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La vérité et l’historien

26/11/2013 | par Quentin Skinner | dans Philo Contemporaine | 16 commentaires

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Nous publions les bonnes feuilles de l’ouvrage La vérité et l’historien du philosophe britannique Quentin Skinner, avec son aimable autorisation et celle des éditions de l’EHESS. Cet ouvrage est la retranscription traduite en français du texte écrit par l’auteur en vue de la conférence inaugurale qu’il prononça le 2 juin 2010 en tant que Barber Beaumont Professor of the Humanities, à Queen Mary, université de Londres.
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Ce que je souhaite, c’est qu’en tant qu’historiens, nous ne nous posions pas la question de savoir si les croyances de Bellarmin relatives à l’héliocentrisme[1] ou si les croyances des paysans à propos des sorcières étaient vraies ou fausses[2]. Je souhaite que l’on ne parle pas du tout de la vérité.

Si ma préoccupation fondamentale est donc bien celle-ci, on voit que je n’aborde même pas la thèse du relativisme conceptuel. Assurément, je ne dis pas qu’il était vrai que des sorcières ayant fait un pacte avec le diable existaient à une certaine époque. Je prétends simplement qu’il a pu être rationnel, à cette époque, de croire que cela était vrai, même si c’est faux. Pour formuler cette idée de façon générale, j’observe simplement que la question de savoir ce qu’il pourrait être rationnel de tenir pour vrai variera avec la totalité de nos croyances. Mais je n’avance pas la thèse, tout à fait différente, selon laquelle la vérité peut varier de la même manière. Si c’était le cas, en effet, je dirais quelque chose de manifestement incohérent, puisque cela reviendrait à prétendre que la proposition selon laquelle il n’y a pas de vérité universelle est elle-même une vérité universelle.

Je dois néanmoins reconnaître une chose : l’idée que les historiens ne doivent pas s’intéresser à la vérité semble très étrange aux yeux de beaucoup, en particulier aux yeux de nombreux philosophes. Vous souhaitez certainement que ce que vous dîtes soit vrai, n’est-ce pas ? demandent-ils. Lorsque j’affirme que, pour comprendre Le Prince de Machiavel, il vous faut reconnaître qu’il s’agit notamment d’une satire de Cicéron[3], n’est-il pas clairement important pour moi que je considère cette thèse comme vraie ? Sur ce point, je rejoins très volontiers le refus que Richard Rorty oppose à ce qu’il qualifie de rhétorique. Si nous prétendons que ce que nous disons est vrai, et si nous entendons par « vrai » quelque chose de plus que rationnellement acceptable, alors nous devons vouloir dire que ce que nous sommes en train d’affirmer reflète ce que le monde est vraiment, ce qu’il en est du monde de façon incontestable. Or en tant qu’historiens, nous essayons bien sûr de suivre la trace de la vérité en ce sens. Mais le maximum que nous puissions raisonnablement espérer dans les humanités, voire dans les sciences, est que ce que l’on dit apparaisse rationnellement acceptable à ceux qui se trouvent dans la meilleure position pour en juger. C’est assurément tout ce que j’entends affirmer, et il est préférable de rappeler que jusqu’à présent, le destin universel des explications historiques et même scientifiques fut d’être dépassées.

C’est sur ce point que je souhaite m’arrêter : la factualité devrait être distinguée de la vérité. Mais toute histoire doit avoir une morale, et je conclurai en tirant ce qui me semble être la morale de mon récit. Nous sommes confrontés, dans nos vies personnelles comme dans nos vies professionnelles, à de nombreuses croyances qui nous semblent vraies et à d’autres qui nous semblent fausses. Mais face à ces considérations, nous ferions bien de ne pas revendiquer de façon trop véhémente la vérité de nos croyances, fût-ce de nos croyances les plus chères. Nous ferions mieux, je crois, de reconnaître que même nos croyances essentielles demeurent toujours ouvertes à la révision. Revendiquer la vérité de nos croyances est une manière de dire qu’elles ne sont pas négociables. Il est pourtant clair que nous voulons faire attention à ne pas dire cela. Mon inquiétude, en d’autres termes, est la suivante : revendiquer des vérités fixe des limites drastiques à la tolérance. Or j’en suis venu à penser que nous avons terriblement besoin de plus de tolérance. Peut-être devrions-nous nous contenter d’essayer d’être rationnels, ce qui est déjà fort difficile.

