iPhilo » Pour une philosophie de la décroissance

Pour une philosophie de la décroissance

30/09/2013 | par Anne Frémaux | dans Eco | 13 commentaires

 

décroissance
Download PDF
« Tout ce qui croît finit par s’écrouler sous son propre poids »
Serge Moscovici

n
Au moment où le GIEC revoit ses prévisions à la hausse concernant l’augmentation des températures, penser la décroissance devient nécessaire.

Un monde fini

Comme le fit remarquer Albert Jacquard dans le Monde diplomatique, l’un des premiers hommes à comprendre et à exprimer la mutation que subit actuellement l’humanité ne fut pas un homme politique ou un scientifique mais un poète. En effet, en 1931, dans Regards sur le monde actuel, Paul Valéry écrivait : « Le temps du monde fini commence ».

Bien des décennies après cette déclaration, il semble que nous n’ayons toujours pas pris la mesure de cette découverte sans précédent, de ce changement de paradigme qui a fait passer l‘habitat humain d’un monde vaste et inexploré, peuplé de « terrae incognitae » exploitables à l’infini, à un monde fini, totalement accessible, caractérisé par des ressources limitées et des capacités de renouvellement réduites.

Ce changement d’échelle doit entraîner avec lui un renouvellement de nos représentations : d’une période d’abondance où tout semblait illimité, nous sommes passés à une période de rareté marquée fondamentalement par la finitude. L’enjeu majeur, aujourd’hui, consiste à faire en sorte que cette rareté ne se transforme pas en pénurie, entraînant avec elle son lot de barbarie et de risques pour la démocratie.

La décroissance : un projet de société

La décroissance est un projet de société ou encore un projet politique si l’on donne à ce terme un sens large conforme à son étymologie grecque d’organisation de la vie de la cité (Polis). Mais j’ajouterais à cela qu’il s’agit d’un projet humaniste visant à renouveler le rapport que nous entretenons avec la nature comme avec autrui. En effet, prenant acte des limitations matérielles de notre terre mais aussi d’une forme d’anti-humanisme inquiétante produite par l’organisation néolibérale de nos sociétés, la décroissance préconise une révolution culturelle et sociétale qui consisterait en la sortie hors du système productiviste et « économiciste »[1] dans lequel nous vivons. Cette révolution nécessiterait bien sûr un renouvellement complet de notre conception du progrès qui est fondée aujourd’hui quasi exclusivement sur l’objectif d’accumulation quantitative.

Les formules « plus de liens moins de biens », « abondance frugale » ou « décroissance conviviale » illustrent à ce titre la demande de la sphère décroissante en faveur d’une économie solidaire attentive au bien-être et à la qualité de vie des individus, loin des exigences de productivité, de rentabilité maximale et d’accumulation du profit (pour le compte de quelques uns comme le montre la crise que nous traversons), qui constitue la logique motrice du système économique dominant.

On notera à ce sujet que l’idéal d’une croissance indéfinie n’est jamais interrogé en tant que telle par les acteurs du système. Contrairement aux penseurs d’alternatives qui doivent constamment affronter l’objection du caractère irréalisable de leur projet, en revanche, ceux qui prônent une croissance exponentielle dans un monde matériellement fini n’ont jamais à justifier la dimension pour le coup véritablement irréaliste de leur programme.

La question du sens (« croître pour croître ? ») est, elle aussi, systématiquement évacuée des débats au nom de la sacro-sainte « (dé)raison économique » et de la Realpolitik qui l’accompagne. Or, la question essentielle me semble être celle que pose J.-C. Michéa lorsqu’il se demande :

« Quels biens une société décente devrait-elle continuer à produire, au bénéfice de qui, dans quelles conditions concrètes, et avec quelles conséquences immédiates et à long terme sur l’environnement ou sur notre propre humanité ? »[2]

C’est donc rien de moins qu’un tournant social, économique et anthropologique que la décroissance veut faire prendre à la modernité. « Transformation des institutions existantes »[3] mais aussi changement de mentalité, « le projet de décroissance, comme le dit Serge Latouche,  est en ce sens éminemment révolutionnaire »[4].

cover

La décroissance n’est pas la croissance négative

Si le concept de décroissance, relativement récent, reste à maints égards encore en chantier, une chose est certaine : la décroissance n’est pas, comme ses détracteurs aiment à le dire, le pan négatif de la croissance. Elle repose sur une toute autre représentation du monde, sur des fondements opposés à ceux de l’idéologie capitaliste à laquelle, seuls, appartiennent les maux que l’on connaît aujourd’hui (récession, chômage, déclassement social…). Tout comme il n’y a rien de pire qu’une société de travailleurs sans travail (Hannah Arendt), « il n’y a rien de pire que la décroissance dans une société de croissance. La décroissance n’est donc envisageable que dans une « société de décroissance » » (Serge Latouche).

