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La mort et la maladie, des accidents inévitables

17/09/2013 | par Eric Delassus | dans Art & Société | 3 commentaires

 

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« Nulle chose ne peut être détruite sinon par une cause extérieure »
(Spinoza, Éthique, 3° partie, Proposition IV)
« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. »
(id., Proposition VI)

 

La vie possède, en elle-même, ce caractère paradoxal de parvenir un jour à son terme, cela nous semble naturel mais à bien y réfléchir cela n’a rien d’évident, par nature la vie tend à se maintenir et l’être vivant devrait tout faire pour perdurer indéfiniment.

Or nous constatons qu’apparemment les choses ne se déroulent pas ainsi, notre organisme semble avoir du mal à maintenir son équilibre interne et se trouve affecté par des dysfonctionnements que l’on a coutume d’appeler maladies. Dysfonctionnements qui rendent la vie pénible, affaiblissent l’organisme, le font souffrir et le conduisent irrémédiablement à cet épuisement totale de la vie qu’est la mort.

Est-il inscrit dans la nature même de la vie et du vivant d’être ainsi condamné à la faiblesse et à la mort ? Autrement dit la maladie et la mort peuvent-elles être inscrites dans ce processus qu’est la vie ? N’y a-t-il pas là quelque chose de choquant pour la raison à ce que la vie contienne en son essence sa propre négation ?

Ou au contraire ne faut-il pas voir dans la maladie et la mort des accidents ? Des accidents certes inévitables parce que déterminés par des causes externes auxquelles nul vivant ne peut échapper, mais des accidents au sens où ni l’une ni l’autre ne seraient inscrites dans l’essence du vivant lui-même et donc ne sauraient être prises en considération pour donner un sens à la vie elle-même.

Dans le vocabulaire de la philosophie classique on qualifie de propriété accidentelle celle qui n’est pas inscrite dans l’essence d’une chose. Est accidentel ce qui relève du contingent, ce qui donc n’est pas nécessaire. L’accident est donc ce qui se distingue de l’essence, ainsi s’il est dans l’essence du carré d’avoir quatre côtés égaux, la longueur précise de ces quatre côtés relève de l’accident.

On désignera également par le vocable d’accident un fait contingent, c’est-à-dire qui aurait pu ne pas se produire.

Mais alors dans ces conditions comment peut-on qualifier la mort d’accident ? La maladie, passe encore (bien que comme l’on ne meurt jamais de rien, on peut se demander si nous ne sommes pas tous condamnés à tomber malade, un jour ou l’autre), mais la mort! Nous savons bien que l’on ne peut pas ne pas mourir, la mort est donc ce qui doit nécessairement arriver, comment pouvons nous alors supposer qu’elle soit accidentelle ?

Émette une telle hypothèse c’est, pour reprendre une formule utilisée par Gilles Deleuze dans ses cours sur Spinoza, supposer que « la mort ne peut venir que du dehors », autrement dit supposer qu’aucun être vivant n’est intrinsèquement déterminé à mourir, certes il y a une nécessité de la mort, mais extrinsèque. La mort est la conséquence d’une détermination externe et non interne.

La vie est donc ici considérée comme un processus qui ne peut se réaliser en contenant en lui-même la cause de son interruption, la vie est puissance et tout être vivant, comme toute chose d’ailleurs, ne maintient son organisation que par l’effort qui le fait persévérer dans l’être, il serait donc aberrant de le concevoir comme étant programmé pour mourir.

Donc, si la mort n’est pas inscrite dans l’essence même de l’être, vivant elle ne peut résulter que de causes externes, « elle ne peut venir que du dehors », la mort ne peut qu’être la conséquence d’agressions extérieures et de l’usure des parties qui constituent le corps d’un être vivant, voire de l’effort que font ces parties pour persévérer dans l’être et qui ne s’accorde pas avec celui que fournit le tout qu’elle compose.

Car sans cesse un corps vivant se compose et se décompose pour mieux se recomposer en incorporant d’autres corps extérieurs, et cela vaut pour les corps les plus simples comme pour les plus complexes ; je détruis en moi des parties plus simples qui ne demandent peut-être qu’à persévérer dans l’être en tant que partie mais que mon organisme doit quant à lui détruire pour se renouveler et satisfaire ce même effort pour lui-même. Il est donc permis de penser qu’à l’inverse la partie afin de satisfaire sa tendance à subsister entraîne comme conséquence un dysfonctionnement du tout qu’elle compose.

Notre corps est donc en quelque sorte un jeu de forces qui s’affrontent chacune à des niveaux de complexité différents en n’ayant finalement qu’un seul but : subsister aussi longtemps qu’il est possible.

