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Jean Baudrillard. Quand l’événementiel l’emporte

23/03/2015 | par Anne Sauvageot | dans Art & Société | 5 commentaires

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Cet article de la sociologue Anne Sauvageot, professeur à l’Université de Toulouse le Mirail a été publié le 2 mars 2015 sur le site du magazine Mondes Sociaux. Elle a récemment publié l’ouvrage Jean Baudrillard, La passion de l’objet (PUM, 2014).
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L’objet, la valeur, la séduction, le virtuel sont quelques-uns des « mots de passe » qu’emprunte Jean Baudrillard pour départager le réel et le virtuel, l’illusion et le simulacre,  la réalité et son double l’hyperréalité. En bref, pour démasquer l’avènement généralisé du régime de la simulation sous l’emprise du numérique et des technologies de l’information.

L’objet – sa représentation, sa manipulation, sa « déréalisation » – n’a cessé d’interpeller Jean Baudrillard. Au début c’est l’objet de nos espaces ordinaires pris en charge ou en otage par notre société de production et de consommation. Ensuite ce sont ses doubles – les simulacres autoréférentiels – que plébiscite notre société du numérique. On passe alors des objets au pluriel, de leur foisonnement, de leur excès en tant que marchandises, à leur disparition à travers leur modélisation informatique « ex nihilo ». Dès lors, le régime de la simulation, sous la gouverne du médiatique, excède l’objet pour se généraliser au social en son entier : l’imposition du « temps réel » sans passé ni futur, l’immersion dans les réseaux sociaux sur Internet, la compulsion de l’événementiel à l’échelle de la mondialisation.

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L’objet signe

L’objet signe est l’objet de la consommation ou plutôt la manière dont celle-ci fait d’un système des objets, un système cohérent de signes. Avec Le système des objets , son premier ouvrage, on se situe en 1968. Les intellectuels de gauche critiquent le pouvoir de la marchandise qui, bien loin de répondre à des manques ressentis à l’intérieur d’une pratique, répond bien davantage à l’imaginaire d’un « manque », cet imaginaire que crée de toutes parts le langage publicitaire. L’objet n’est plus défini à partir d’un usage, mais du point de vue de sa signification sur le plan social : le standing et la valorisation de soi. La valeur personnelle du consommateur s’incarne dans l’objet personnalisé, qu’il s’agisse de telle ou telle montre ou beaucoup plus trivialement d’une poubelle à fleurs.

Baudrillard bien sûr est très proche de « la société du spectacle » de Guy Debord ou des pamphlets de Raoul Vaneigem lorsque celui-ci disait : « le pouvoir d’achat est  la licence d’acheter du pouvoir », ou encore « On n’a plus l’âge de la peau mais de ce que l’on achète ». Mais il s’éloigne de leur dialectique du vrai et du faux et progressivement se désintéresse de la notion de besoin, inacceptable, selon lui, dans son essentialisme. Et le vrai et le faux ne sont à ses yeux que des  valeurs produites elles-mêmes par le système.
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L’objet simulacre

Le simulacre à l’état pur est le produit du calcul digital sans origine, sans réalité autre que l’abstraction de l’algorithme. Le simulacre est le modèle, non pas d’une réalité mais de l’absence de toute réalité préexistante. Il initie le moment où les modèles précèdent les faits et les événements. Il introduit le règne de l’hyperréalité par le biais de modèles numériques plus performants, plus parfaits, plus réalistes que le réel. Mais l’hyperréalité s’étend bien au delà du seul registre de la modélisation et de la simulation par ordinateur. Elle génère tous les excès : la prolifération des images et des informations en « temps réel », l’accélération des réseaux sociaux (Twitter, Facebook…) et des virus, la compulsion de l’événementiel. L’hyperréalité est « cette gigantesque entreprise technique d’élimination du monde naturel sous toutes ses formes » et sa recomposition virtuelle par la prolifération de la communication, la déréalisation de l’économie, les artefacts intelligents, la manipulation génétique…

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De l’information à l’événementiel

En amont du règne de la simulation, l’événement est premier, avant que ne s’y substitue son image et le discours qui l’interprète. La stratégie de l’information vise désormais l’inversion : le film-catastrophe précède l’événement ; l’attentat contre les Twins Towers a été maintes fois imaginé comme scénario, et par exemple par La Tour infernale… La fascination de l’attentat est d’abord celle de l’image. Les nouvelles technologies de l’information ont donc cette propension à précéder l’événement et à le surenchérir. Les braquages, les détournements d’avion, les attentats sont des simulacres parce qu’ils sont déjà orchestrés par les mises en scène médiatiques. Les school shouting, par exemple – ces fusillades dans les établissements scolaires – donnent lieu à des vidéos qui sont recyclées inlassablement sur You tube et nourrissent les fans béats d’admiration devant leurs héros. Que les médias peuvent-ils espérer de mieux que de proclamer l’événement dont ils ont nourri les simulacres qui les précèdent ? La contagion des images qui se dupliquent et s’engendrent elles-mêmes est virtuellement sans limites et introduit l’information comme catastrophe orchestrée par la pandémie silencieuse des réseaux sociaux.

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L’actualité de la pensée de Jean Baudrillard

« La forme totalement scénarisée de la vie », telle que l’a anticipée Jean Baudrillard dès les années 1980 avec l’émergence de la révolution de l’information, nous invite à présent à considérer sous cet angle les événements terroristes de ce début 2015.

