iPhilo » Pourquoi le djihadisme peut-il recruter dans nos démocraties libérales ?

Pourquoi le djihadisme peut-il recruter dans nos démocraties libérales ?

2/12/2014 | par Jean-Sébastien Philippart | dans Monde | 11 commentaires

Download PDF

Même si, comme y insiste justement Guylain Chevrier, le djihadisme n’est pas d’abord, quantativement parlant,  le fait de « convertis », la terreur exercée par l’État islamique en Irak pose à nous Occidentaux, enfants de la démocratie, une énigme absolument terrible. Comment de jeunes gens surgis de nulle part et sans histoire, formés à l’école du creuset démocratique, ont-ils pu tout quitter par amour de la mort ?  Peu importe que les médias aient monté en épingle ce « phénomène » des conversions expresses au radicalisme mortifère, ledit phénomène n’en mérite pas moins une attention rigoureuse, laquelle n’empêche pas d’interroger le lien entre islam et islamisme.

Car les « experts » se sont précipités de répondre en se contentant d’évoquer le « vide » idéologique de nos sociétés « désenchantées » que le djihadisme viendrait donc combler. Au fond, cette réponse sonne comme l’échec d’un mécanisme de défense face au mal absolu. En rendant responsables nos démocraties libérales de détruire leur jeunesse à coups de matérialisme débridé et déboussolé, on relativise l’horreur pratiquée par une barbarie dont on ne préfère pas mesurer l’ampleur. La gorge serrée, on préfère ironiser en voyant les barbares s’emparer de notre communication hypermoderne pour la retourner contre nous comme un miroir reflétant le vide où se précipiterait notre civilisation.

Le mal est pourtant bien plus profond : avant d’être sociétale, l’abîme est en nous. Ce n’est pas la société qui rend l’homme mauvais : chaque homme s’expose d’abord en soi-même à un abîme inhumain d’où peut surgir la passion de détruire.

Mais, dira-t-on, l’agencement démocratique ne consiste-t-il pas précisément, comme le pensaient les Grecs, à brider les passions par la force de sa tempérance ? En réalité, plutôt que de se focaliser sur les mécanismes qui pervertiraient nos démocraties, il convient de comprendre qu’il appartient à l’espace (et au temps) démocratique lui-même d’être traversé par des failles qui constituent comme des appels d’air favorisant l’embrasement des passions dirigées contre nos semblables. Autrement dit, ce qui me différencie fondamentalement d’un candidat au Djihad n’est rien d’autre que la capacité à surmonter ou endurer les failles qui scandent mon existence en société. (Savoir ce qui détermine cette capacité n’est pas ici notre question.)

Que faut-il entendre par « failles » essentielles à la démocratie ? Comme y insiste le philosophe Claude Lefort, la démocratie est avant tout un régime politique dont le lieu du pouvoir est vide. C’est dire que le pouvoir n’appartient à personne en particulier et que les représentants du pouvoir ne détiennent pas la vérité. Dès lors, l’exercice démocratique ne va pas sans inquiétude dans la mesure où les questions débattues ne trouvent jamais de réponses définitives. Corrélativement, le malaise est dû à ce que le citoyen ne peut pas rendre responsable l’un ou l’autre dirigeant de sa situation, puisque personne n’incarne le pouvoir. D’où l’illusion de croire que le « véritable » pouvoir est exercé dans l’ombre par des individus voués exclusivement à leurs propres intérêts au détriment de l’intérêt général.

En somme, vivre en démocratie revient à vivre une crise de la représentation du fait de l’indétermination foncière dans laquelle s’aventure le pouvoir. Mais de cette indétermination peut paraître alors, aux yeux de l’homme démocratique, l’image d’une société anarchique, au bord de l’éclatement, au bord d’une désintégration causée par un groupe d’individus dissimulés derrière la façade de la représentation parlementaire. D’où une angoisse par définition insupportable, en quoi peut gronder le ressentiment.

L’indétermination démocratique qui condamne également toute nation à ne pas pouvoir se faire une image claire et distincte d’elle-même, répond de cette manière à la pluralité essentielle qui constitue toute société. L’instabilité du pouvoir démocratique rend compte au niveau institutionnel de la particularité que chaque individu se découvre comme essentielle à soi-même dans sa confrontation aux autres. Or, que la société attende de moi l’expression d’une certaine autonomie peut s’avérer être une tâche trop lourde pour un seul homme.

La radicalité du djihadisme n’est alors compréhensible qu’eu égard à cette indétermination propre à la démocratie.