Mon corps est un peu une métaphore de l’état de nature que décrit Hobbes (état dans lequel « l’homme est un loup pour l’homme »), dans mon corps chaque partie lutte pour sa subsistance et son droit s’étend jusqu’où s’étend sa puissance, et si c’est le plus souvent comme dans la nature, où les gros poissons mangent les petits, le plus complexe qui l’emporte sur le plus simple, il arrive aussi que le plus simple vienne semer le désordre dans l’ordre du tout qui le dépasse.

C’est pourquoi, de même que la mort n’est qu’un accident (un accident inévitable), la maladie l’est aussi et pas seulement la maladie qui résulte de l’intrusion d’un corps étranger dans le mien (maladie infectieuse principalement), mais aussi celle qui résulte d’un dysfonctionnement apparemment interne de l’organisme, comme les cancers ou les maladies auto immunes.

D’une part il n’est pas impossible que nombre de ces maladies soient, au moins en partie, dues à des causes environnementales, mais d’autre part ne pourrait-on pas interpréter ces dysfonctionnements comme résultant d’une action des parties sur le tout, celles-ci agissant alors dans le cadre de leur rapport d’extériorité avec ce dernier ?

Ainsi dans le cas d’une maladie comme la sclérose en plaques où certaines parties de l’organisme en détruisent d’autres qu’elles considèrent comme un agresseur potentiel par « manque de discernement », ne pourrait-on pas interpréter ces comportements, non pas comme un processus d’autodestruction du corps par lui-même, mais comme un désordre résultant de ce que chaque partie, mue par l’effort pour persévérer dans l’être, joue sa partition, sans tenir compte des autres, et produit ainsi une cacophonie inaudible et insupportable pour l’ensemble.

Ainsi certaines parties, bien que se situant à l’intérieur du corps, en détruisent d’autres et contribuent à un affaiblissement de la puissance du corps, voire à son anéantissement, mais toujours en entretenant entre elles et par rapport à l’organisme un rapport d’extériorité les unes par rapport aux autres et par rapport au corps dans sa globalité. Mais cela ne signifie en rien qu’intrinsèquement le corps est naturellement destiné à être malade ou à mourir, il vit et n’a d’autre souci que de vivre, c’est d’ailleurs sûrement pour cela, que pour nous « corps conscient » l’idée de la mort est à ce point insupportable.

Si la mort était inscrite dans notre essence peut-être serions-nous mieux disposés à l’accueillir et serait-il plus facile pour nous de l’accepter ? Mais bien au contraire la vie résiste à la mort, et c’est pourquoi elle a tant de mal à l’accepter, c’est pourquoi même dans les pires moments rares sont ceux qui appellent la mort de leurs vœux, cela certes est possible, mais c’est précisément lorsque le dehors l’emporte sur le dedans, lorsque les causes externes affectant l’homme sont plus fortes que lui et le rendent inadéquat à lui-même; étranger à lui-même.

C’est là d’ailleurs qu’est atteint le summum de la tristesse, ce sentiment qu’accompagne le passage vers une moindre perfection, puisque la maladie ou la souffrance peuvent conduire à la haine de la vie. La haine étant une tristesse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure, l’homme aveuglé par sa souffrance croit voir dans la vie la cause de son mal et n’aspire qu’à y mettre fin.

En ce sens toute velléité d’un être vivant pour mettre fin à ses jours est l’expression de la vie inadéquate (pour reprendre à nouveau une expression employée par Gilles Deleuze dans un de ses cours), sauf peut-être pour celui qui, bien qu’ayant compris que la vie ne peut par nature être objet de haine pour l’être vivant, comprend que, même si elle ne peut être accusée de ses souffrances, le combat contre les forces externes est perdue et qu’il préfère mettre fin à ses jours pour préserver sa vie de souffrances qu’il juge plus insupportables que la mort elle-même. Ainsi envisagée la conduite de l’individu qui va au devant de sa propre mort pourrait être considérée comme active et libre puisqu’elle se ferait plus par amour que par haine de la vie.

Mais quoiqu’il en soit, il s’agit là d’un pis-aller, d’un moindre mal relativement à une situation dans laquelle l’homme ne pouvant plus trouver la joie préfère s’anéantir plutôt que descendre vers un degré encore plus bas de perfection et donc vers une tristesse encore plus grande.