Certes on peut – et sans doute est-il légitime de le faire – emprunter les analyses socio-politiques attendues : un contexte post-colonialiste en toile de fond, l’arrogance d’un Occident justicier dans les conflits du Moyen-Orient, une montée généralisée de l’islamophobie et de façon plus locale, la stigmatisation d’une population ethnicisée marquée par une ségrégation spatiale et une précarité croissante. Ces facteurs sont de toute évidence majeurs, mais les assassinats perpétrés à Charlie Hebdo et dans le magasin Hyper Cacher de la région parisienne sont aussi la résultante d’une médiatisation outrancière des phénomènes qu’elle révèle et entretient. S’ils constituent un événement qui a secoué d’indignation une large partie du monde, la cérémonie à laquelle il cet événement a donné lieu l’intègre de plain-pied dans cette logique précipitée d’un événementiel fantasmé qui l’emporte sur le réel lui-même. Comment ne pas ressentir émotion, sentiment de solidarité et exaltation face aux images diffusées en boucles – telles une incantation psalmodique – de foules tricolores chantant La Marseillaise et acclamant la police ?

Record d’audience historique, les réseaux crépitent : « Je suis Charlie », « Nous sommes Charlie », « Nous sommes tous Charlie »… excepté les autres. Mais au juste, que signifie cette identité d’emprunt, cette identité usurpée, cette identité fantomatique ? Où se situent les frontières entre le réel (les multiples motivations contradictoires d’ « être » ou de « ne pas être » Charlie), la fiction, le fantasme ou l’hyperréalité ? Les médias ont bien œuvré : après les assassinats, les profanations de cimetières (juifs de préférence) suivent la même logique, celle d’un événementiel qui l’emporte et qui satisfait notre immense désir d’événement. Sans aucun doute ces actes répréhensibles sont-ils bien réels – comme ceux qui les ont précédés et ceux qui leur succèderont – mais ne répondent-ils pas à l’insatiabilité médiatique dont participent acteurs et téléspectateurs, tous immergés dans la même hyperréalité, tous responsables ?

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Pour aller plus loin
* Sauvageot Anne, Jean Baudrillard, La passion de l’objet, éd. PUM, 2014.
* Baudrillard Jean, Le système des objets, éd. Gallimard, 1968.
* Baudrillard Jean,  Simulacres et simulation, éd. Galilée, 1981.
* Baudrillard Jean, Le crime parfait, éd. Galilée, 1995.
* Paton Nathalie, Vers une individuation médiatisée par la participation à une scène subculturelle numérique : les auteurs de school shootings et leurs publics, Thèse de sociologie, LISST-CNRS, Université Toulouse-Le Mirail, 2012.

 

Anne Sauvageot

Docteur en sociologie, Anne Sauvageot est Professeur à l’Université de Toulouse le Mirail et directrice de la collection « Sociologiques » des Presses Universitaires du Mirail (PUM). Auteur de plusieurs ouvrages, elle a notamment publié L’épreuve des sens de l’action sociale à la réalité virtuelle (PUF, 2003) ; Sophie Calle, l’art caméléon (PUF, 2007) et récemment Jean Baudrillard, La passion de l’objet (PUM, 2014).

 

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Commentaires

La dérive atteint également l’intellectuel moderne. Lorsque la philo se fait spectacle, mode, ou prêt-à-penser.

par SIMON - le 23 mars, 2015


[…] L’objet, la valeur, la séduction, le virtuel sont quelques-uns des « mots de passe » qu’emprunte Jean Baudrillard pour départager le réel et le virtuel, l’illusion et le simulacre, la réalité et son double l’hyperréalité. En bref, pour démasquer l’avènement généralisé du régime de la simulation sous l’emprise du numérique et des technologies de l’information.  […]

par Jean Baudrillard. Quand l’év&eacut... - le 23 mars, 2015


[…] “ L’objet, la valeur, la séduction, le virtuel sont quelques-uns des « mots de passe » qu’emprunte Jean Baudrillard pour départager le réel et le virtuel, l’illusion et le simulacre, la réalité et son double l’hyperréalité. En bref, pour démasquer l’avènement généralisé du régime de la simulation sous l’emprise du numérique et des technologies de l’information.”  […]

par Jean Baudrillard. Quand l’év&eacut... - le 23 mars, 2015


« Sans aucun doute ces actes répréhensibles sont-ils bien réels – comme ceux qui les ont précédés et ceux qui leur succèderont – mais ne répondent-ils pas à l’insatiabilité médiatique… »

Le réel ou l’événement — qui est toujours ce qu’on n’attendait pas — ne répond à rien, c’est à la pensée qu’il provoque d’en répondre. Comme toujours et à dessein, le discours postmoderne sur le simulacre fonctionne lui-même comme un simulacre en confondant événement et fait (le récit à propos de l’événement) : le réel serait en réalité un effet de réel. Et de recycler structuralisme et technophobie à travers le fantasme d’une machine événementielle dont nous serions les produits de masse. Bref, un discours réactif qui s’immunise contre le réel dans une cascade de jeux de mots dont le bruit recouvre le cri des victimes. Puisqu’il faudrait comprendre, dans l’ivresse qu’il y a à se détester, que les victimes, les vraies, ne seraient pas celles que l’on croyait…

par Jean-Sébastien Philippart - le 23 mars, 2015


Baudrillard se caractérise essentiellement par la forme des son discours, un style littéraire fondé sur des jeux sur les mots (ou de simples jeux de mots). Dire que le superflu peut être un besoin ne signifie pas qu’il n’y a pas de besoin, ni de superflu d’ailleurs. Ce sont deux ordres différents d’usages des mots.

L’intérêt de Baudrillard est alors qu’il permet d’éclater les analyses habituelles dans ce qu’elles ont de convenu. Mais ça marche seulement en ce que le convenu est effectivement faux.

par Jacques Bolo - le 24 mars, 2015



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