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Jean Baudrillard : «Notre système est hanté par le mur de l’échange impossible»

15/05/2018 | par L'équipe d'iPhilo | dans Classiques iPhilo | 8 commentaires

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VIDEO : Nous vous proposons une fois par mois des vidéos de philosophes glanées sur le web. Car si l’on connaît leurs noms, parfois leurs pensées, souvent nous manque-t-il leur voix. Retrouvez ainsi le ton et le souffle des philosophes dans leurs propres mots. En mai, c’est une grande figure intellectuelle de la deuxième moitié du 20e siècle, Jean Baudrillard, que nous vous proposons de visionner et de lire.

Lire aussi : Jean Baudrillard. Quand l’événementiel l’emporte (Anne Sauvageot)

Né en 1929 et mort en 2007, l’auteur de Le système des objets (1968) et de La société de consommation (1970) est l’un des plus fins analystes de notre temps. Dans une société d’abondance, voire de surabondance, les objets sont moins recherchés pour leur utilité que parce qu’ils sont porteurs de signes, qu’ils permettent aux hommes de se distinguer les uns des autres. D’où, pour Baudrillard, l’importance absolue des notions de «valeur» et d’«échange». Afin de capter ces signes, nous échangeons des objets auxquels nous attribuons une valeur. Avec le progrès technologique, notre société vit dans un excès d’échange… encore faut-il que tout soit échangeable et que tout ait une valeur. Pour Baudrillard, il demeure une part irréductible d’échange impossible. L’échange tous azimuts produit, par saturation, un effacement du sens. C’est là que notre système touche à sa limite : une fois passé le seuil de l’échange impossible, quand le trop plein de signification se traduit en une grande masse opaque et qu’il n’est plus possible de distinguer le réel de son signe, le système se retourne contre lui-même et est menacé d’implosion. Système économique qui s’emballe dans un sens ou dans l’autre, surcommunication technologique qui déshumanise, progrès technique qui nous échappe, consommation engendrant une crise écologique, etc. Sommes-nous en passe de franchir ce seuil ?

Nous avons choisi quelques minutes (de 24’’50 à 30’’50) d’un documentaire de 1999 intitulé «Mots de passe» dans lequel Baudrillard revient sur l’ensemble de son œuvre. Nous avons entièrement retranscrit ce passage, mais n’hésitez pas à visionner toute la vidéo, passionnante de bout en bout.

[RETRANSCRIPTION de 24’’50 à 30’’50]

« L’échange est un leurre, l’échange est une illusion, mais nous voulons la mettre en place, nous voulons et tout nous porte à faire que tout puisse s’échanger, les idées, les mots, les marchandises, les biens, les hommes, les individus, que la mort elle-même puisse s’échanger contre quelque chose. Et c’est une façon d’échanger que de trouver des raisons pour tout, de trouver des causes, de trouver des finalités. Ça, c’est un mode de l’échange, c’est-à-dire que tout ce qui ait lieu ait sa référence, son référent possible, son équivalent possible, quelque part. Il y a un échange en valeur contre quoi que ce soit, mais que ça puisse s’échanger. Ce qui ne s’échange pas, c’est la part maudite, pour aller très vite selon Bataille, et c’est mal. Il faut la réduire.

Le monde est « inéchangeable »

Je pense au contraire que cet échange impossible est partout, en dépit de tous nos efforts. Si on prend par exemple l’économique, qui est par excellence le lieu de l’échange, où tout en principe s’échange – et c’est vrai à l’intérieur de la logique économique, dans la circonscription du monde économique, tout est échangeable – par principe, n’y entre que ce qui peut s’échanger. Mais l’économique lui-même, la sphère économique prise dans sa globalité n’est échangeable contre rien. Il n’y a pas d’équivalent de l’économique. Il n’y a pas de métaéconomique contre lequel il serait échangeable. Il n’y a pas une finalité ultime dans le monde contre quoi l’économique en tant que tel pourrait s’échanger. A l’intérieur, tous les échanges sont possibles, mais il n’y a pas une autre chose contre laquelle, en valeur, on pourrait s’échanger. Ça, c’est peut-être la limite du monde lui-même. Le monde est inéchangeable. Le monde pris dans sa globalité, évidemment, n’a pas d’équivalent nulle part. Tout fait partie du monde, donc il n’y a rien d’extérieur auquel il puisse se mesurer, auquel il puisse se comparer, se calculer en valeur. Il n’a pas de prix.