Ne pourrait-on pas d’ailleurs concevoir la maladie en terme de passivité et de tristesse, la maladie ne pourrait-elle pas finalement se définir comme une sorte de tristesse du corps, un effet produit sur ce dernier par le passage d’une plus grande à une moindre perfection et a contrario, la santé serait joie du corps, effet résultant du passage d’une moindre à une plus grande perfection. Quant à cette perfection elle consisterait dans l’adéquation du corps à lui-même qui consisterait dans une plus ou moins grande activité de celui-ci, le corps actif désignant celui pour qui toutes les parties se conduiraient pour elles-mêmes et pour l’ensemble en parfaite harmonie les unes par rapport aux autres, en revanche le corps malade, passif, serait celui qui subirait soit l’agression de corps extérieurs (poison, microbe ou virus) ou qui subirait un dysfonctionnement résultant de la rupture de la solidarité entre une ou plusieurs parties, qui feraient cavaliers seuls, et le tout de l’organisme avec lequel elles n’entretiendraient plus qu’un rapport d’extériorité.

En conséquence, la maladie, la mort ne seraient donc que des accidents, les conséquences d’affections qui bien qu’inévitables ne résulteraient que de causes externes et n’auraient donc rien d’essentiel.

Ainsi se comprend mieux la formule de Spinoza, lorsqu’il écrit : « Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie. »[1]

Par là il ne s’agit en rien d’une attitude de déni face à la mort, Spinoza est un auteur dont la lucidité n’est pas à démontrer et il serait difficile de lui reprocher d’avoir à un quelconque moment refuser de regarder la réalité en face ; par cette formule Spinoza veut nous dire que la mort n’est pas l’essentiel et que même si nous devons penser à l’éventualité de celle-ci et nous préparer à cette issue en acceptant son caractère fatal, ce n’est pas pour faire de la mort une réalité positive, mais au contraire pour mieux vivre.

Philosopher ce n’est donc pas ici apprendre à mourir, mais apprendre à mieux vivre en sachant que nous sommes mortels, en s’efforçant d’être sans cesse plus actif pour lutter contre une mort que la vie ne porte pas en elle, mais contre laquelle elle est sans cesse en lutte en s’opposant à toutes les forces qui pourraient briser les rapports fragiles qui la définissent et la font perdurer.

La mort ne peut donc donner sens à la vie, seule la vie se suffit à elle-même, seul l’homme asservi aux passions peut espérer le salut dans la mort, l’homme libre trouve au contraire son salut dans la vie par la compréhension de la nature et la contemplation du vrai qui le fait accéder à l’éternité en ce monde.


[1]
 Spinoza, Éthique, 4° partie, Proposition LXVII, trad. Ch. Appuhn, Garnier-Flammarion.

 

Eric Delassus

Docteur en philosophie, Eric Delassus est professeur agrégé de philosophie au lycée Marguerite de Navarre à Bourges. Il est entre autres l'auteur de De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale (Presses Universitaires de Rennes, 2009) et anime le site internet de philosophie http://cogitations.free.fr. Suivre sur Twitter : @EDelass

 

 

Commentaires

Le cours de G. Deleuze sur l’éternité spinoziste est vraiment incroyable, de même que celui sur Leibniz. Il faut l’écouter, ou, au moins, en lire la retranscription. Voici un lien vers cette dernière :
http://www.webdeleuze.com/php/texte.php?cle=43&groupe=Spinoza&langue=1

par A. Terletzski - le 17 septembre, 2013


La seule mort que nous redoutions vraiment, n’est-ce pas celle des êtres chers, cause de nos plus grandes douleurs ? Car, concernant la notre, Epicure et Woody Allen ont, si j’ose dire, proprement enterré le sujet ! Le premier, dans la  » Lettre à Ménécée « , avec une plaisante lucidité :  » La mort n’est rien, par rapport à nous, puisque, quand nous sommes, la mort n’est pas là, et, quand la mort est là, nous ne sommes plus « . Le second, avec quelques succulents aphorismes . Notamment, le fameux  » Je n’ai pas peur de la mort, mais quand elle arrivera, je préférerais ne pas être là  » . Et surtout, mon préféré :  » La mort ? Deux minutes après , on n’y pense plus « .

par Philippe Le Corroller - le 18 septembre, 2013


On ne peut faire de la mort un accident de la vie que si l’on reste dans l’illusion de la conscience individuelle. La mort fait partie de la vie (Epicure), et la mort de l’individu nourrit la perpétuation de l’espèce (Schopenhauer)
Le desir de vie eternelle, une ruse du conatus de l’espèce (ou du gène, Dawkins) à travers l’individu ?
D’accord pour la maladie comme tristesse du corps. Quant au « choix » de sa mort, il peut être défaite du corps ET liberté de l’esprit de par la lucidité sur l’état de son corps.
Merci pour cette méditation sur la mort et sur la vie, indissociablement…

par Patrick ghrenassia - le 3 novembre, 2013



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