Comme le souligne Kate Soper développant un concept d’ « hédonisme alternatif », « une consommation écologique n’implique pas une réduction du niveau de vie mais bien plutôt une conception différente du niveau de vie »[5] où la possibilité de se balader dans la nature, de traîner et de bavarder au coin d’une rue, de jouir du silence ou d’un beau paysage, de voyager lentement, d’avoir du temps pour jouer, pour parler avec ses voisins ou tout simplement pour ne rien faire, serait privilégiée au détriment des satisfactions matérielles privées et de tous ces objets de consommation gaspilleurs de ressources qui nous éloignent de l’essentiel et qui au final n’alimentent qu’une seule chose : nos poubelles ! C’est dès lors à dessein que le mouvement de la décroissance s’incarne dans la figure emblématique de l’escargot et qu’il affiche sa proximité avec tous les mouvements nous invitant à décélérer (slow food, par exemple).

La décroissance, à ce titre, vise à promouvoir l’autonomie du sujet et le bien-vivre (el buen vivir) dans une société marquée par l’hétéronomie  et l’absence de projets collectifs.

L’exigence éthique d’émancipation du sujet

Si la croissance, en tant que système économique, social et politique, interroge fondamentalement la philosophie, c’est parce qu’elle est fondée sur une conception particulière de l’homme qui le réduit à une « machine désirante », cupide et intéressée, à un sujet « sans gravité »[6] asservi aux besoins créés pour lui par la société marchande et marqué par ce que Jean-Pierre Lebrun dénomme « la perversion ordinaire »[7] .

L’anthropologie capitaliste postmoderne produit en effet des individus incapables de se fixer des limites, de transmettre ou d’établir des repères pour les générations futures ; elle donne naissance à une « société troupeau », comme la nomme Jean-Pierre Lebrun, qui s’épanouit dans la satisfaction pulsionnelle immédiate et l’incitation à la jouissance. Enfermé dans la cage de fer d’une jouissance toute personnelle, l’individu auto-référé ne se conçoit plus spontanément en relation avec un tiers ou, le cas échéant, uniquement sous le mode de la contrainte légale ou sociétale.

Or, l’être humain qui se rêve benoîtement comme « un empire dans un empire », sur le mode de la toute puissance et de l’autoréférence, ne peut en réalité s’abstraire, sans s’aliéner et s’annihiler en tant que sujet, des liens qui l’unissent aux autres et qui permettent de faire humanité et société.

Il ne peut de même s’abstraire des liens qui l’unissent à son environnement naturel, où à ce que Michel Serres appelle à juste titre, le « Tiers-exclu », sans cette fois remettre en question la possibilité même de sa survie dans des conditions acceptables et humaines. À ce double titre, c’est bien l’humanité qui est en question tant au sens générique (les humains) qu’au sens philosophique (l’humanisme) dans la nécessité d’en finir avec le système capitaliste de la croissance.

La société de la frustration

Faisant référence à la pensée d’Ivan Illich, Jean-Pierre Dupuy nous rappelle que « la disparition programmée de la société de croissance, en raison des limites de la planète et des diverses crises environnementales », n’est pas un moindre mal mais plutôt une bonne chose en soi dont il faudrait même se réjouir :

«  La bonne nouvelle est que ce n’est pas d’abord pour éviter les effets secondaires négatifs d’une chose qui serait bonne en soi qu’il nous faut renoncer à notre mode de vie ­ comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d’un mets exquis et les risques afférents. Non, c’est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux »[8].

Dans la perspective consumériste liée à la croissance, l’individu doit constamment ressentir le manque de l’objet produit, c’est-à-dire être en état constant de déséquilibre psychique. C’est là toute la logique de l’utilité symbolique des objets admirablement analysée par J. Baudrillard dans La société de consommation (1970) : en devenant social (et non plus simplement biologique), le besoin perd sa limitation quantitative et temporelle ; il devient infini et indéfini, sans limite car sans objet propre, et peut ainsi satisfaire l’idéal consumériste d’une croissance continue. « C’est alors, comme le dit André Gorz, que l’on comprendra qu’il ne puisse jamais y avoir de satisfaction accomplie ni donc de définition du besoin. »[9]

Ainsi la société de consommation n’entraîne-t-elle pas, paradoxalement, un sentiment d’abondance et de satiété pour tous mais au contraire l’accentuation du sentiment de privation et de pauvreté relative pour la majeure partie (l’autre a ce que je n’ai pas). Au final, comme le souligne Ivan Illich, « le taux de croissance de la frustration excède largement celui de la production… ».