Il y a une bourse des valeurs négatives

A partir du moment où c’est nommé, où c’est quand même codé d’une certaine façon, il faut pouvoir le coder, le chiffrer, à partir de là, c’est récupérable. On peut l’échanger en valeur. A ce moment-là, la part maudite devient une valeur. Le malheur, la misère se négocient aujourd’hui très bien. Il y a une bourse des valeurs négatives. C’est tout à fait possible. C’est comme l’histoire de la dette qui est, par définition justement, quelque chose de négatif, de virtuel. Mais on voit bien que la dette peut se négocier, même en bourse. Elle n’existe pas. C’est quelque chose qui n’existe pas, mais qui peut se négocier en tant qu’inexistant. C’est peut-être dans Nietzsche d’ailleurs. Le stratagème de Dieu, c’est d’avoir envoyé son fils pour racheter la dette de l’homme, si bien que l’homme ne pourra jamais la racheter, sa dette, puisqu’elle a déjà été rachetée par le créancier. L’homme se retrouvera avec sa dette comme une faute irréparable. Ça vaut pour Dieu, ça vaut pour le capital. Le système en général crée une dette de plus en plus infinie, qu’il rachète au fur et à mesure. Il la renégocie, il la remet en circulation, si bien que nous ne pourrons jamais plus la résoudre. On est dans la dette infinie à cause de ça. Tous les systèmes, qu’ils soient politiques, économiques, esthétiques, ont tous leur raisons et leurs déterminants internes.

Notre loi morale de l’échange ne fonctionne plus

A l’intérieur de ça, tous les échanges sont possibles, mais il y a une limite de masse critique, une ligne de démarcation au-delà de laquelle ils n’ont plus de sens. Il n’y a rien à l’extérieur d’eux qui puisse leur donner un sens, donc les fonder en valeur. Ça, c’est la situation presque surnaturelle de l’échange impossible. Quelque part, notre loi morale de l’échange ne fonctionne plus. Il y a une circulation, mais c’est une circulation réconciliée, je veux dire, les contractants sont d’accord, il y a un consensus fondamental sur l’échange. Et là, le consensus est brisé. La conséquence, c’est que ces systèmes-là sont hantés par cette limite de l’échange impossible, par ce mur de l’échange impossible. Tous les systèmes dans leur développement, et de plus en plus proliférants, sorte de saturation, se heurtent à ce mur de l’échange impossible, et la répercussion en est leur propre détraquement interne.

Nous vivons dans un monde qui baigne dans une incertitude définitive

Nous sommes en train d’inventer un équivalent général beaucoup plus fantastique que ça avec le virtuel, c’est un équivalent général de toute chose, et pas seulement de l’économique. Il y a un chiffrage, un encodage total où tout peut se mesurer à la même mesure extrêmement réduite, réductrice, qui est le binaire, qui est le 0-1. Tout entrera dans une équation extrêmement simplifiée, et rien n’y échappera. Ça, c’est la forme ultime de l’échange dans sa forme la plus abstraite, et qui pousse alors à la limite vraiment l’analyse que Marx pouvait faire de l’abstraction de la marchandise. Voilà, ça, ce serait ça, l’idée un peu de l’échange impossible qui est aussi liée à celle de l’incertitude, je dirais, mais au sens presque physique, tel que le principe d’incertitude. Le fait que quelque chose ne puisse plus s’échanger en valeur, ne puisse plus trouver son équivalent, fait que nous vivons dans un monde qui baigne dans une incertitude définitive. Je veux dire, là, ce n’est pas une incertitude relative parce qu’on n’a pas encore mis les choses au point, la science n’est pas assez avancée, les structures ne sont pas assez sophistiquées. Non. C’est parce que quelque part, il y aura toujours cette ligne au-delà de laquelle un système ne peut plus faire la preuve de lui-même. Il se retourne à ce moment-là contre lui-même. En physique par exemple, ça veut dire qu’on ne peut jamais à la fois définir la situation et la vitesse d’une particule. Pour nous, ça veut dire qu’on ne peut jamais définir à la fois une chose, la vie et son prix réel, par exemple. On ne peut pas définir à la fois le réel et son signe. On ne maîtrisera plus jamais les deux en même temps. »

