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Attentats : La cigarette du condamné

18/11/2015 | par Jean-Sébastien Philippart | dans Politique | 3 commentaires

 

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Au sortir de la sidération — pour peu que cela soit possible —, les évènements qui, d’une violence absolue, ont frappé Paris le vendredi 13 novembre, nous parlent à tous mais d’un « langage » balbutiant qui ne trouve pas de mots pour se dire. Je tenterai ici une approche parmi beaucoup d’autres, sans doute.  Une approche de style lévinassien.

Il me semble que l’horreur nous éclaire de sa lumière noire ce qu’elle détruit précisément : le plaisir de vivre — ce qui sonne comme une redondance.

Le plaisir n’est pas une légère secousse à la surface de notre être. Il est une manière éminente pour notre être de se constituer comme tel. C’est pourquoi le djihadiste s’y attaque avec autant de précision.

Le plaisir n’est pas le résultat d’un manque qui se trouverait comblé et dont la satisfaction apaiserait momentanément le corps et l’âme. C’est là une conception épicurienne des choses où le plaisir avorte dans la fadeur d’un équilibre prétendument recouvré.

Le plaisir ne s’éprouve pas dans la plénitude, il s’éprouve dans un écart. Il s’éprouve dans l’écart entre le désir et la satisfaction.

Dans la rencontre heureuse avec les choses du monde, les vibrations du désir viennent de ce que celui-ci déborde la chose désirée qu’il absorbe. La jouissance tient à ce que le morceau avalé, au lieu de promettre un terme au désir, relance celui-ci et intensifie le besoin d’un nouveau morceau. On voudrait que ça ne finisse pas.

Or, c’est dans cet écart intensif entre le désir et la satisfaction que se joue l’individuation même de notre être. C’est là que prend naissance ce qui a toujours échappé à la psychanalyse : le surgissement d’un « moi » ou d’un « je ».

Le « moi » n’est pas d’abord l’illusion de quelque stabilité ou permanence empruntée au langage. Il surgit dans le plaisir comme ce qui se pâme de plaisir. Dans le moment même du plaisir, le « moi » apparaît comme ce qui se dérobe à soi-même. Il n’a pas la transparence illusoire et ennuyeuse de l’identité (moi = moi). Il tient tout entier dans ce repli en soi, dans cet enroulement en soi, tel que, l’espace d’un instant, l’instant de plaisir, il demeure à distance de ce qui pourtant l’absorbe.

Or, pouvoir s’éclipser de la saveur au moment même où elle nous emplit de toutes parts, pouvoir s’éclipser sans bouger, pouvoir fuguer au sein de l’immanence la plus complète, c’est également le pouvoir prêté à ce que l’on nomme la « conscience ». Je jouis donc je cogite. Étrangeté d’un cogito que ni le matérialisme ni l’idéalisme n’ont jamais pu penser.

Dire que le « moi » surgit dans la pamoison du plaisir comme un désir qui s’excède, c’est dire aussi qu’on ne vit pas « tout court » : on vit sa vie. Levinas a, bien mieux que d’autres, éclairer le phénomène : dans un monde empli de nourriture, je jouis de vivre. Il n’est sans doute pas vrai d’affirmer que l’on vit pour manger, mais il n’est pas vrai non plus que l’on mange pour vivre. En mangeant, je jouis de manger. À nouveau, cette réflexivité du désir me constitue comme « je ».

Dans la jouissance, l’espace d’un instant, un « moi » se lève encore en s’arrachant à la monotonie d’une existence mécanique où pris par ses habitudes, on fonctionne sans le savoir, c’est-à-dire sans saveur.

Bien sûr, il est probable que, lors de ma pause, telle odeur artificielle m’ait commandé de commander tel aliment, soigneusement emballé par un complexe industriel qui me dépasse de toutes parts et me conditionne ainsi à son tour.

Reste cet instant fugace de plaisir dont je ne peux pas douter parce qu’il se confond avec moi. On aura beau proclamer non sans satisfaction que notre temps s’est jeté dans l’ « ère du vide », l’instant de plaisir n’est pas sponsorisable parce que le moi, dans son clignotement plus ou moins intense, est insaisissable. Cette intériorité-là ne peut faire l’objet d’aucune manipulation, pas même pour un pervers.

