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L’amitié selon Montaigne (Suite)

27/09/2014 | par D. Guillon-Legeay | dans Philo Contemporaine | 3 commentaires

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(Lire la première partie de l’article de Daniel Guillon-Legeay)

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« Dans l’amitié dont je parle, les âmes s’unissent et se confondent de façon si complète qu’elles effacent et font disparaître la couture qui les a jointes. »
(Montaigne, Essais, livre 1, chapitre 28). L’amitié véritable dont nous parle Montaigne est une relation de type fusionnel. L’ami n’est pas seulement une connaissance, un compagnon; les différences s’abolissent devant la force de l’évidence et de la ressemblance. L’autre est aussitôt reconnu comme « l’âme sœur ».  Instantanément, la rencontre se transmue en union, la dualité en unité, la ressemblance en complétude, l’échange en accomplissement. Un peu à l’image de la tessère d’hospitalité dont se servaient les amis dans l’antiquité … Ce pouvait être une petite pièce de bois, de métal ou d’ivoire, toujours gravée d’images ou d’inscriptions diverses, que seuls les amis connaissaient. Ensemble, ils brisaient la tessère en deux parties, en conservaient chacun une et l’utilisaient comme signe de reconnaissance. L’essentiel est dit : deux êtres singuliers se rencontrent et comprennent, en un éclair, que leur vie ne sera plus jamais comme avant, que désormais, ils ne seront plus jamais seuls, parce qu’ils viennent de découvrir en l’autre « l’âme sœur ».

« Si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant: Parce que c’était lui, parce que c’était moi.». Cette phrase cerne l’essentiel: quand deux êtres s’aiment, se comprennent et se complètent, ils éprouvent le sentiment étrange d’avoir trouvé en l’autre une « âme sœur », leur «  moitié », c’est-à-dire la seule personne réellement capable de les comprendre et de briser le cercle de la solitude originelle.

Pouvons-nous sonder notre coeur et notre âme avec suffisamment de force et de pénétration pour saisir ce qui nous unit à tel être ? Montaigne ne le pense pas. Le désir est obscur à lui-même, et à la conscience plus encore; il est par définition irrationnel. Autant dire que cette explication n’en est pas une. Il s’agit plutôt d’un pressentiment. Indémontrable. Invérifiable. Il n’empêche que l’amitié – tout autant que l’amour – semble relever du miracle : celui d’une rencontre inouïe entre deux êtres singuliers. Cette union des âmes semble s’accomplir sous l’action d’une « force inexplicable et fatale »: elle défie la raison et semble la marque du destin (fatale vient du mot latin « fatum » qui signifie le destin). Les deux amis sont comme subjugués l’un par l’autre. Avant Montaigne, Platon, dans son œuvre Le Banquet, avait déjà évoqué déjà cette idée que l’amour est un charme puissant qui opère une fusion totale entre deux êtres. L’amour leur apporte une complétude et une félicité absolues, donne à chacun « la moitié » qu’il recherchait obscurément depuis toujours et les délivre de leur solitude originelle. Dès lors,  rien ne peut rompre cette union. Pas même la mort. L’amour plus fort que la mort : les poètes romantiques en feront évidemment l’un de leurs thèmes de prédilection.

Souvent, j’entends des personnes s’écrier : « Mais ce dont parle Montaigne, ce n’est pas de l’amitié, mais de l’amour!  Cela ressemble à une véritable description du coup de foudre ! ». Oui, c’est bien l’impression que cela peut donner, surtout si l’on s’avise de poursuivre la lecture du texte : « Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. ». On peut bien sûr penser que l’amour et l’amitié sont des sentiments entièrement différents : le premier naît de la chair, la seconde de l’esprit. Pour ma part, je crois plutôt que l’un et l’autre s’aliment à la même source : celle du désir d’aimer et d’être aimé en retour. Ce n’est qu’ensuite qu’ils sont conduits à se séparer, en aval, comme des fleuves suivant un cours différent. Au regard de leurs formes, l’amour et l’amour se distinguent. Mais n’est-ce pas seulement sous le poids des conventions sociales? Moi, je vois surtout que ces deux sentiments sont intimement liés.

Si l’on admet qu’il y a, en l’existence, une distinction entre ce que chacun se doit à lui-même et ce qu’il doit aux autres, alors l’amitié véritable efface cette distinction. Les amis se doivent l’un à l’autre avant tout, parce que l’amitié prime sur l’égoïsme et sur l’individualisme.