[1] Dans son étude classique La révolution copernicienne, dont il généralisa les idées dans La structure des révolutions scientifiques, (…) Thomas Kuhn examine entre autres le conceptions du cardinal Bellarmin qui, dans ses débats avec Galilée, refusa l’hypothèse de Copernic selon laquelle la Terre gravite autour du Soleil, et soutient que c’est le Soleil qui se déplace autour de la Terre.
[2] Emmanuel Le Roy Ladurie publia Les paysans de Languedoc, qui contient l’analyse pionnière des croyances et des pratiques relatives à la sorcellerie. Ladurie ne s’intéresse pas seulement à la croyance aujourd’hui totalement étrangère – mais répandue aux débuts de l’époque moderne – selon laquelle certains individus sont capables de faire un pacte avec le diable, lequel leur confère le pouvoir de faire le mal. Il examine également la thèse selon laquelle ceux qui pratiquaient la sorcellerie rencontraient régulièrement Satan lorsqu’ils s’envolaient pour les assemblées nocturnes connues sous le nom de sabbats des sorcières.
[3] Au chapitre 18 (…), Machiavel soutient que les chefs politiques qui souhaitent parvenir à l’honneur et à la gloire doivent apprendre à imiter le lion et le renard. Quelle est la meilleure manière d’interpréter ce passage ? La réponse habituelle est que Machiavel est en train d’affirmer que la réussite en politique dépend de la capacité à reconnaître, de façon réaliste, le caractère inévitable de la force et de la fraude, la force étant symbolisée par le lion et la fraude par le renard (…) En outre, Machiavel lance cette critique dans une culture au sein de laquelle le traité de loin le plus connu et le plus respecté sur les qualités des gouvernants était le De Officiis de Cicéron. Cicéron y avait établi, au livre 1, qu’il y a deux manières de commettre l’injustice : par la force ou par la fraude (…) Ce que je veux dire, c’est que Machiavel, dans ce passage, n’énonce pas seulement sa croyance apparente selon laquelle la force et la fraude sont indispensables pour le succès politique. Il cite aussi Cicéron sur la nature de la virtus, rappelle à ses lecteurs la thèse de Cicéron, la met en question, et en fait même la satire (…) Tout cela en une seule phrase.

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A lire : Quentin Skinner, La vérité et l’historien, éditions EHESS, « Audiographie », 2012.

 

Quentin Skinner

Chef de file de l’ « école de Cambridge », Quentin Skinner est un philosophe et historien des idées britannique né en 1940. Ancien professeur à l’université de Cambridge, il est aujourd’hui titulaire de la chaire « Barber Beaumont » des sciences humaines du Queen Mary College de l’Université de Londres. Il a reçu en 2006 le prix Balzan pour son apport dans l’histoire de la pensée politique.

 

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Commentaires

Ce texte est très beau et, qu’en des termes simples, Quentin Skinner s’exprime. On sent toute la modestie des grands professeurs, qui ont trop pensé pour ne plus apprécier que l’essentiel. La prudence à laquelle il appelle devrait inspirer bien des commentateurs de l’actualité, bien des dirigeants, bien des intellectuels.

par Pierre Simon - le 27 novembre, 2013


Quelle différence faîtes-vous entre croyances et convictions ?  » Revendiquer la vérité de nos croyances est une manière de dire qu’elles ne sont pas négociables « , écrivez-vous . Bien sûr, je suis tenté de vous suivre. Sauf que, parfaitement  » incroyant « , j’ai participé aux quatre Manifs pour tous. Parce que  » je crois  » qu’une loi organisant une nouvelle catégorie d’enfants , privés, délibérément, du couple père-mère, est inique. On touche là à quelque chose qui, pour moi ( et quelques millions d’autres personnes, pas forcément culs-bénis ! ) relève du sacré, du non négociable. Sans doute sommes-nous, à la façon d’un Chateaubriand ou d’un Joseph de Maistre ( et bien d’autres !), des Antimodernes résolus, puisque nous voyons dans cette loi, imposée par la tyrannie de la majorité, un avatar  » moderne  » de la barbarie. Parce que nous défendons une  » valeur « , qui nous paraît infiniment supérieure aux aléas de la politique d’ ici et de maintenant, sommes-nous, pour autant, coupables d’intolérance ? Et croyez-vous vraiment que nous ne sommes pas dans le rationnel ?