Lire aussi : Petite philosophie de la consommation (Alexis Feertchak)

 

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Commentaires

Bonjour,

Nous sommes effectivement baignés dans le monde universel de l’indéterminé; il en est,heureusement ainsi.

J’ajouterais, nous n’avons jamais été en puissance d’une quelconque maîtrise.Un recours illusoire de la machine n’apportera rien de plus de ce que nous sommes,sommes pas et deviendrons jamais!

Le principe d’incertitude d’Heisenberg n’évitera pas de nouvelles questions pas de se poser.La fonction d’onde est très loin d’être étrangère à la réversibilité de la chose naturelle.

Un état cosmique avec lequel,il faut faire ce que peut.

Nous sommes,nous déplaise,variable,remplaçable,jamais un,là,et toujours ailleurs de ce que nous croyons.

Pour autant,savoir être en dépit ou à la faveur d’un hypothétique tout,n’est pas négligeable…

Il est des moments ou nous ne cherchons pas de réponses chez l’autre.L’échange alterne de vous à moi ou de moi à vous; de moi à moi!

Ça ne dure pas,et la nature humaine reprend ses droits au souffle de la liberté,nous voue à la recherche d’un humanisme à minima.

par philo'ofser - le 15 mai, 2018


Très intéressant.
Comme il me plaît de traquer les aléas de l’absolu dans nos discours, je relève les nombreux emplois de « tout », « jamais », etc. Ces mots qui sont.. le signe de notre fascination humaine avec l’absolu, que nous ne voulons pas reconnaître, me semble-t-il, comme ayant une relation avec la question de Dieu.
Je vois chez Baudrillard une interrogation sur ce qui pourrait être.. extérieur à l’Homme, et se poser comme roc, fondement sur lequel ce dernier DEVRAIT s’appuyer afin de se mouvoir dans un monde… limité.
Il me semble que les créatures que nous sommes ont besoin de pouvoir reconnaître un monde… limité. Pour notre minimum de confort, notre minimum de sécurité dans le quotidien, d’ailleurs.
Lisant Baudrillard, je suis renvoyée à la lecture dernièrement d’un article de Levi-Strauss, où j’ai l’impression de me trouver en face d’une vision… un peu.. comptable ? des échanges humains de toute sorte qui constituent l’économie. Comptable avec forcément, la prééminence des mathématiques, et… LE SIGNE DE L’EGALITE qui vient faire un point d’appui ? pour la modernité ?
Dans cette perspective, je me demande comment ce que j’appelle, ce que nous avons appelé, la grâce, peut être pensée. Rentre-t-elle dans… la comptabilité des échanges, ou y échappe-t-elle ? Même si on peut l’observer, et la voir… peut-on la mettre en EQUation ? Je n’en suis pas sûre.
Elle serait donc une bouffée d’air frais dans le système comptable, et permettrait, ou.. devrait permettre… l’EFFACEMENT DE LA DETTE.
Sur ce qui hante Baudrillard, j’ai envie de dire que les sociétés humaines ont besoin d’assurer leur continuité par la transmission. Cette nécessité appelle la représentation : c’est à dire, nous sommes remplaçables dans la FONCTION que nous exerçons dans la société, dans nos vies, à un moment donné. Mais, cela ne gomme pas… le postulat ? que nous sommes, non pas des individus, mais des SUJETS SINGULIERS et PARTICULIERS qui sont Uns, et Uniques. Il existe donc, en nous, une hétéronomie (si ce mot est correcte…) qui nous fait tenir sur deux plans en même temps. Et ce n’est pas facile d’être dans deux endroits en même temps.
Un dernier mot sur le problème de la chair. La chair… ne s’échange pas. Elle EST. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne se transforme pas, ne change pas. C’est compliqué, comme dit ma belle mère…