Face à l’incertitude démocratique ou moderne, l’islamisme mobilise par les armes une vérité absolument objective, tombée du ciel, indiscutablement divine. Une vérité ne laissant place à aucun doute, une vérité écrasante exigeant sa soumission.

Face à une société moderne exposée à son éclatement, l’islamisme cherche à réaliser le fantasme d’une communauté pure et homogène. Il apparaît ainsi comme le mouvement même d’une purification par laquelle la société retrouverait, regagnerait l’authenticité d’une vérité intemporelle, la vérité d’un islam lavé de toute tentation moderne.

Face à l’incertitude qui peut miner tout individu sur le plan pratique, il prescrit à ses adhérents une action incontestable : éliminer le mal qui sévit ici-bas au nom de la vérité et rallier ainsi le Bien.

Face au malaise de l’individualité moderne fatiguée de ne reposer que sur elle-même, il dépersonnalise ses adhérents en les plongeant dans un mouvement qui les dépasse totalement — la divine purification — et où l’initiative personnelle n’a dès lors pas lieu d’être. Face à la solitude à laquelle accule toute responsabilité, il offre l’extase d’une communion mystique.

Le totalitarisme islamiste est donc inséparable de la démocratie parce qu’il surgit comme une réaction à celle-ci. Mais inversement, il apparaît comme une tentation de l’individu éprouvant l’indétermination ouverte politiquement par la modernité. Si l’espace et le temps démocratiques sont susceptibles d’inquiéter l’être humain en le suspendant à des failles, ils sont également susceptibles d’éveiller la passion de détruire comme fuite dans la haine au contact de l’insupportable. Le djihadisme offre de cette manière un thème éminent auquel peut s’accrocher la pulsion destructrice.

 

Jean-Sébastien Philippart

Agrégé de philosophie, Jean-Sébastien Philippart est conférencier à l'Ecole Supérieure des Arts Saint-Luc de Bruxelles.

 

Inscrivez-vous à la newsletter iPhilo !

Recevez le premier journal en ligne gratuit écrit par des philosophes dans votre boîte mail !

 

Commentaires

En effet, l’Occident n’a plus l’habitude de voir un pouvoir politique absolu. Il faudrait pourtant se rappeler que, pour le pis, les totalitarismes ne sont pas si loin de nous.

par Le petit philosophe - le 2 décembre, 2014


Bravo, il n’y a rien à ajouter !

par A. Terletzski - le 2 décembre, 2014


Holà non ! Cest pas un vide qu’il y a en démocratie… C’est un semblant de liberté ! Cette liberté de consommer qui n’en est plus une avec la crise.
D’où le fleurissement de vandales sans foi ni loi qui veulent s’amuser à retrouver cette liberté de gagner sans effort, le sentiment de puissance ou je ne sais quel instinct qui anime tout individu normal. C’est la désillusion et les bombes qui leur tombent sur la tete qui les fait revenir au bercail. L’aventure semble passionnante pour des âmes envenimées par la haine de l’autre et remontés par la colère contre les pourris, détournés par des médias d’évidence sans principes ni éthique, et par des penseurs qui ne pensent pas leurs pays mais remettent la faute sur des grands gamins qui vivent un peu tard une rébellion contre l’autorité d’Etat identifiée à une autorité paternelle inexistante, qui se réalisent en bravant l’interdit vers l’islam ce diable horrible qui va manger vos femmes et enfants et liberté, au lieu de commencer a apprendre leur alphabet. Oui je ne crois pas que ces grand enfants aient lu un livre entier, ils sont sûrement trop paresseux pour ca et ils préfèrent jouer a halo ou d’autres jeux de guerre sur lesquels ils passeraient des heures plutot qu ouvrir un livre de philosophie ou meme de théologie et je suis sur que ces djihadistes ne connaissent rien a l’islam évidemment ni aux causes qu’il défend. Parce qu’il me semble que ces terroristes tuent d’autres musulmans et dans l’islam on ne tue pas ses frères de foi qu’ils soient chiites ou autre.
Que les gris ne s’y trompent pas. Aucun blanc ne craint son égal blanc qui va tuer des gris… La seule crainte ambiante est celle du retour de ceux ci au foyer avec des images de la réalité.

par Seyhan - le 2 décembre, 2014


…Tout à fait d’accord pour dépasser la stricte explication socio-culturelle du phénomène dont les racines sont en effet plus profondes. Elles « pointent » non seulement une forme d’impasse, consubstantielle à la démocratie, mais constituent également un « thème éminent auquel peut s’accrocher la pulsion destructrice ». Incarnation contemporaine de Thanatos ?
Une frustration toutefois à l’issue de l’analyse, celle d’une absence de projet crédible susceptible de contrer cette machine de guerre terriblement efficace.