Une utopie concrète

La décroissance de la sphère de l’économie, c’est à dire « de la sphère régie par la rationalité économique au sens moderne »[9] (ou plutôt par l’ « irrationalité économique moderne ») a comme objectif de fonder une société de décroissance où l’on vivrait « mieux avec moins ».

Cette « utopie concrète » comme se plaisent à la dénommer ses promoteurs, rencontre de nombreux problèmes de réalisation dont le premier est celui de sa mise en œuvre dans des démocraties libérales asservies au dogme de la croissance, aux intérêts du marché comme aux exigences consuméristes des électeurs. Comme il est nécessaire de le rappeler, les changements de conscience sont longs et lents à produire alors que le temps des catastrophes écologiques requiert de nos décideurs politiques des actions imminentes. Comment résoudre cette contradiction ?

Nul n’étant prophète en son pays et en son temps, comment dès lors conjuguer le temps long de la germination des esprits, l’asservissement au court terme de nos démocraties représentative et l’urgence de la crise écologique qui paradoxalement peine à se faire sentir ?

A cette question, André Gorz répondait que c’est tout naturellement la crise du capitalisme lui-même qui entraînera sa chute et avec elle, celles de tous les composantes systémiques qui l’accompagnent : « C’est cela qui ouvrira la voie à l’après capitalisme en imposant cette évidence : le seul moyen de vivre mieux, c’est de produire moins, de consommer moins, de travailler moins, de vivre autrement… »[11].

La démocratie écologique

La décroissance n’invoque pas, comme la présentent ses adversaires, l’imposition de normes autoritaires de rationnement ou une incitation à la mise en place d’une « dictature verte ». Elle se situe au contraire pleinement dans la tradition de l’écologie émancipatrice qui a pour principal objet la promotion de l’autonomie, comprise dans un sens castoriadien comme « auto-limitation »[12]. Ce n’est pas le cas, soit dit en passant, du capitalisme vert qui fait de l’écologie une affaire de spécialistes, de savants et d’experts et qui contribue de ce fait à consacrer « l’éco-pouvoir » et la dépolitisation des enjeux politiques.

À rebours de l’hégémonie technocratique qui envahit nos institutions pseudo-démocratiques, les partisans de la décroissance ne veulent pas d’un renoncement collectif à la croissance hors du cadre démocratique considéré comme une valeur en soi.

Cependant, « la transformation radicale des institutions de la société » qu’appelle par exemple de ses vœux Castoriadis (ce qu’il dénomme « Révolution ») ne va pas de soi. Elle nécessiterait tout d’abord que le citoyen soit à nouveau associé aux décisions de la Cité, en accord avec un principe fort bien décrit dans les écrits de J.-C. Michéa selon lequel les gens ordinaires sont bien plus empreints de « décence », de mesure et, ajouterions-nous, de « prudence (phronesis), que ceux qui nous gouvernent. Ce n’est donc pas sans fondement que la majorité des théoriciens de la décroissance invitent à réfléchir sur la limitation politique intrinsèque des institutions représentatives et militent parfois en faveur d’une démocratie directe, conçue comme moment collectif ouvert de réflexion et d’auto-institution. Cette demande de revivification de la démocratie s’accompagne d’une exigence de « localisme » et de décentralisation, nécessaires à la fois en terme de production qu’en terme de décision politique. La question du rôle des Etats et des instances supra-nationales demeure, quant à elle, un sujet de division parmi les partisans de la décroissance. Pour ma part, j’inclinerais à penser que les deux niveaux (supranationaux et régionaux) seront nécessaires à la mise en œuvre d’une décroissance concertée, équitable et démocratique.