par Debra - le 15 mai, 2018


Tout s’échange sauf ma mort. Rien n’existe qui puisse être donné dans le but de m’éviter cette échéance. Le sacré, l’inaliénable, indique dans le monde qu’il y a une limite, une impossibilité.
Le sacré me protège de ma propre mort. Plus je m’en approche, plus je tremble.
L’objet acheté, tout neuf et rutilant, est une image de la vie en son commencement. Il me ravit à moi-même, je m’identifie à son commencement, il me transporte dans un monde où l’échange est possible, où la mort n’existe pas encore. Puis au fur et à mesure, il s’efface et les marques de la mort reviennent, se rappellent à mon souvenir, insistent pour dire la vérité.
L’objet en son commencement, le sacré, l’autre dans son regard, sa voix, certains traits de son corps, dans la première rencontre qui s’éloignent sont des éclats qui pâlissent. Tout ce qui s’amenuise, se défait, se répète, s’efface : sont des retour de la peur face à la mort, des rayures sur l’objet, des rides sur le corps, des voiles sur le sacré auquel je ne crois plus autant comme en une puissance.
Notre monde, c’est-à-dire notre « culture », ne fait pas exception à ce combat contre la mort.

par gérard champion - le 15 mai, 2018


Plutôt que de voir un combat contre la mort, je préfère voir l’exigence de se lever le matin, et de désherber son lopin de terre, par exemple.
Il y a du paradoxe dans le temps qui passe… la nature qui fait pousser les mauvaises herbes est la même qui fait pousser le blé, et les choses que je vais manger. En tant que créature, je fais le combat pour cultiver, pour arracher les mauvaises herbes, et ce combat est quotidien ; il se renouvelle chaque jour, et il ne sera jamais fini, tant que je.. ET LES AUTRES… sont en vie.
Ça, ce n’est pas un combat contre la mort, me semble-t-il.
Un beau texte, néanmoins…

par Debra - le 15 mai, 2018


Bonsoir Debra.
Toute chose en ce monde n’est pas réductible à l’échéance de la mort ?
Peut-être …
Pourquoi j’échange ? Qu’est-ce que j’échange ?
Qu’est-ce que je compte obtenir ? Qu’est-ce qui pousse, très loin en moi, à échanger ?
Est-ce l’autre qui m’appelle comme dans le chant des sirènes ? Ou bien est-ce ce que je l’imagine, je le construis comme un autre miraculeux, un recommencement à zéro, un « comme si » des enfants, jouons comme si la mort n’existait pas ? Le jardin que je recommence chaque matin ? Et le soir que je quitte en pensant au lendemain matin, comme si nous formions une vie qui n’a pas de fin. La possibilité que je meurs, que la sécheresse ou autre calamité ne vienne me priver de ce matin…et brusquement tout ne se montre-t-il pas comme ayant pour fond cette unité sans la mort ?
L’échange avec l’autre, avec la terre, avec le ciel, les plantes …..n’est-ce pas prendre conscience de ce mouvement vers l’unité sans la mort. L’immortalité est ce qui permet l’échange. Sa condition de possibilité. Les hommes échangent continûment.

par gérard champion - le 15 mai, 2018


Oserais-je blasphémer ? Cet exercice de dissertation de Jean Baudrillard, un tantinet jargonnant et plutôt confus, me paraît un peu vain . Sur la critique de la société de consommation, il me semble qu’un écrivain, Georges Pérec, est allé infiniment plus loin avec son roman Les choses. Et sur la société du spectacle , indissociable de la société de consommation, il est permis de préférer Guy Debord, non ?

par Philippe Le Corroller - le 16 mai, 2018


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