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Lettre à la petite fille qui a traité Christiane Taubira de guenon

25/10/2014 | par Jean-Claude Bourdin | dans Politique | 6 commentaires

 

Christiane-taubira
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Il y a un an exactement, le 25 octobre 2014, lors d’un déplacement en région de la Ministre de Justice Christiane Taubira, une jeune fille de 12 ans de la Manif pour tous a tendu une banane à la Garde des Sceaux en s’écriant : « Une banane pour la guenon ». Le philosophe Jean-Claude Bourdin, professeur émérite à l’Université de Poitiers, revient sur cette affaire et écrit une lettre à cette adolescente.

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Au milieu de la tempête que tu as provoquée, je pense à toi. J’imagine que tu dois être au courant : on a dû te dire qu’ « on » parle de toi, plutôt de ce que tu as dit l’an dernier, lors de la manifestation contre le projet défendu par la Ministre. Plusieurs des grandes personnes ont été scandalisées, d’autres se sont amusées bruyamment, et Mme Taubira a été sans doute très affectée. Tu as dû entendre utiliser dans les médias le mot « racisme ». Je crois que tu ne sais pas très bien ce que ce mot signifie ; peut-être penses-tu que c’est une façon d’être comme une autre. Je ne sais pas ce qu’en pensent tes parents ; en tout cas à leur place je serais très malheureux pour toi.

Je t’aurais dit ceci : « les enfants pensent des tas de choses avec des mots dont ils ne saisissent pas toujours le sens et la portée. Ils aiment taquiner les autres et en rire. Par exemple, ils aiment bien comparer les gens à des animaux. Moi quand j’étais petit, avec ma sœur et mes copains, on se moquait d’un voisin qui avait un gros nez, avec de grosses narines écartées, il avait la peau rose et un visage tout rond : on disait « voilà le cochon ! ». Un autre nous faisait penser à un cheval, il était grand, il découvrait ses dents et ses gencives quand il riait. On imitait en cachette le hennissement d’un cheval et cela nous faisait rire. Une femme qu’on croisait en allant à l’école, était grande, maigre, avec un long cou et un nez pointu qui nous faisait penser à un héron. Cochon, cheval, héron : ce n’était pas méchant, cela restait entre nous et nous faisait rire. Et on oubliait vite, ils ne nous avaient rien fait. Nous croisions souvent dans la rue ou dans le métro des Noirs. Des hommes qu’on dit « noirs », alors que si tu les regardes bien tu verras que « noire » n’est pas la couleur de leur peau. L’un d’entre nous a dit un jour qu’ils ressemblaient à des singes. Je ne sais pas pourquoi, cela me faisait rire, mais cela me semblait mal. Je me disais que ni le gros monsieur, ni le grand, ni la dame au nez pointu n’aimeraient qu’on leur dise « cochon, cheval, oiseau ». Le Noir non plus n’aimerait pas qu’on le compare à un singe. Une fois devant nos parents, quelqu’un a dit que « les Noirs ressemblent à des singes ». Ils nous ont dit qu’il ne fallait pas dire des choses pareilles, et en outre que cela ne pouvait pas être vrai, que seuls des singes ressemblent à des singes ; que parler comme ça était une insulte grave, que cela ne leur ferait pas plaisir de l’entendre. Nous avons appris que ce n’était pas bien de rire des gens, surtout en voulant les blesser. Que notre copain Paul qui est gros n’aime pas qu’on se moque de son physique ; et que l’apparence physique ne compte pas. Alors on peut bien penser ce genre de choses, mais qu’il fallait apprendre à ne pas le dire et aller jusqu’à ne plus le penser ».

Je crois que tes parents ne te disent rien de tout cela. Ils ont dû parler devant toi, à la maison, de cette dame ministre, ils se mettaient très en colère, ils l’ont insultée, ils se marraient, ils ne supportaient pas qu’elle ait fait voter une loi qui permet à des gens du même sexe de se marier. Tu dois trouver toi aussi que c’est bizarre, que cela ne se fait pas, que c’est dégoûtant. Autour de toi on doit utiliser des mots grossiers et insultants pour désigner ces gens qui préfèrent aimer des gens du même sexe qu’eux plutôt que ceux d’un sexe différent. Tu ne comprends pas ce que cela veut dire, mais tu sais que pour faire un bébé il faut un homme et une femme ; et alors tu penses, à moins qu’on l’ait dit autour de toi, que si des hommes et des femmes se marient entre eux, il y aura moins de bébés en France. Et puis tes parents ont été outrés, scandalisés quand on a évoqué la possibilité que ces gens adoptent un enfant. Tu as entendu les mots de « pédés », de « pédophiles », tu as cru que c’était la même chose. Tu as peur des pédophiles, et tu as raison. Mais tu es trop jeune pour comprendre ce qui se passe en France et dans de nombreux pays  concernant l’évolution de la famille.