par Anna92 - le 9 décembre, 2014


[…] y a peu, Patrick Ghrenassia, Jean-Sébastien Philippart et Jean-Michel Muglioni s’étaient interrogés sur les origines du terrorisme et notre réaction […]

par iPhilo » Charlie Hebdo : la barbarie et le fanatisme - le 7 janvier, 2015


La question hélas du pourquoi le djihadisme peut-il recruter dans nos démocraties libérales ? a une réponse toute trouvée. Les lieux sont certains quartiers populaires, pour quelles raisons? 1. Le poids de la mémoire coloniale et de lutte de décolonisation, 2. la confrontation de valeur de rejet du spirituel depuis la loi de laïcité en France et 3. la présence d’une religion n’ayant pas subie la charge de plus de trois cent ans ou les philosophes exerçaient une critique violente de l’obscurantisme jusqu’à museler les prétentions hegemonique de la religion chrétienne et la rendre ainsi inoffensive, mais encore 4. les vagues d’immigration pour peupler des quartiers en banlieue, 5. l’inégalité face à l’embauche et des manques dans les politiques d’insertion sociale, 6. des phénomènes d’intériorisation des stigmatisations puis des processus de constructions identitaires intériorisant un rejet (contre rejet, ‘ils’ ne veulent pas de nous nous non plus), 6. des intériorisations de contre modèles de réussite sociale tout d’abord les rappeurs, les  »pseudos gangsters » enfin un retour à l’identité spirituelle et religieuse. Le tout dans un contexte de crise avec 7. des discours politiques et journalistiques stigmatisant une communauté religieuse musulmane. 8. des injustices sociales par des contrôles policiers au délit de faciès ou bavures. 9. L’intériorisation d’une impossibilité de s’en sortir = Montée du ressentiment + personnalités et identité en souffrance + jeunesse et énergie, colère 10. absence de liens familiaux forts ou amicaux dans cette société = possibilité de radicalisation car le désir peut s’exprimer sous la forme de la haine = possibilité accrue de passage à l’acte violence si absence de réseau social et marginalisation pas de lien avec personnes de cette société. Quelle est la solution? Trouver un récit national nouveau dans lesquels des musulmans seraient une composante naturelle de la société française prêt a se battre contre les menaces contre la société francises et ces valeurs, autrement dit, il faut inventer un nouveau patriotisme démocratique multiculturel et confessionnel prônant les valeurs de la liberté d’expression, liberté et égalité, une nouvelle représentation nationale.

par MASSET Thibault - le 10 janvier, 2015


Le défaut de la réflexion philosophique est sans doute de passer trop directement à la généralité en manquant une analyse plus spécifique. D’autant plus que la question du rejet de l’individualisme ne concerne certainement pas que l’islamisme. Il en est de même du socialisme, du christianisme, du fascisme, du romantisme allemand (pour la partie philosophique), etc.

L’individualisme moderne est d’ailleurs plus une représentation qu’une réalité. Dans les deux sens. Il existe une communauté moderne, et il existait des individus, et des individualismes, antérieurement.

La réalité est plutôt l’opposition du tribalisme/nationalisme à l’idée d’une universalité des individus. Et ce n’est effectivement pas gagné. Mais encore une fois, ça ne concerne pas que l’islam.

par Jacques Bolo - le 10 janvier, 2015


Masset Thibault, j’ai bu vos paroles.
Merci pour cette énumération de rappels.

par Seyhan - le 10 janvier, 2015


[…] [1] Nous avons avancé ailleurs que chacun d’entre nous est exposé à la possibilité de se faire l’agent du mal. Mais cela ne […]

par iPhilo » Union nationale : penser sous le coup de l’événement - le 11 janvier, 2015


Merci M. Masset.
Hollande à l’IMA ce matin va dans le bon sens. Il faut que chacun de nous continue dans ce sens et s’ouvre vers l’autre, cet étranger de la France, et pourtant bien français. Le tout avec le même élan que samedi et dimanche.

par Jean Barès - le 15 janvier, 2015


Plutôt intéressant cet article, la question des dérives de la démocratie, mais de là que les gens puisse l’entendre, il faudra encore beaucoup de temps, en entendant, les gens veulent un vrai chef d’état, par la même, d’une manière inconsciente, le rejet de la démocratie en tant que telle ; illusions, désillusions, la responsabilité n’est pas avant tout celle des hommes de science, des intellectuels populaire, celle aussi du plus grand nombre ? Serait ce encore des croyances primitive plus ou moins élaboré selon le statut social ?

par Mehdi - le 23 avril, 2017



Laissez un commentaire