La question des institutions politiques nécessite d’être traitée avec une grande lucidité. Aussi faut-il récuser l’idée paresseuse selon laquelle démocratie et décroissance iraient forcément de pair et mettre en garde contre la possibilité de dérive que contiendrait une décroissance « subie ». En effet, la confrontation soudaine et non anticipée par les institutions à une déplétion généralisée des ressources naturelles pourrait entraîner avec elle la chute des régimes démocratiques et leur dérive vers des régimes technocratiques ou écofascistes. C’est ainsi que Castoriadis nous mettait en garde, dans un texte de 1992 (« la force révolutionnaire de l’écologie »[13]), contre les dérives autoritaires de la crise écologique :

« S’il n’y a pas un nouveau mouvement, un réveil du projet démocratique, l’écologie peut très bien être intégrée dans une idéologie néo-fasciste. Face à une catastrophe écologique mondiale, par exemple, on voit très bien des régimes autoritaires imposant des restrictions draconiennes à une population affolée et apathique. »

En guise de conclusion, je dirais que pour éviter une telle dérive, il apparaît urgent de reconstruire politiquement la société, de redonner aux populations un projet collectif et une vision d’avenir réaliste qui se substituerait à l’unique rêve consumériste et productiviste de nos sociétés néo-libérales. Cela n’ira pas sans une mue démocratique donnant aux individus la possibilité d’exercer leur jugement à travers des processus de réflexion et de délibération élargis à la totalité des citoyens. Et cela ne sera pas possible, comme le montre la place prépondérante accordée à l’éducation (paideia) dans les écrits de Castoriadis, sans une véritable information et formation critiques accordées aux citoyens, ce qui justifie, une nouvelle fois, le rôle primordial de la philosophie dans la Cité.


[1] Au sens où l’économie fait de nos jours l’objet d’un culte irrationnel et absolu. Cf. Cornélius Castoriadis : “nous ne voulons pas d’une expansion illimitée et irréfléchie de la production, nous voulons une économie qui soit un moyen et non pas la fin de la vie humaine.” “L’écologie contre les marchands”, in Une société à la derive, Paris, Seuil, 2005 (posthume), p.238.
[2] Jean-Claude Michéa, La double pensée, Flammarion, 2008.
[3] C. Castoriadis, op.cit..
[4] Serge Latouche, “La décroissance: un projet politique”, in Entropia, Parangon, 2006.
[5] Revue du MAUSS, N°17, La découverte, 2001, trad. Frédéric Vandenberghe.
[6] Charles Melman, L’homme sans gravité, « jouir à tout prix », Denoël, 2002.
[7] Jean-Pierre Lebrun, La Perversion ordinaire « vivre ensemble sans autrui », Denoël, 2007.
[8] Jean-Pierre Dupuy, « Ivan Illich ou la bonne nouvelle », Le Monde, 27 décembre 2002.
[9] André Gorz, Ecologie et politique, Seuil, 1978.
[10] André Gorz, Capitalisme, Socialisme, Ecologie, Galilée, 1991.
[11] André Gorz, Ecologie et Politique, Seuil, 1978.
[12] « L’autonomie – la vraie liberté – est l’autolimitation nécessaire non seulement dans les règles de conduite intrasociale, mais dans les règles que nous adoptons dans notre conduite à l’égard de l’environnement », in Une société à la dérive, Seuil, 2005.
[13] Repris dans Une société à la dérive, op.cit., p.246.

 

Anne Frémaux

Professeur agrégée de philosophie, Anne Frémaux prépare une thèse de doctorat en écologie politique sur la décroissance. Elle est l'auteur du livre La nécessité d'une écologie radicale (éd. Sang de la terre).

 

 

Commentaires

Etes-vous bien sûre des prémisses à partir desquelles vous bâtissez toute votre dénonciation de ce que vous appelez  » les sociétés néo-libérales  » ? Lorsque vous écrivez, pour plaider la décroissance, que nous vivons  » dans un monde fini, totalement accessible, caractérisé par des ressources limitées et des capacités de renouvellement réduites « , je l’avoue, le doute me saisit. Me viennent en effet à l’esprit des images : celles captées par des scientifiques explorant le fond des mers ou bien surfant sur la canopée de la forêt amazonienne, ou procédant à des expériences à bord d’une station orbitale ou traquant le boson de Higgs du côté de Genève. Des lectures, aussi, me reviennent, consacrées aux nano-particules ou aux thérapies géniques ou aux nouvelles avancées du numérique. Nouveaux gisements, nouveaux minéraux, nouveaux alliages, nouvelles molécules à destination de l’industrie ou de la médecine, nouvelles aventures spatiales, nouvelles thérapeutiques : croyez-vous vraiment que nous soyons arrivés à  » la fin de l’histoire  » en matière de sciences et techniques ? Franchement, je n’en crois pas un mot ! Quant aux militants de la décroissance, j’avoue quelques réserves à leur égard . Plantations expérimentales d’Ogm de l’Inra ( Institut national de la recherche agronomique) dévastées par les  » faucheurs « , industrie nucléaire diabolisée, dossier gaz de schiste enterré avant même d’être ouvert : tout ça, me semble-t-il, sent plus l’idéologie et le refus du débat démocratique que l’examen rationnel et serein des faits.