par Philippe Le Corroller - le 27 novembre, 2013


que nous ne soyons pas…

par Philippe Le Corroller - le 27 novembre, 2013


J’essaie de comprendre votre point et j’ai une interrogation sur le statut savoir/croyance. Vous dites :
– Il a pu être rationnel de penser que A était vrai. Or A est faux.
Cela paraît être de bon sens, même si cet argument peut aussi amener à justifier les pires atrocités de l’histoire. Mais votre phrase est ici rétrospective : sa structure est tournée vers le passé que l’on regarde depuis le présent.
Si l’on essaie de faire l’inverse, que cela donne-t-il ?
– Aujourd’hui, il est rationnel de penser que A est vrai. Et cela même si demain, je sais que A sera certainement faux (l’avenir nous le dira).

Je crois percevoir ici comme une contradiction, non dans le champ du savoir, mais dans celui de la croyance. Le premier énoncé fonctionne, car jusqu’à preuve du contraire (A est faux), il est rationnel de penser que A est vrai. Donc, on croit en A. Mais croit-on en A parce qu’on est seulement rationnel ou parce qu’on pense qu’il est vrai ? A mon avis, on y croit parce que tout, y compris la rationnalité, nous pousse à le voir comme vrai. Lorsque A n’apparaît plus comme vrai, la croyance s’écroule d’elle-même. Jusqu’au moment où il est révélé que A est faux, on arrive à croire en A et savoir A.

Mais ce que vous demandez dans le second énoncé m’apparaît impossible ou plutôt incroyable. Il n’est pas possible de croire dans la forme que vous énoncez.
Car vous y demandez ceci : de croire en A tout en croyant qu’in fine, A est faux.
Votre énoncé semble donc fonctionner dans le champ de la rationalité et du savoir : je sais que A s’appuie sur des arguments rationnels et en même temps, je sais que A est certainement faux. Cela paraît relativement rationnel de penser cela. Peut-on croire cependant un énoncé pareil ? Je ne crois pas.
Autrement dit, et c’est le danger que j’y vois, votre argumentation fonctionne pour une rationalité qui ne s’adresse qu’à elle-même. Elle est en revanche profondément incompatible avec le domaine de la croyance et des passions.

Prenons un exemple prosaïque. Si je me marie, il est rationnel de savoir que j’ai 1/2 chance grosso modo de divorcer. Peut-on se marier et croire en cette probabilité de divorce ? Non, absolument pas. Car du jour où on le croit, alors on divorce. Dans le champ de la croyance, la coexistence des deux énoncés « A est vrai », mais « A sera faux » est invivable.

par A. Terletzsky - le 27 novembre, 2013


Mr A. Terletzsky, je vous tire mon chapeau ( symbolique, bien sûr ) !

par Philippe Le Corroller - le 27 novembre, 2013


J’accède totalement à l’idée de M. Skinner selon laquelle la dureté d’une croyance trop aveugle dans une vérité qui elle même est produite par un doute et des intuitions complètement humaines, nous prive justement de l’accès a cette vérité elle même. En plus d’une invitation a plus de tolérance, j’invite plus simplement à plus de mesure dans les convictions.
Ce combat et cette résistance et l’aveu quelque part de l’impuissance d’une pensée modérée et modeste, et j’espère pourra avoir la force, paradoxalement, d’inspirer plus de tolérance…

par Seyhan - le 28 novembre, 2013


[…] Nous publions les bonnes feuilles de l’ouvrage La vérité et l’historien du philosophe britannique Quentin Skinner, avec son aimable autorisation et celle des éditions de l’EHESS. Cet ouvrage est la retranscription traduite en français du texte écrit par l’auteur en vue de la conférence inaugurale qu’il prononça le 2 juin 2010 en tant que Barber Beaumont Professor of the Humanities, à Queen Mary, université de Londres. (…)  […]

par La vérité et l’historien | ... - le 29 novembre, 2013


[…] Quentin Skinner, chef de file de l’école de Cambridge, le 26 novembre 2013 et dont le texte La vérité et l’historien pourrait servir de repère utile à […]

par Rétrospective « iPhilo » : l’année 2013 signe-t-elle une sortie de crise ? | iPhilo - le 24 décembre, 2013


