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Et Simone Veil créa la femme

6/07/2017 | par Maïa Hruska | dans Art & Société | 6 commentaires

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HOMMAGE : Nos pères, nos frères, nos maris, nos amoureux ont-ils seulement mesuré la portée de la loi Veil ?


Diplômée de l’Université de Cambridge et du King’s College de Londres, passée également par Sciences Po Paris, Maïa Hruska travaille au sein de la maison d’édition Wylie à Londres. Elle a collaboré au quotidien L’Opinion lors de son lancement. Suivre sur Twitter : @MaiaHruska


 

“Cette admiration, vous la suscitez, bien sûr, vous-même. Mais, dans votre cas, quelque chose d’autre s’y mêle: du respect, de l’affection, une sorte de fascination. Beaucoup, en France et au-delà, voudraient vous avoir, selon leur âge, pour confidente, pour amie, pour mère, peut-être pour femme de leur vie”.

Ainsi Jean d’Ormesson conclut-il sa déclaration d’amour à Simone Veil lors de son intronisation à l’Académie Française. L’ancienne ministre et académicienne s’est éteinte le 30 juin dernier. Difficile de trouver des mots aussi justes pour lui rendre hommage, sans se vautrer dans le confort des paraphrases ni diluer le mot que nous avons toutes au bout des lèvres : MERCI.

A mesurer l’immensité des épreuves qu’elle a surmontées, en tant que femme mais aussi en tant que juive, comment ne pas se sentir infiniment reconnaissantes, et infiniment petites à la fois ? Le parcours de Simone Veil reflétait, à lui seul, le pire et meilleur de l’Europe au 20e siècle — celui des génocides et celui des conquêtes sociales, en particulier celles des femmes. Rien de ce qui était humain et féminin ne lui était étranger: témoin d’un monde englouti, elle fit entrer la parole des survivants de la Shoah dans l’Histoire, et celle des femmes dans l’Assemblée Nationale. Elle incarnait, selon la jolie formule du rabbin Delphine Horvilleur « la capacité de l’humain de se relever, non pas pour faire entendre ou reconnaître sa douleur, mais pour revendiquer sa place dans son histoire et dans l’Histoire ».

Lire aussi – René Girard : le miroir et le masque (Alexis Feertchak)

« Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme », déclara-t-elle au Parlement, avant de poursuivre : « Je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes ».

Quarante ans après ce discours qui valut à Simone Veil d’être criblée d’insultes, nous vivons dans un pays où les cintres ne servent heureusement plus qu’à pendre des vêtements ou crocheter des serrures. Finie la clandestinité, finis les séjours en taule, finis les curetages à vif dans les arrière-cuisines. Certes, des pesanteurs sociales demeurent, mais la maternité n’est plus la culmination ultime de la vie des femmes, entérinant ainsi la scission entre sexualité féminine et procréation.

Ce n’est pas exagérer que de considérer qu’en 1974, les femmes devinrent pour la première fois des individus, par-delà leurs assignations biologiques. Des individus au sens abstrait, universel et, surtout, indivisible du terme. D’aucuns rétorqueront que ce processus fut entamé quelques années plus tôt par Lucien Neuwirth, qui légalisa la pilule contraceptive. Cependant, en définissant — à raison — l’avortement comme un drame, la loi Veil paracheva cette révolution :

“L’avortement est un drame, et restera toujours un drame. Il doit rester l’exception pour des situations sans issue”.

Une formule rappelant singulièrement la Théologie Politique (1922) de Carl Schmitt (1888–1985), où il établit la contiguïté essentielle de l’état d’exception et de la souveraineté. Pour lui, “le souverain est celui qui décide de l’état d’exception”. Avec la loi Veil, la femme devient un sujet souverain en cela qu’elle est libre de décréter l’état d’exception sur un corps dont elle est désormais l’unique propriétaire. Et pour Schmitt, c’est bien parce qu’il permet de “suspendre la norme dans son ensemble” qu’il faut inscrire l’état d’exception dans celle-ci. Le même raisonnement se lit en filigrane dans le discours de 1974:

“Si le projet qui vous est présenté admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme. Nous pensons ainsi répondre au désir de toutes les femmes (…) Actuellement, celles qui se trouvent dans cette situation de détresse, qui s’en préoccupe?”

Nos pères, nos frères, nos maris, nos amoureux ont-ils seulement mesuré la portée de cette loi ?

Émancipées de l’angoisse de devoir porter le fruit d’un désir assouvi, nous voilà libres de faire coexister la Madone et la Putain, à la scène comme à la ville. L’amour sans engagement n’est plus seulement un tropisme masculin ; mais un fantasme auquel les femmes goûtent à leur tour, ne craignant plus ni d’être désirantes, ni d’être désirées.

