragmatique

20/07/2013 | par Bernard Petit | dans Art & Société

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(Cet article a été publié en trois parties, dont voici la troisième. Les deux premières parties ont été publié le 18 juillet et le 19 juillet)

Cette multiplication de la notion d’interprétation permet de repenser le concept de musique en lui-même ainsi que ses correspondances avec les autres arts. On peut  se demander :

 – dans quelle mesure cet  art du temps pourrait-il faire abstraction de tout espace acoustique, graphique ou linguistique ?

 – dans quelle mesure un art de l’espace, de son côté, pourrait-il faire abstraction du temps, dans sa production ou sa perception ?

     En effet, la distinction entre les arts du temps et les arts de l’espace a une certaine utilité méthodique; mais on peut s’interroger sur sa pertinence ontologique fondamentale. La musique est trans-spatiale, mais pas non spatiale ; trans-figurale mais pas indifférente à toute figuration imaginaire. De même, l’architecture est  trans-temporelle dans ses structures formelles, mais pas intemporelle dans ses matériaux ; la peinture est complètement localisable, mais sa réalisation et sa contemplation impliquent une temporalisation.  Ne doit-on pas penser plutôt que chaque art a sa propre relation au temps et à l’espace, et même construit son propre espace-temps ? Si l’on croit que la musique est irréelle parce qu’elle est trans-spatiale,  sous prétexte que ses œuvres sont des virtualités non localisables, doit-on croire aussi que l’architecture est intemporelle, que la danse a le même espace-temps que la musique, ou la littérature, le même espace-temps que le cinéma?…Si l’on peut, pour mieux comprendre les interactions artistiques, construire des correspondances, faut-il les tracer avec des essences éternelles?  La communication ne suppose-t-elle pas autant de différences que de ressemblances entre les communicants? 

     Le mot musique évoque probablement pour chacun une somme d’expériences très hétérogènes, bien plus que ne le révèle le langage courant. Chacun fait mine de comprendre de quoi il s’agit lorsqu’on parle de musique en général… Mais, à un certain moment,  la question doit se poser de savoir s’il existe quelque chose comme « la musique » en général : le sens de cette notion peut-il être séparé d’une somme d’expériences particulières et plus ou moins déterminées relativement à certains usages culturels et certaines formes musicales ? Adorno[1] montre bien ici que toute définition de la musique est à la fois descriptive et normative, évocatrice et programmatrice : elle résonne de la mémoire musicale de chaque sujet et y projette inconsciemment ses goûts préférentiels. Au fond, l’universel de la musique est ce que nous voulons et ce que nous pouvons faire de « musical » pour tout auditeur ; la musique est peut-être une réalité indéfinissable, qui n’a pas besoin d’être définie pour être comprise et pratiquée, mais interprétée à plusieurs niveaux, selon plusieurs phases et sous plusieurs types : et peut-être même que la musique gagne à tous points de vue à rester dans le vague conceptuel !… Mais cela n’empêche pas que le problème de sa définition puisse être un exercice utile à la réflexion, notamment pour repérer les grandes lignes des dynamismes musicaux et mieux comprendre les surprises de leurs transformations.

 

Pour ne pas conclure trop vite …

       Depuis l’aurore du XXe siècle occidental, il s’est passé beaucoup de choses dans la musique et autour d’elle: phonographie, cinématographie, radiophonie, télévision,multiplication et éclatement des œuvres,internet, jeux vidéos,téléphonie, sonorisation des espaces publics, mondialisation économique et multi médiatique … Et dans la musique même : éclatement  des formes traditionnelles savantes et populaires (système tonal, instrumentation, pédagogie, édition…), mélange des genres et des cultures, électrification des pratiques… Tous ces phénomènes nouveaux ont sans doute des implications d’importance très variable, mais ce foisonnement d’ensemble peut indiquer déjà un problème fondamental, celui de la nature et des limites de la musicalité.  Quel est le propre de l’être musical, de ses formes, de ses puissances, de ses utilisations ? Quand et où commence et s’arrête la musique? Une sonnerie de téléphone est-elle encore de la musique ?… Y a-t-il un principe capable d’unifier tous ces usages musicaux ?

  •  Dire que c’est le son est évident et nécessaire, mais risque de donner au terme une extension telle que le sonore devient synonyme de musical, ce qui est contredire toutes les conduites et les jugements qui distinguent l’expérience musicale d’une expérience bruyante ou linguistique : le bruit des machines dans le chantier voisin, et les cris des ouvriers essayant de se parler, ne sont pas vécus par eux ou par le voisinage comme des faits musicaux ! …
  •  Dire que c’est le rythme semble aussi nécessaire, mais  à condition de préciser ce qu’est un rythme musical, distingué d’autres types de rythmes, acoustiques ou non ;
  •  Dire que c’est l’harmonie semble aussi académique que nécessaire, à condition encore de spécifier la musicalité du caractère harmonique, utilisé dans d’autres domaines comme la peinture, la poésie ou la danse;
  •  Dire que c’est l’instrumentarium (potentiel instrumental) semblerait  renverser la causalité: pour qu’il existe un corpus (plus ou moins systématique) d’instruments de musique dans une culture donnée, ne faut-il pas qu’une société d’intentions musiciennes l’ait fabriqué ?…
  •  Dire que c’est l’humanité, c’est entendre la musique comme  une fonction d’humanisation, complémentaire du langage et de la mémoire dans l’autocréation de l’humain ; c’est insuffisant tant que la notion d’humanité demeure aussi vaste et vague : non qu’elle n’indique rien de réel, mais sa clarté vient plutôt du concept que du réel. L’humanité existe certainement, mais en quoi le concept du genre humain peut-il nous aider à mieux comprendre la musique ?…

    Pourquoi pas alors l’hypothèse inverse ? Et si les pratiques musicales pouvaient mieux interpréter l’humanité que celle-ci n’interprète  la musique? Peut-on prendre pour principe de connaissance humaine une conception pragmatique de la musique : « Dites-nous comment vous musiquez et nous vous dirons ce que vous êtes » ? … Il s’agirait alors de repenser ce qui est régulièrement oublié ou sous-estimé : les réseaux de médiations physiques, instrumentales et socioculturelles qui, d’un même mouvement, produisent et interprètent circulairement toutes les activités musicales productives et réceptives. Autrement dit, l’impensé (poïétique, médiatique et esthésique) du musical comme vérité inaudible, mais pourtant sensible, de la musique …


(lire les parties 1 et 2 des 17 et 18 juillet)     
[1] Philosophie de la nouvelle musique (1934)

 

Bernard Petit

Bernard Petit est professeur de philosophie depuis une vingtaine d'année en lycée. Il termine actuellement une thèse de doctorat en Philosophie esthétique et Sciences des arts à l'Université Aix-Marseille.

 

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