par Philippe Le Corroller - le 29 septembre, 2013


Bravo pour cet article qui dément beaucoup d’idées reçues sur la décroissance et qui montre bien les failles de notre système dominant. Je doute cependant que les masses occidentales nourries au biberon du culte de la marchandise acceptent volontairement de renoncer à leur rêve consumériste. Je crois plutôt, comme Jean-Pierre Dupuy, à la pédagogie des catastrophes et à « l’heuristique de la peur ». Mais j’aimerais me tromper et voir la transition écologique se réaliser sous les cieux démocratiques…
Concernant le commentaire précédent, je rappellerais des faits simples et connus de tous : Pétrole, charbon, gaz et uranium sont des énergies de « stock », provenant de gisements limités de combustibles fossiles. Elles sont disponibles en quantité limitée dans la partie supérieure de l’écorce terrestre, et disparaissent lors de leur utilisation. Concernant le pétrole et le gaz, le ratio réserves/consommation de l’année en cours s’établissait fin 2010 à 46,2 années de consommation. Le charbon, énergie fossile abondante et bien répartie, pose le problème climatique (cf. rapport inquiétant du GIEC) de l’émission de CO2. Et concernant le nucléaire, les ressources d’uranium exploitables sont estimées à environ 80 années au niveau actuel de consommation (chiffres extraits du rapport « Etat des lieux des controverses sur les ressources naturelles », juin 21012). On pourrait approfondir la discussion en parlant des risques technologiques portées par la filière nucléaire ou par celle des gaz de schiste mais je n’entendais répondre qu’à l’objection portée au caractère “non limité” (!) de nos ressources.
Désolé pour les adeptes de fantasy mais nous n’avons (et pour un bon bout de temps) qu’une planète habitable (!)…On retrouve ici défendue la position habituelle des tenants du “business as usual” selon laquelle nos problèmes présents seront résolus par des avancées techniques futures qu’il nous faut espérer voir un jour advenir, laissant à nos générations futures le soin de régler les problèmes que nous leur léguons. Belle illustration encore une fois de la pensée court-termiste dominante et de notre cruel défaut de responsabilité (cf. après moi le déluge…). Cela s’appelle aussi du dogmatisme ou du scientisme et cela consiste à entretenir une foi sans réserve dans la science supposée pouvoir résoudre tous les problèmes de l’humanité. Position qui, dans notre « société du risque technologique » (cf. Tchernobyl ou Fukushima), est difficilement tenable…

par Marius Redem - le 30 septembre, 2013


Pour commenter à la fois votre article, ainsi que les deux commentaires précédents, je dirai ceci : n’est-il pas vain de croire qu’une logique anticapitaliste parviendra à bout de « la croissance pour la croissance » ?

Ce penchant pour la décroissance pensée dans un cadre anticapitaliste, en tant qu’il est impraticable (c’est quand même une réalité!), me paraît tomber toujours plus et irrémédiablement vers l’idéologie (+1 @Philippe Le Coroler).

Jean-Pierre Dupuy, qui est cité dans l’article et dans le commentaire de Marius Redem, dans la tradition de l’herméneutique de la peur, vue sous l’angle de ce qu’il a appelé le « catastrophisme éclairé », me paraît bien plus pratiquable. Il part en effet du postulat général de l’anthropologie religieuse, notamment celle de rené Girard, ou encore de Louis Dumont : le bien, c’est le mal qui se met à distance de lui-même, par autotranscendance. C’est en comprenant ce fonctionnement du mal que l’on se rend compte que l’anticapitalisme tombe à l’eau. Il faut au contraire que le capitalisme se mette à distance de lui-même, de sorte à tenir compte in fine de la finitude du monde. Là où Philippe le Corroler n’a pas tort : c’est que les technologies, dans leur avancement actuel vers la miniatrurisation (cf. nanotechnologies), prennent compte quoiqu’on en dise de la rareté des ressources. C’est là le paradoxe du catastrophisme éclairé, qui me paraît néanmoins bien sage, quoique contre-intuitif : il faut aimer le capitalisme tout en acceptant qu’il est bien à l’origine du mal écologique ; de même qu’il faut aimer la science et la technique, tout en étant conscient que leur développement est aussi par un certain côté une forme du mal contemporain. C’est le pharmakon grec qui signifie à la fois « mal » et « remède ». C’est la pierre d’achoppement de Paul qui devient la pierre angulaire. Ou plus simplement : Qui aime bien châtie bien en somme, appliqué à la métaphysique et à ses prolongements politiques.