Le plaisir n’a donc absolument rien de frivole. Au sein de son échappée se dresse l’expérience d’un moi que rien ne peut effacer. C’est pourquoi le condamné à mort acceptera dignement une dernière cigarette. C’est pourquoi le cogito du plaisir ou le plaisir du cogito où s’affirme et se confirme la vie s’avère insoutenable pour un nihiliste parti faire le djihad.

Bien sûr, je ne suis pas qu’un vivant absorbé par sa tâche. La vie que je vis est habitée par mille regards. Des regards susceptibles d’élargir mon plaisir — d’élargir mon être avant toute rivalité mimétique.  Le monde ne s’emplit en effet de nourritures que parce qu’il est habité par d’autres qui y ont travaillé. Le monde est bon parce que je le partage avec d’autres. Le monde est bon parce que je peux manger un bout avec des amis, lever mon verre à leur santé, sur une terrasse, entouré par d’autres dont les rires viennent se mêler avec plaisir aux miens. Le monde dont je jouis est habitable parce qu’il est habité par le désir de faire et de se faire plaisir.

Dans le désert que parcourt en boucle le djihadiste, nulle trace de plaisir. L’assassin ne connaît que la compulsion — cette manière pour le vide de remuer.

Autrement dit, alors qu’une condamnation peut encore tendre respectueusement une cigarette à son prisonnier, la barbarie islamiste s’est résolue à rendre le monde inhabitable en ne jugeant pas nécessaire de jeter un œil sur ses victimes — dont l’innocence, tant haïe, résidait dans la possibilité de s’éveiller à elles-mêmes avec charme, à l’écart des agitations quotidiennes. Aveuglement d’une inhumanité qui ne peut qu’engendrer l’absence de toute pitié à son égard.

 

Jean-Sébastien Philippart

Agrégé de philosophie, Jean-Sébastien Philippart est conférencier à l'Ecole Supérieure des Arts Saint-Luc de Bruxelles.

 

 

Commentaires

D’accord , bien sûr , avec votre très beau message :  » Le monde est bon parce que je le partage avec d’autres  » . Mais n’est-ce pas là justement le coeur du problème ? Celui qui a pu trouver sa place sans ( trop de ) difficultés dans la vie amoureuse , dont la sexualité s’épanouit avec sa copine ou son copain et qui démarre un boulot passionnant , a toutes les raisons du monde d’aller prendre un verre en terrasse ou un billet pour un concert de rock . Mais celui qui en est exclu , ou plutôt s’en croit exclu ? Ne croyez-vous pas que la frustration sexuelle et la jalousie comptent pour beaucoup dans les motivations des exécutants des attentats et de leurs donneurs d’ordres ? Vous y faites d’ailleurs allusion lorsque vous évoquez la rivalité mimétique , si bien analysée par René Girard. Le désir de reconnaissance , Hegel nous l’a appris et Axel Honneth en a remis une couche , constitue le coeur de nos existences . Alors , lorsque certains croient n’avoir que le crime pour être enfin  » reconnus  » , au plan individuel comme au niveau géostratégique , on plonge dans la tragédie . D’où l’incroyable difficulté du problème : le professionnalisme des polices et des armées du monde occidental n’y suffira pas . C’est bien une guerre de civilisations dans laquelle nous sommes engagés . Il y faut donc une réponse morale . Les philosophes doivent participer à son élaboration , aux côtés des  » autorités morales , politiques et religieuses « .

par Philippe Le Corroller - le 18 novembre, 2015


je suis évidemment convaincu que « le plaisir n’a rien de frivole », mais il me semble qu’en étant bâti sur l’opposition entre « nous », nous qui connaissons « le plaisir de vivre » et « eux », sous-entendu: qui ne le connaissent pas, votre texte tend un peu à être une pétition de principe, quelque chose qui est tout préparé depuis le début à caractériser l’autre comme « barbare ». « la barbarie islamiste » dites-vous… ce sont là des mots qui sont surtout employés par les politiques pressés de nommer une chose, mais sont-ils heureux? qu’est-ce qu’un « barbare » (si ce n’est simplement un individu qui est hors de l’empire)? en y accolant le mot « islamiste » ne contribue-t-on pas à ranger définitivement l’autre du côté desdits barbares?

par Alain L. - le 20 novembre, 2015


Si vous avez un autre terme pour désigner cet autre qui sème l’horreur, c’est-à-dire avec qui on ne peut pas parler (charabia totalitaire) ni partager une expérience (empirie)…

par Jean-Sébastien Philippart - le 20 novembre, 2015



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