Montaigne et La Boétie, avant même de se rencontrer dans la vie, avaient tous deux lu et apprécié les œuvres l’un de l’autre. En d’autres termes, deux grands esprits venaient de se rencontrer: les écrits et leur réputation avaient créé les conditions de l’amitié; la rencontre lui permit de s’accomplir. Avant même que leurs regards ne soient croisés, leurs âmes s’étaient déjà comprises. Or, nous dit Montaigne, un peu plus loin dans son chapitre,  « notre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l’affection et amitié.». L’amitié véritable se fonde sur un choix volontaire, un consentement plein et entier de deux êtres qui se reconnaissent comme des semblables et des égaux, et dont les esprits se comprennent parfaitement. On ne devient pas amis seulement en raison des circonstances fortuites, ou d’intérêts momentanément partagés. On devient amis parce que l’on s’est choisis mutuellement, parce que les âmes se comprennent et se complètent.

Le choix volontaire, l’engagement mutuel, l’égalité, la réciprocité et la communion spirituelle constituent, selon Montaigne, les caractéristiques essentielles sans lesquelles aucune amitié véritable n’est concevable.

Montaigne avait vingt cinq ans et La Boétie vingt-huit au moment de leur rencontre. La Boétie mourut à l’âge de trente-trois ans. Montaigne ne s’est jamais remis de cette perte. Dix-sept ans plus tard, il écrit : « Si je compare tout le reste de ma vie, quoique avec la grâce de Dieu, je l’ai passée douce, aisée et, sauf la perte d’un tel ami, exempte d’affliction pesante…  Si je la compare, dis-je, toute, aux quatre années qu’il m’a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n’est que fumée, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour où je le perdis, je ne fais que traîner languissant ; et les plaisirs mêmes qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part. J’étais déjà si accoutumé à être deuxième partout qu’il me semble n’être plus qu’à demi. ». se savoir à jamais séparé de l’autre, de son regard, de son visage, de sa voix, de ses pensées vivantes, de sa présence, demeure la pire épreuve qu’il nous soit donné de vivre. L’amitié est une relation fondée sur la joie; mais elle ne révèle sa grandeur et sa beauté que sur fond d’absence toujours possible, et tôt ou tard, dans la confrontation tragique à l’absence irréversiblement advenue. Le cercle de solitude que l’on croyait brisé pour toujours se referme de nouveau. Le chagrin en plus.

De ce chagrin, Montaigne ne se remettra pas. Mais de ce chagrin, Montaigne va faire naître l’une des plus grandes œuvres de la littérature mondiale, ses Essais, à la manière d’un mausolée, pour honorer la mémoire de  la Boétie et tenter de transmuer le désarroi de son cœur en une création victorieuse de son esprit. De point de vue, la composition des Essais est extrêmement significative : le chapitre consacré à l’amitié (Livre1, chapitre 28) est immédiatement suivi des Vingt-neuf sonnets d’Etienne de la Boétie (Livre1, chapitre 29), que celui-ci écrivit « dans sa plus belle jeunesse alors qu’il brûlait d’une belle et noble ardeur » précise Montaigne.

Par bonheur, je n’ai pas connu l’épreuve du feu sur les champs de bataille. Et, de ce fait, je ne sais rien de cette amitié qui peut unir deux êtres au cœur des ténèbres, sous un déluge de feu et d’acier, au milieu de corps déchiquetés et des monceaux de cadavres. Mais le fait a été souvent rapporté d’amitiés indestructibles nées dans de telles conditions. De manière un peu moins tragique, c’est l’amitié dont parle Brassens dans Les copains d’abord. La délicatesse des mœurs ajoute-t-elle quelque chose à la sincérité et à la force de l’amitié? Je ne le pense pas, sans quoi seuls les gens de lettres pourraient se prévaloir de partager une amitié véritable. Mais même dans des conditions des plus extrêmes, rien n’empêche ce rapport de « fraternité spirituelle »: quand l’autre vient à disparaître, c’est toute une part de notre être qui se trouve détruite, annihilée.

Risquer sa vie pour son ami, n’est-ce pas la meilleure façon de s’engager au-delà de soi-même, « à la vie à la mort », et de prouver par des actes que la vie d’un ami est plus précieuse encore que sa vie à soi? Aimer quelqu’un peut conduire jusqu’à désirer prendre sur ses propres épaules le poids du fardeau de l’autre et à souffrir à sa place. Ce sens du sacrifice montre que l’on est capable d’honorer un idéal élevé, et que l’on regarde comme plus précieux que sa propre vie. On m’objectera peut-être que c’est ainsi que pensent et agissent les terroristes kamikazes. Mais c’est la haine qui les aveugle et les pousse à la destruction. Or, l’amitié est création et préservation de liens. Et la différence est de taille.