 » Je prétends simplement qu’il a pu être rationnel, à cette époque, de croire que cela était vrai, même si c’est faux.  »

Il n’est jamais rationnel de croire. Ce qui est rationnel, c’est de savoir, ou tout au moins de chercher à savoir.

par Claude Courouve - le 1 avril, 2014


 » j’observe simplement que la question de savoir ce qu’il pourrait être rationnel de tenir pour vrai variera avec la totalité de nos croyances.  »

Quiconque n’arrive pas à faire le départ entre croyances et connaissances n’est pas philosophe.

par Claude Courouve - le 1 avril, 2014


 » la retranscription traduite en français du texte écrit par l’auteur  »

On pourrait avoir une transcription en bon français ?

par Claude Courouve - le 1 avril, 2014


Vérité et croyance, sont des concepts on ne peut plus antinomiques. difficiles à concevoir ! La vérité ne peut d’aucune manière se prouver. Heureusement, il n’y a pas de vérité. C’est un mot valise, sans destination; qui ne mène nulle part.

Elle serait le masque de nos convictions, de nos élans les mieux intentionnés et les plus sincères, les plus désintéressés.

Là, quelque chose passe. S’agit il du meilleurs de notre humanité ? On ne peut nier cette part de vérité à chacun, qui nous anime au plus profond.

Nos désirs,nos envies,nos croyances? comme autant de tentatives pour ne pas tricher l’existence.

C’est une rare vérité de dire qu’il n’y a pas de vérité.

par philo'ofser - le 22 octobre, 2014


Autrement dit, la détermination de la vérité prend racine dans un contexte qui la détermine et lui est corrélative. Par effet de miroir, cette vérité est également le lieu de possibles en termes de croyance. L’erreur méthodologique, en tant qu’historiens, consisterait donc à appliquer notre construction actuelle du « vrai », inhérente à notre société actuelle, et à la calquer pour comprendre la société antérieure. Voici ce que, pour ma part, j’en retiens. Benoît.

par KASTLER Benoît - le 8 novembre, 2014


Bonjour,

Oui,Benoit et je verrais le travail de l’historien comme celui d’un journaliste ou d’un photographe de l’instantané, qui relatent stricto sen sus, ce qui se passe sous leurs yeux.

Les techniques modernes de l’information, permettent de serrer au plus près, la réalité de faits d’actualité, même les plus ténus, aidées en cela, de citoyens du monde, de leurs i Phones et d’internet, qui deviennent autant de témoins et redressent, si nécessaire, par petites touches, l’histoire du monde de tous les jours.

par philo'ofser - le 9 novembre, 2014


Grand Marabout Vodoun voyant médium, Sorcellerie, Magie,Voyance, médecine traditionnelle, magnétiseur discret incontestable et extraordinaires.J’ai de nombreuses années d’expérience et je suis spécialiste des travaux occultes, compétent et sérieux.Meme si l’etre aimé vous a abandonné,retour d’affection durable , amour ,fidélité et prospérité a vie seront retrouvés en quelques jours. Meme si votre cas est désespéré, je vous apporterai la solution dans tous les domaines :je réalise l’attraction de clientèle pour tous commerce,chance pour achat et vente. Succes aux jeux, réussite de concours, examens et emplois, desenvoutement ,protection contre tous dangers, chance et évolution professionnelle… maladies inconnues,problèmes familiaux et de voisinage. résultats immédiats et efficaces. tous les résultats sont 100% garantis.
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par marabout - le 19 juillet, 2015


[…] aussi : La vérité et l’historien (Quentin […]

par iPhilo » Démocratie, tyrannie des minorités, paradoxes de la majorité - le 20 juin, 2017



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