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Jean-François Mattéi, la pensée entre énigme et étoile

26/03/2014 | par Robert Redeker | dans Philo Contemporaine | 1 commentaire

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Un grand philosophe vient de s’en aller. A l’écart du fracas médiatique et des modes d’une saison, des tics d’une époque, l’œuvre philosophique de Jean-François Mattéi fut de celles qui, marquant de leur puissante empreinte leurs lecteurs attentifs, sont destinées à compter dans l’avenir, à diffuser, comme les étoiles, leur lumière bien au-delà du trépas de leur auteur. D’une liberté sans concession, La Barbarie  intérieure (1999) peut passer pour l’un des livres les plus importants de notre temps – une clé qui révèle, une clé qui déverrouille. Platon, Kant, Nietzsche et Heidegger furent les principaux compagnons et guides de son cheminement – de sa randonnée de haute philosophie sur les cimes. Mais c’est dans L’Enigme de la pensée (2006) que se condense toute la grandeur de Mattéi.

Le bruit contemporain exige de la positivité des sciences qu’elle dissolve la question de la pensée dans des résultats exprimables en termes mathématiques exploitables par des magazines de vulgarisation scientifique. L’affirmation inaugurale de Mattéi troue le mur de la bêtise ambiante en posant la pensée non comme un résultat mais comme une énigme. L’énigme est chose insoluble, appelée à rester un casse-tête. En rapatriant la pensée dans la sphère de l’énigme, Mattéi communique à son lecteur, compagnon des cimes et des abîmes, le vertige – le même vertige que celui qui nous surprend à chaque lecture d’une des œuvres les plus dangereuses de l’histoire de la philosophie, les Méditations Métaphysiques de Descartes. Il s’agit du vertige fécond de la pensée creusant un abîme sous elle-même en quête de l’inconditionné.

L’énigme de la pensée s’identifie de prime abord avec celle de sa source. Deux sources : ce qui appelle à penser se différencie de ce qui appelle à connaître. Non seulement penser et savoir se distinguent, mais ils appartiennent à deux « ordres » (pour parler avec Pascal) différents. Arpentant « le pays de la pensée » après avoir borné celui du savoir, Kant a radicalement tracé les frontières entre la connaissance et la pensée. La pensée s’oriente vers trois objets, desquels on ne peut rien connaître de scientifique : l’âme, le monde, Dieu. Ne se prouvant pas, ces objets s’éprouvent – la pensée en fait l’épreuve.

Derrière ces objets habite une étoile. C’est elle qui appelle à penser, c’est elle la source ! Chez Platon l’Idée de Bien, objet final de la pensée analogue au soleil, demeure au-delà des Idées : elle est l’étoile de la pensée, son aimant. La pensée est solaire. Le motif de l’étoile (comme l’étoile polaire qui attire le navigateur) marque toute l’histoire de la philosophie, insistant dans la question de Kant : « Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée? ». Stellaire est une autre manière de dire solaire: « Le ciel étoilé au-dessus de moi, la loi morale en moi » a écrit Kant. Ayant valeur d’épitaphe, cette formule de Kant rassemble lapidairement l’âme, le monde, Dieu.

Quelle est la nature de la pensée ? De même que le savoir ne pense pas, la pensée ne sait pas – « je sais que je ne sais rien » disait Socrate, ouvrant le chemin (un Hollzweg) à Heidegger disant « la science ne pense pas ». La pensée ne connaît pas, elle s’oriente vers son étoile. Elle se caractérise par la scission. Pour Jean-François Mattéi, « si l’apparition de la pensée est aussi énigmatique que l’apparition de la vie, elle s’avère également aussi double que la vie ». Le thème platonicien de la séparation renvoie à cette dualité de la pensée. Hiatus, mobilité incessante : la pensée nous divise d’avec nous-mêmes (Descartes), d’avec le monde, autant qu’elle se divise d’avec elle-même (Hegel, la dialectique). Elle ressemble à l’Un de Plotin se dédoublant immédiatement.

S’il y a une étoile appelée appel à penser, la question de l’origine de la pensée se transforme: la pensée, à l’instar de la vie, se précède toujours elle-même comme l’Un de Plotin précède ses dédoublements. Rien ne rend mieux compte de cette antériorité de la pensée à elle-même que la réminiscence platonicienne. La pensée est l’origine de la pensée – elle prend son élan depuis elle-même, toujours déjà-là, depuis un cachot de l’âme d’où elle surgirait, se séparant toujours d’avec elle-même. L’élan de la pensée donne à l’esprit la possibilité de voir l’invisible – c’est être comme aveugle, écrivit en substance Descartes, que de vivre sans philosopher. Autrement dit : on ne voit pas ce que la pensée découvre. La disparition du monde (la séparation) ouvre les yeux sur un pays invisible, le pays de la pensée. Ce pays invisible dessine son paysage lorsque nous pensons. On s’en souvient : cette invisibilité – l’âme invisible en lien avec les Idées invisibles – tisse l’un des fils conducteurs du Phédon de Platon. Pour parcourir ce pays invisible, la pensée émerge d’un nimbe, d’un creux. Elle surgit avec la rapidité et l’instantanéité de l’éclair. D’où vient-elle? Peut-être du cachot de l’âme évoqué par Saint-Augustin ? Nietzsche le constate: « L’origine d’une pensée reste cachée ».

La métaphore heideggérienne du chemin rappelle que la pensée cherche toujours à retourner à sa source. Descartes parle de ces grands chemins qui tournoient autour des montagnes.  « Cette source, nous confie Jean-François Mattéi, se présente dans son retrait au creux de la montagne comme l’orient naturel de la pensée ». La source en question est l’étoile et l’orient de la pensée, son commencement et sa destination – mais penser est cheminer, être déjà parti sans jamais arriver, tournoyer (pour reprendre le verbe employé par Descartes) par les tours, tournants, détours et retours du chemin de pensée. Mais au fond, qu’est-ce qui donne à penser, qui est à la fois la source et l’étoile ? La traversée du motif typiquement heideggérien du Quadriparti suggère que la source serait l’Etre, luisant comme croisement en croix des quatre que sont la Terre, le Ciel, les Dieux, et les Mortels.

Condensant toute la méditation de Mattéi, question où se croisent toutes les questions de son œuvre, la question de la pensée n’est pas une question scientifique. Qu’appelle-t-on penser? est le titre d’une des plus profondes méditations de Heidegger. L’Enigme de la pensée poursuit, à la façon de Jean-François Mattéi, qui fut un disciple du maître heideggérien Gérard Granel, cette méditation. Il en assume le vertige, propre à toutes les très grandes pensées (songeons aux paradoxes de Kierkegaard). Le nihilisme est le refus de l’étoile – explicitement revendiqué par la « pensée faible » de Vattimo et le post-modernisme. Il est la vanité désillusionnée d’un monde « qui fait le malin » (volons cette formule à Péguy). Toute la  pensée de Mattei est traversée par une exhortation, rappelant Socrate : dépasser le nihilisme, passer la ligne (« le passage de la ligne » est une question entre Jünger et Heidegger), remettre les pas sur le chemin de la pensée, fixer l’étoile et s’abandonner à l’élan de la source, répondre à l’appel de cette chose éternellement énigmatique, la pensée.

 

Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et écrivain français né en 1954. Agrégé en philosophie, il est chercheur au CNRS. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes et de la revue Des lois et des hommes. Parmi ses ouvrages, nous vous conseillons Egobody : La fabrique de l'homme nouveau aux éditions Fayard (2010) et L'Emprise sportive aux éditions François Bourin (2012). Suivre sur Twitter : @epicurelucrece

 

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