En somme, c’est bien parce que l’épée de Damoclès n’oscille plus au-dessus de nos galipettes que nous jouissons aujourd’hui d’un don que les hommes n’ont jamais eu conscience de posséder : la légèreté.
Puissent-ils, eux aussi, lui en être reconnaissants et s’en montrer les dignes héritiers.

Lire aussi – Jean-François Mattéi, la pensée entre énigme et étoile (Robert Redeker)

 

Maïa Hruska

Diplômée de l’Université de Cambridge et du King’s College de Londres, passée également par Sciences Po Paris, Maïa Hruska travaille au sein de la maison d’édition Wylie à Londres. Elle a collaboré au quotidien L’Opinion lors de son lancement. Suivre sur Twitter : @MaiaHruska

 

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Commentaires

Permettez-moi d’ajouter une précision à votre excellent papier. Dans les hommages à Simone Veil , on n’insiste pas assez, me semble-t-il, sur le rôle déterminant joué sur son destin par Valéry Giscard D’Estaing. C’est ce Président , arrivé au pouvoir avec une conviction forte – “ La France veut être gouvernée au centre “- qui a voulu cette loi sur l’IVG, conscient de l’insupportable scandale constitué alors par 300.000 avortements clandestins par an, au prix de grandes souffrances pour les femmes et de nombreuses morts. Il eut l’habileté de confier le dossier à cette femme exceptionnelle, revenue des camps de la mort avec une énergie indomptable. C’était très astucieux : la gauche étant acquise à cette loi , il s’agissait de convaincre cette partie de la droite – et l’extrême-droite – qui n’en voulaient pas . En utilisant l’ argument auquel une Assemblée Nationale composée majoritairement d’hommes pouvait être plus sensible qu’à celui du féminisme : celui du trouble à l’ordre public que constituaient cette activité clandestine et ces drames. On n’enlève rien , me semble-t-il, à la grandeur de Simone Veil , en rappelant le rôle de celui qui fut – c’est mon opinion – notre meilleur Président après De Gaulle.

par Philippe Le Corroller - le 6 juillet, 2017


« Nos pères, nos frères, nos maris, nos amoureux ont-ils seulement mesuré la portée de cette loi ? » Question fort pertinente en effet. Elle rappelle que le féminisme n’est pas seulement l’affaire des femmes, mais aussi celle des hommes. Et également que le féminisme est une question non seulement sociale, mais encore politique au sens fort du terme. Merci chère Maïa pour ce bel article !

Je me permets de renvoyer à deux de mes articles sur cette question :
1. Combat en faveur de l’avortement :
http://chemins-de-philosophie.over-blog.com/2014/11/combat-pour-l-avortement.html
2. Attentat à la pudeur… ou à la liberté ? :
http://chemins-de-philosophie.over-blog.com/2016/04/attentat-a-la-pudeur-ou-a-la-liberte.html
et article est paru dans iPhilo :
http://iphilo.fr/2016/04/28/attentat-a-la-pudeur-ou-a-la-liberte-daniel-guillon-legeay/

par Guillon-Legeay Daniel - le 6 juillet, 2017


Hmmm…je suis sceptique. Très sceptique.
Je relève une faute de pensée dans le billet ci-dessus. Il ne s’agit pas d’être de… sujets souverains, suivant la logique de ce billet, mais d’être un individu souverain. Nuance. Un sujet… est assujetti, et je ne crois pas que l’auteur de ce billet serait prête à admettre le moindre assujettissement qui pourrait venir entraver son désir de jouir (et pas d’être libre… nuance).

Pour l’avortement, je ne suis pas impressionnée non plus.
Fut un temps (très lointain, pendant des périodes reculées que nous qualifions d’obscurantistes), les femmes avaient un plus grand contrôle de leur corps qu’à l’heure actuelle, (et vous n’allez tout de même pas me faire croire que passer par toute la bureaucratie de l’industrie scientifico-médicale, qui rationalise la personne humaine jusqu’à la réduire à un numéro dans un protocole, rend libre la femme qui se remet entre les mains de cette industrie ).
Autrefois il y avait d’autres manières d’avorter… qui ne nécessitaient pas d’intrusion dans le corps de la femme, et où il n’était pas question de cintres. (!!!)
Pour le peu que je sais, Simone Weil a oeuvré pour décriminaliser l’avortement… dans l’espoir que cette loi ne le banaliserait pas.
Cela ouvre un vaste débat. C’est quoi, la banalisation ? Jusqu’où toute femme est affectée par la perspective d’avorter, quelles que soient ses raisons ? Qu’est-ce que ça fait de suggérer qu’avec la contraception ET l’avortement, une femme n’aura AUCUN RISQUE de mettre au monde un enfant dont elle ne veut pas ?
Le slogan du planning : « un enfant quand je veux, si je veux » m’a fait l’effet d’une gifle dans la figure le jour où je me suis rendu compte qu’on peut tuer un enfant qui est déjà là sans pouvoir faire venir l’enfant qui est à-venir.