par A. Terletzski - le 30 septembre, 2013


Je suis assez d’accord avec Philippe Le Corroller.
Alors oui la science peut faire peur à certains, mais il faut arrêter de croire que parce que l’on utilise actuellement des énergies dont le stock est limité, ce sera toujours le cas dans le futur.
En combinant les énergies renouvelables à un progrès technologique qui tend vers des économies d’énergies, il ne fait aucun doute que la croissance ne s’arrêtera pas.
Nous allons bientôt disposer de bien plus d’une planète habitable. SpaceX travaille à la conquête de Mars, des entreprises chinoises à celle de la Lune (bêtement abandonnée par les USA)…
Le futur s’annonce excitant. Et c’est tant mieux.

par Côme - le 30 septembre, 2013


[…] Contrairement aux penseurs d'alternatives qui doivent constamment affronter l'objection du caractère irréalisable de leur projet, en revanche, ceux qui prônent une croissance exponentielle dans un monde matériellement fini n'ont ….  […]

par Pour une philosophie de la décroissance ... - le 11 octobre, 2013


Mon commentaire sera court … Il ne s’agit pas de s’opposer les uns les autres, car un clivage ou un schisme sociétaire peut ou va se préparer … D’un côté les décroissants de l’autre les pro-croissances (Ou les milles noms que l’on peut opposer entre pro-écologie ou pro-science finalement ). Bref, je ressens un danger croissant pour le coup, celui de la non-discussion justement démocratique. Tout n’est pas manichéen, l’écologie est une science avant même d’être une idée politique. C’est une science nouvelle ne la stigmatisons pas. Je ne suis donc pas d’accord d’opposer cette science aux autres sciences surtout quand on voit le pillage de cette première par les autres ;).

par Cents Terres - le 11 octobre, 2013


[…] La décroissance : un projet de sociétéLa décroissance est un projet de société ou encore un projet politique si l’on donne à ce terme un sens large conforme à son étymologie grecque d’organisation de la vie de la cité (Polis). Mais j’ajouterais à cela qu’il s’agit d’un projet humaniste visant à renouveler le rapport que nous entretenons avec la nature comme avec autrui. En effet, prenant acte des limitations matérielles de notre terre mais aussi d’une forme d’anti-humanisme inquiétante produite par l’organisation néolibérale de nos sociétés, la décroissance préconise une révolution culturelle et sociétale qui consisterait en la sortie hors du système productiviste et « économiciste »[1] dans lequel nous vivons. Cette révolution nécessiterait bien sûr un renouvellement complet de notre conception du progrès qui est fondée aujourd’hui quasi exclusivement sur l’objectif d’accumulation quantitative.  […]

par Pour une philosophie de la décroissance ... - le 11 octobre, 2013


[…] Au moment où le GIEC revoit ses prévisions à la hausse concernant l’augmentation des températures, penser la décroissance devient nécessaire.  […]

par Pour une philosophie de la décroissance ... - le 14 octobre, 2013


Curieux tout de même que le fait démographique ne soit pas seulement évoqué dans cet article. Il peut pourtant paraître évident qu’à moins de consommateurs moindres besoins, donc moindre production, sans compter d’autres avantages, dont le sauvetage d’une démocratie qui a pour premier ennemi le nombre, comme le soulignait déjà Socrate, lorsqu’il s’inquiétait de celui des citoyens peuplant la cité.