Mais tu n’as pas eu raison d’insulter Madame Taubira. Tu t’es conduite comme un petit perroquet qui répète ce qui se dit autour de toi. Tu t’es mêlée d’affaires compliquées qui te dépassent et si tu ne le sais pas, je te dis que tu as fait un acte politique et pas seulement une « bonne blague ». Je t’explique : tant que ce genre de « blague » est dite entre amis ou en famille, c’est ce qu’on appelle une conduite « privée », où on a le droit de dire tout et n’importe quoi. À chacun de voir si c’est bien de rire pour se moquer de personnes sur leur physique. Mais dehors, en public, devant d’autres personnes, dans une manifestation, avec des médias, en certaines circonstances, c’est politique. Alors des mots sont comme des actes, des insultes sont comme des gifles. Et celui ou celle qui dit quelque chose est responsable de ce qu’il ou elle dit. Et maintenant je te dis ce qui s’est passé : toi, petite fille, sans doute bien gentille, dégourdie qui n’a pas sa langue dans sa poche, qui a des parents aimants, tu a cru faire quelque chose de drôle, comme souvent et qui déclenche les applaudissements de tes parents et ami(e)s. Tu savais que tu avais ton public qui t’approuverait et que tu ne risquais rien à dire ce que tu avais entendu répéter plusieurs fois autour de toi. Mais tu as déclenché une charivari politique à un moment où pas mal de gens qui se croient respectables insultent des gens à cause de leur peau, de leur façon de s’habiller, de leur religion, de leur nationalité. Si j’étais ton père, je te dirais que ces personnes qui insultent ne sont pas respectables. Tu sais la différence entre l’amour et la haine, j’imagine. Je crois que tu es catholique. Tu dois savoir que ta religion dit que nous devons nous aimer les uns les autres. Et si c’est parfois difficile, que nous ne devons pas haïr autrui. Réfléchis un peu, demande-toi si ce que tu as dit et fait est chrétien.

Je ne sais pas si tu vas lire cette lettre aujourd’hui. Je t’avoue que j’en doute. Mais je l’écris quand même en me disant que tu la liras dans une dizaine d’années. Je souhaite que tu n’aies pas eu à traîner avec toi un sentiment de culpabilité. Tu n’as pas été complètement responsable de ce que tu as dit et fait. Je te suggère, maintenant que tu es adulte, d’écrire à Madame Taubira et de t’excuser auprès d’elle. Ce sera le meilleur moyen pour te décharger du poids et de la pression que tu portes sur toi depuis cet incident. À moins que d’ici là tu sois devenue une pauvre héroïne de partis politiques qui exploitent la haine et la peur. Mais j’ai confiance en toi, tu es à un âge où tout n’est pas joué et tu as un cœur et une raison. Écoute les.

 

Jean-Claude Bourdin

Professeur émérite de philosophie à l'Université de Poitiers, où il a dirigé le département de philosophie, Jean-Claude Bourdin a été chercheur au Centre de Recherche sur Hegel et l’Idéalisme allemand. Il est l'auteur entre autres de Hegel et les matérialistes français du XVIIIe siècle (Klincksieck, 1992) ; Diderot. Le matérialisme (PUF, 1998) ; Althusser : une lecture de Marx (PUF, 2008) et L'Encyclopédie du Rêve de d'Alembert, avec Sophie Audidière et Colas Duflo (CNRS- Editions, 2006).

 

 

Commentaires

A propos des insultes racistes contre Mme Christiane Taubira , voici une très belle leçon de pédagogie et de tolérance par JC Bourdin. Il est bon qu’un adulte se comporte comme tel et, s’adressant à une adolescente, manie la raison et la compréhension plutôt que l’invective et la désapprobation.

A noter d’ailleurs que ce propos s’adresse à d’autres adultes également qui feraient bien de méditer la leçon. Car s’il faut parler de politique – comme c’est en effet le cas ici -, alors il convient de rappeler que toute atteinte portée à un magistrat ou à une ministre de la République dans l’exercice de ses fonctions concerne en réalité tous les citoyens, non seulement selon l’opinion qu’il défend (être pour ou contre telle ou telle loi) mais encore dans son statut même de citoyen qui lui confère justement le droit d’exprimer ses opinions. C’est en quoi cette affaire est politique.

Cela s’applique également aux attaques ignobles qui ont été portées par un autre ministre de la République, Mme Najat Vallaud-Belkacem, et c’est pourquoi j’écrivais il y a quelques temps: « Il ne faut pas s’y tromper: à travers elle, c’est la République qui est visée, dans ses institutions, dans ses valeurs et dans ses idéaux » dans mon article intitulé: Pourquoi il faut défendre Mme Najat Vallaud-Belkacem. Voir: http://chemins-de-philosophie.over-blog.com/2014/09/pourquoi-il-faut-defendre-mme-najat-vallaud-belkacem.html

Daniel Guillon-Legeay

par Daniel Guillon-Legeay - le 25 octobre, 2014


Erratum:
Oups! Au lieu de lire : « qui ont été portées par un autre ministre », il faut bien entendu lire: « qui ont été portées contre une autre ministre ».
Cordialement
Daniel Guillon-Legeay

par Daniel Guillon-Legeay - le 25 octobre, 2014


bravo !!!

par Anne-Marie Francotte - le 28 octobre, 2014


Belle leçon de pédagogie .

par Selena - le 3 novembre, 2014


Oui c’est bien un singe

par Lolo margerite - le 10 février, 2015


bon bah sa va c est une môme mdr!! c est vrais qu elle a exagérer c est pas sympa pour le singe.

par vianet - le 31 octobre, 2015



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