Et pour la légèreté… je n’achète pas non plus. Cette légèreté provient de la sensation d’ivresse du « aucun risque ». Elle a l’inconvénient majeur de cantonner à l’inconséquence, et je suis trop orgueilleuse pour vouloir être inconséquente à cette hauteur.
Mesdames, la biologie fait office de loi. Il se trouve que notre corps est le receptacle par lequel le nouveau né vient au monde, et les effets de l’acte sexuel sur nous sont différents que les effets de ce même acte pour l’homme. Il n’y a pas lieu à transformer cela en débat… politique, ni même scientifique, parce que… pour l’instant C’EST COMME ÇA, avortement ou contraception (il y a toujours des ratés…) ou pas.
Dans les années ’70, Régine Pernoud avait fait remarquer dans son petit livre « Pour en finir avec le Moyen Age », combien le féminisme moderne était une vision… copiste de l’histoire, et nullement originale. Je m’explique : le féminisme moderne revendique pour les femmes le pouvoir de copier le pouvoir des hommes. En cela, il s’appuie même sur ce qu’il critique pour s’approprier le pouvoir public, pas pour proposer une place de la femme pleinement différente. Et tout ceci, au détriment de l’intime, et de l’intériorité dans la vie des deux sexes.
Vous m’accorderez que c’est piquant dans une époque qui se gargarise du « nouveau » « moderne » et « amélioré », qu’on soit réduit… à un copiage SERVILE, mais… nous devrions savoir que l’Homme n’est pas un animal rationnel.

par Debra - le 7 juillet, 2017


Merci Debra

On peut saluer la très belle carrière de Simone Veil (avec un V pas un W), à bien des égards exemplaire en effet, sans pour autant faire de la loi de 1975 le sommet indiscutable de la politique ni en faire le prisme unique de lecture de sa carrière.

L’esprit du temps qui inspire la plupart des commentaires actuels tend à faire l’inverse. Votre billet oblige à remettre en perspective le féminisme idéaliste d’aujourd’hui qui reste dans le déni du corps. Merci bien!

Il reste encore un travail important à faire pour comprendre les sexes en tant que tels et leur prise en compte politique. Parmi les réflexions actuelles les plus stimulantes sur le sujet, j’ai aimé les livres de Fabrice Hadjadj « La profondeur des sexes » et « qu’est-ce qu’une famille ».

Par ailleurs je crois me souvenir que S Veil a soutenu les manifestations pour tous dans la lutte contre la loi Taubira (mariage dit pour tous, sans prise au sérieux des sexes) contre la PMA et la GPA. Sa position sur l’IVG était elle-même beaucoup plus nuancée que celle qu’on défend aujourd’hui.

par Ludo - le 7 juillet, 2017


Merci Ludo. Je m’incline devant votre correction pour l’orthographe du nom de Mme Veil, évidemment.

Je suis heureuse d’apprendre par vous que les positions de Mme Veil étaient beaucoup plus nuancées que ce que nous entendons dans la grande poussée de propagande actuelle. Cela lui redonne sa complexité de femme humaine dans un monde qui semble avoir perdu le Nord… pour certains d’entre nous.

Merci pour vos suggestions de livre : je vous envoie les miennes, pas aussi récentes que vous pourriez aimer, peut-être : Christopher Lasch, « Un refuge dans ce monde impitoyable, la famille assiégée », qui a valu à Lasch d’être exclu et incompris par une grande partie de l’intelligentsia américaine au moment de sa parution, en 1995, et « Les femmes et la vie ordinaire », 1997 pour l’édition américaine, et 2006 pour l’édition française.

Lasch aborde le féminisme en le soumettant à une analyse historique rigoureuse. Il est un marxiste (très bon) lecteur de Freud, et ainsi je ne partage pas tous ses partis pris sur la nature du pouvoir, et les « rapports de force » dans le travail, mais sa pensée est stimulante. Il a l’énorme mérite de suivre l’histoire des phénomènes sociaux, et de l’idéologie.

par Debra - le 8 juillet, 2017


Encore une allusion au soutien de Simone Veil à ceux qui achevèrent de lui pourrir sa vie politique et personnelle ! NON, elle n’a jamais manifesté consciemment avec les opposants au Mariage pour tous. Il commence à y avoir assez de témoignages et de photos de fin 2012, pour attester qu’au printemps 2013 certains ont abusé de sa faiblesse . On l’a exhibée avec ces honteux petits drapeaux ; mais les manipulateurs n’ont pu prendre qu’UNE photo. Et les enfants Veil ont heureusement protégé la fin de la vie de leur mère, et sa dignité.
Honte à ceux qui ont tenté de la manipuler, qui ont laissé croire qu’elle reniait ses convictons.
http://parite-fanchon.blogspot.fr/2014_11_29_archive.html

par fanchon - le 8 juillet, 2017



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