Quoi qu’il en soit, voici un texte qui appelle bien d’autres remarques, parmi lesquelles :

« … changement de paradigme qui a fait passer l‘habitat humain d’un monde vaste et inexploré, peuplé de « terrae incognitae » exploitables à l’infini, à un monde fini, totalement accessible, caractérisé par des ressources limitées et des capacités de renouvellement réduites. »
C’est celà aussi la mondialisation ! (à l’intention de ceux qui ne retiennent de la mondialisation que des effets maléfiques attribués au capitalisme, oubliant que tous les régimes ont participé à leur manière au progrès dont elle est l’aboutissement)

« … En effet, en 1931, dans Regards sur le monde actuel, Paul Valéry écrivait : « Le temps du monde fini commence » »
Il ne faudrait pas en déduire que la fin du monde a commencée avec Paul Valéry, pas plus qu’avec Albert Jacquard ou d’autres (comme Alfred Sauvy) ayant réutilisé avant lui la formule. L’antiquité déjà était consciente que comme pour toute chose cette fin était programmée. Toute courbe de vie a ceci de banal qu’à la naissance succède la croissance, jusqu’au moment ou s’amorce un déclin conduisant à la mort. Mais cette mort pouvant survenir à tout moment – y compris pendant la période de croissance – la courbe peut-être brutalement interrompue dans son tracé, celui-ci s’achevant par une chute verticale. Concernant la fin du Monde – auquel l’humanité s’identifie non sans vanité –, ne sommes-nous pas plutôt préocupés par la fin de l’espèce humaine ? Elle ne serait pas la première à disparaître, au demeurant sans grande incidence sur l’univers. Sa courbe de vie n’échapperait en tout cas pas à la règle, bien que pouvant se distinguer par une interruption coïncidant avec son apogée ? Conséquence d’une insuffisance de sagesse ayant conduit les hommes à ignorer ou à négliger le moment où ils auraient pu prolonger la vie de l’espèce ? Ils semblent en effet avoir manqué le rendez-vous démographique qui le leur aurait permis, par la recherche d’un équilibre entre consommation et ressources. Est-il encore temps de prendre de telles mesures ?

« … le seul moyen de vivre mieux, c’est de produire moins, de consommer moins, de travailler moins, de vivre autrement… »
Et surtout moins nombreux, ne serait-ce que par la dénatalité, sachant que dans développement durable il y a « durable », qui pour l’homme ne veut pas dire éternel.

Pour approfondir cette réaction, voir :
http://claudec-abominablepyramidesociale.blogspot.com
Les articles et commentaires publiés sur ce blog sont accompagnés de schémaset tableaux, à l’intention des visiteurs que décourage la lecture.

par Claudec - le 15 octobre, 2013


Pour poursuivre le débat initié dans les commentaires précédents cet article, je répondrais que le choix de la croissance ou de la décroissance est ou devrait être intimement lié à la question de l’exigence éthique mentionnée par l’article. Dans une perspective éthique, qui prend comme critère le bien-vivre ou le mieux-vivre, il me semble que la question des ressources permettant à la croissance de perdurer ou non n’est pas la plus importante. Ce qui est primordial dans la perspective éthique du bien-vivre, c’est la question du mode de vie qui accompagne la croissance ou la décroissance. Et à ce propos, l’article montre bien, avec Ivan Illic et la société de frustration, à quel point la décroissance permettrait de mieux vivre.
Quant à savoir si le choix entre croissance et décroissance est nécessaire pour permettre à ceux qui le souhaitent de vivre à leur propre rythme (le rythme de la décroissance dans une société de croissance ou vice versa), c’est une autre question, importante également puisqu’elle implique la liberté de choisir son mode de vie…

par Maël Goarzin - le 16 octobre, 2013


« Et à ce propos, l’article montre bien, avec Ivan Illic et la société de frustration, à quel point la décroissance permettrait de mieux vivre. »
Non. Désolé, mais non.
Je vis très bien dans ma société de croissance et je ne me vois pas du tout revenir en arrière. Laissez-moi claquer mon fric dans mes Ferrari, bordel.

par Côme - le 27 octobre, 2013


malheureusement, cette « décroissance » ne sera jamais adoptée par nos politiques, seule la société civile peut changer les choses, donc chaque citoyen : à vous, citoyens, de jouer !

par Philippe Brissaud - le 20 décembre, 2013


Je constate que les « procès en idéologie » sont de plus en fréquents et que les adversaires d’une idée ou d’une politique finissent trop souvent par crier à l’idéologie en guise d’argumentation. C’est assez dommage car cela révèle, à mon sens, deux choses :

– Un certain narcissisme : « La ligne que je défends ne peut être idéologique puisque JE la défends. En revanche, pour les autres, c’est une autre histoire. »

– Une stigmatisation des idées alternatives à l’existant et qui, par leur nature même d’alternative, seraient propices à un enrichissement du débat en épousant le complexité du réel.