Je ne prétends assurément pas avoir jamais vécu une amitié comparable en intensité et en qualité à celle que Montaigne a partagé avec Etienne de la Boétie. En revanche, je prétends que ce modèle me paraît un idéal à suivre. Et, au terme d’un demi-siècle passé à errer sur cette terre, je sais que je compte assurément dans ma vie quelques amis et amies dont l’existence réjouit mon cœur et mon esprit, dont la présence m’est absolument indispensable, et sans lesquels et lesquelles ma vie n’aurait jamais atteint ne serait-ce qu’un semblant de plénitude. S’ils viennent à lire mes écrivailleries, ils et elles se reconnaîtront sans peine, frères et sœurs d’esprit et de cœur. Sans compter qu’à côté de mes amis véritables et réellement présents dans ma vie, il y a tous ceux et toutes celles qui m’accompagnent depuis toujours, qui m’ont formé tel que je suis, même si je ne les ai jamais véritablement rencontrés. Pour ces derniers, je pourrais bien avancer les noms de Woody Allen, d’Alain Souchon, d’Epicure, de Spinoza ou de Montaigne, et de quelques autres encore. Je sais qu’ils ne m’en voudront pas de me prévaloir de leur amitié …

 

D. Guillon-Legeay

Professeur agrégé de philosophie, Daniel Guillon-Legeay a enseigné la philosophie en lycée durant près de vingt-cinq ans en lycée. Actuellement chargé de mission au Pôle Numérique de Créteil, il tient le blog Chemins de Philosophie. Suivre sur Twitter: @dguillonlegeay

 

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Commentaires

Des amitiés peuvent-elles naître d’un danger partagé au coeur de la bataille , comme vous l’évoquez ? C’est sûr ! Ernst Jünger , Eric Maria Remarque , Giono , Stefan Zweig , Hemingway , Robert Merle , Vassili Grossman, et bien d’autres, ont amplement décrit le phénomène . Au départ, il y a  » l’esprit de corps  » , que connaissent bien les soldats , mais aussi les pompiers , les gendarmes du secours en montagne ou les policiers du Gign : quand la vie de chacun dépend de la solidarité et du professionnalisme de tous , l’adrénaline monte et la vie prend soudain plus de sel…tout simplement parce qu’on peut la perdre dans l’instant . Qu’ensuite , on se découvre des intérêts communs ou des passions partagées et voila des amitiés  » à la vie , à la mort  » . Mais , bon , tout le monde n’est pas amené à vivre ce type d’expérience exceptionnelle . Pour ma part , j’en resterai à une définition plus modeste et plus prosaïque : l’ami , c’est celui qui vous fait du bien . Notamment parce qu’il sait vous dire , dans les moments de délire ( politique, par exemple) ou de désespoir ( amoureux, par exemple ) :  » Et si tu arrêtais de déconner ! ».

par Philippe Le Corroller - le 27 septembre, 2014


Bravo pour ce texte sur l amitié, à ce jour je pense avoir perdu cet Autre qui comblait tant mon esprit, cet Autre avec qui l’espace temps était figé parce que des intellects en pleine osmose s’abreuvaient l un de l ‘autre, et puis quand cet Autre disparaît le vide s’installe et le fardeau de cette absence se présente, plus jamais je ne retrouverai cette alchimie et cela me rend triste, désormais rien n’a plus la même saveur et mon esprit ne se nourrit plus de la même façon, je survie dans ce monde sans Ami sans mon Autre et je m’affaiblit tous les jours un peu plus…. Rien n est plus pure que l’amitié

par Jenevailo - le 28 septembre, 2014


Tout d’abord, merci beaucoup pour vos compliments concernant mon article. Ensuite, ce que vous relatez de votre expérience personnelle coïncide assez avec ce que décrit Montaigne. Aussi me permettrai-je de vous suggérer d’explorer la piste suivante. Montaigne a tenté de surmonter son chagrin en continuant d’aimer la vie et -surtout- de penser, d’écrire, de créer. Créer (quelles que soient les voies empruntées, quels que soient les domaines d’activité…) permet de nous connecter aux énergies que le chagrin tente d’étouffer en nous. Mais avant de se lancer dans ce genre de démarche, il faut peut-être accueillir les signes d’affection des amis qui apportent leur soutien et leur réconfort et écouter la petite voix qui, en chacun de nous, murmure: »je ne veux pas mourir ».

Cordialement

Daniel Guillon-Legeay

par Guillon-Legeay Daniel - le 30 septembre, 2014



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