En disant cela, je ne nie absolument pas l’existence des postures idéologiques. Il est primordial de les combattre et d’évoluer, autant que faire se peut, selon l’impératif de l’apport intellectuel dépassionné. Il est néanmoins tout aussi nécessaire de veiller à ce que l’attaque en idéologie ne devienne pas un buzzword qui suspendrait a priori la crédibilité et la validité éventuelle des nouvelles idées proposées.

J’en arrive au sujet de ce bel article. Si l’on caractérise l’idéologie par sa prétention a rendre compte du réel dans son ensemble et à saturer le sens de l’existence, le capitalisme a largement prouvé qu’en se crispant pour perpétuer son existence, il est entré dans le domaine de l’idéologie. Face à l’argument de la finitude du monde et aux nombreuses études scientifiques démontrant les ravages de nos comportements modernes (celles du GIEC étant, bien entendu, les plus commentées), il me semble difficile de nier le problème, à moins d’entrer dans le déni de réalité et donc dans l’idéologie.

Ce qui est intéressant dans la philosophie décroissante (celle décrite dans cet article et non les caricatures que ses adversaires voire certains décroissants eux-mêmes en donnent) c’est qu’elle émerge en réaction aux excès du capitalisme tout en proposant une vision qui dépasse la simple condition de réaction : elle renoue avec la question de l’avenir, là où le capitalisme enchaîne au présent (un présent ou le futur est toujours déjà là) via l’une de ses armes les plus efficaces : la consommation.
Je suis un consommateur. Éclairé, certes, mais consommateur tout de même. Quand je lis un bel article, un beau livre, quand j’écris moi même un article ou fais des recherches, mon envie de consommer s’évanouit car je réalise où est la véritable richesse. Cette expérience, que certains pourront qualifier de romantique ou d’intellectualisme outrancier, chacun est capable de la ressentir dans l’exercice de sa passion. La passion a ceci de potentiellement révolutionnaire, pour notre époque, qu’elle révèle la futilité pour ce qu’elle est : futile (on touche, là, à une nouvelle problématique, d’ordre éducative cette fois : comment faire en sorte que chacun exerce une activité qui corresponde à ses affinités réelles ?).

Pour en revenir à l’idéologie, il est regrettable que la subtilité médiatique fasse, une fois de plus, défaut (je parle pour la presse dominante) en ce qui concerne les décroissants. Il est rare que l’on parle des thèses de ce courant de pensée sans faire allusion aux destructions commises par des groupuscules d’écologistes profonds. C’est un peu la même logique qui prévaut avec les immigrés ou, on le dit moins souvent, les patrons de PME/TPE dont on parle souvent pour dire qu’ils n’embauchent pas tout en s’en mettant plein les poches. Comme le précise très justement Anne Fremaux dans son article, la décroissance ne peut se passer de la mécanique démocratique, auquel cas elle deviendra effectivement idéologique et totalitaire. L’exigence première, avant de parler d’instauration de la décroissance dans les mentalités, est de travailler à l’émergence d’une réelle démocratie technique et écologique.

Dans son dernier ouvrage, Pour une théorie critique de la technique, Andrew Feenberg explique que si l’écologie passe parfois pour une idéologie, c’est que notre civilisation moderne a été construite pas des hommes qui ne se préoccupaient pas de l’environnement; et pour cause, pendant de nombreuses décennies, ils ne pouvaient tout simplement pas avoir conscience du problème. Feenberg explique alors que « Ce que nous avons vu pour le travail des enfants et les normes est tout aussi vrai pour les normes écologiques. Une fois qu’elles sont établies, les vieilles options disparaissent. Personne ne pense plus à économiser de l’argent en se débarrassant des ceintures de sécurité dans les voitures, et peu de propriétaires d’automobiles bloquent les dispositifs de contrôle de la pollution pour améliorer les performances de leur véhicule » (p.108). L’accoutumance au changement se fait par intégration culturelle progressive.

L’option de la méconnaissance du problème n’est aujourd’hui plus disponible. Jouer la carte des œillères serait une faute intellectuelle majeure. L’écologisme n’est pas intrinsèquement idéologique, loin de là (ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas le devenir). Il propose d’intégrer la réalité environnementale dans l’activité humaine. Son projet n’est autre que de réhabiliter la vérité irréductible de l’expérience.

par Julien De Sanctis - le 3 décembre, 2014



Laissez un commentaire