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Claude Lévi-Strauss : l’ethnocentrisme, entre humanité et barbarie, ou le paradoxe du relativisme culturel

4/11/2016 | par D. Guillon-Legeay | dans Classiques iPhilo | 14 commentaires

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Textes choisis et commentés par Daniel Guillon-Legeay.

« Quelle est la part de contribution des races humaines à la civilisation humaine ? ». Telle est la question posée par l’Unesco, au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l’ensemble de la communauté scientifique internationale. Dans ce texte publié en 1952, Claude Lévi-Strauss, philosophe et ethnologue (1908-2009), se propose de répondre à la question posée. Il s’agit d’une part de combattre les idéologies racistes prônées et appliquées par des régimes totalitaires qui ont ensanglanté le monde. Il s’agit d’autre part de mettre en lumière l’apport des différents groupes humains à l’ensemble de la civilisation humaine. Il en vient donc à aborder la question générale des rapports de l’Occident avec les autres civilisations, ainsi que les notions de progrès, de dialogue des cultures, de relativisme culturel et, bien entendu, de race et de racisme.

Naturalité de la diversité des cultures 

« Et pourtant (1), il semble que la diversité des cultures soit rarement appa­rue aux hommes pour ce qu’elle est: un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés; ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale; dans ces matières, le progrès de la connaissance n’a pas tellement consisté à dissiper cette illusion au profit d’une vue plus exacte qu’à l’accepter ou à trouver le moyen de s’y résigner ».

D’où vient alors que la diversité des cultures demeure si mal comprise? Comme le fait observer Claude Lévi-Strauss, la première réaction de la conscience humaine, en l’absence de toute réflexion, est de considérer la diversité des cultures comme le résultat aberrant d’un écart par rapport à une norme supposée être objective. Or, il n’existe pas de norme objective, et il n’existe pas non plus de morale absolue ; toute norme est, par définition, un critère d’évaluation relatif à la culture qui l’institue, en référence à sa morale. En outre, vouloir établir une hiérarchie entre les cultures est une entreprise non seulement douteuse sur le plan moral, mais encore erronée sur le plan scientifique. Car loin de constituer une aberration, nous dit Lévi-Strauss, cette diversité des cultures est « un phénomène naturel ». Le paradoxe consiste, semble-t-il, à faire dériver l’un de l’autre deux ordres de réalité que l’on tient généralement pour séparés, voire opposés: la nature et la culture. Certes, la culture constitue, par essence, un processus d’arrachement à la nature, au moyen de puissants et ingénieux artefacts ; de sorte que l’opposition entre la nature et la culture reste pertinente.

On peut toutefois aisément dépasser ce paradoxe – plus apparent que réel – en s’avisant de la concomitance de deux faits essentiels. Le premier fait est celui qu’enseigne l’histoire et que confirme l’ethnologie : placés dans des conditions naturelles données, tous les peuples ont été conduits à inventer des éléments matériels (les objets, les outils, les techniques, les usages du corps) et immatériels (le langage, les lois, les règles, les croyances) pour résoudre les problèmes liés à leur survie et à leur existence. Ce faisant, ils ont été conduits à développer une part du génie universel grâce auquel tous les êtres humains se séparent de leur animalité primitive en instituant leur monde. Le second fait notable consiste en ceci que toute culture ne se pose qu’en s’opposant à ce qui n’est pas elle, par le biais “des rapports directs ou indirects entre les sociétés” (les échanges en tous genres, tels le commerce, les alliances ou la guerre). Ainsi, il apparaît que l’incapacité à saisir le phénomène de la diversité des cultures procède d’une forme d’aveuglement et de méconnaissance, non seulement à l’égard des autres cultures en général mais encore de la sienne en particulier.

Alors, se demande Lévi-Strauss, à quoi tient cette forme de refus et de rejet à l’égard de la diversité?

L’ethnocentrisme, ou le paradoxe du relativisme culturel

« L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fonde­ments psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez cha­cun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare; la civilisation occidentale a ensuite uti­lisé le terme de « sauvage » dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement: il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie ani­male, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit.

Ce point de vue naïf, mais profondément ancré chez la plupart des hommes, n’a pas besoin d’être discuté puisque cette brochure en consti­tue précisément la réfutation. Il suffira de remarquer ici qu’il recèle un paradoxe assez significatif. Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les « sauvages » (ou tous ceux qu’on choisit de consi­dérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. On sait, en effet, que la notion d’humanité, englobant, sans distinctions de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine, est d’appari­tion fort tardive et d’expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il n’est nullement certain – l’histoire récente le prouve – qu’elle soit établie à l’abri des équivoques ou des régressions. Mais, pour de vastes fractions de l’es­pèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, cette notion paraît être totalement absente. L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent d’un nom qui signifie les « hommes » (ou parfois – dirons-nous avec plus de discrétion – les « bons», les « excellents », les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus – ou même de la nature – humaines, mais sont tout au plus com­posés de « mauvais », de « méchants », de «singes de terre » ou « d’oeufs de pou ». On va souvent jusqu’à priver l’étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un « fantôme » ou une « apparition ».

Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était, ou non, sujet à la putréfaction. Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d’autres formes) : c’est dans la mesure même où l’on prétend établir une discri­mination entre les cultures et les coutumes que l’on s’identifie le plus complètement avec celles qu’on essaye de nier. En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ».

L’ethnocentrisme est au groupe ce que l’égocentrisme est à l’individu : la tendance naturelle à se considérer comme le centre de toutes choses. Pour autant, l’ethnocentrisme ne se confond pas avec le racisme ; il en est plutôt le moteur et le vecteur. Tandis que le racisme se constitue en un discours rationnel et prétendument scientifique qui entend établir une hiérarchie entre les groupes humains (en faisant découler leurs capacités supposées de leurs particularités biologiques) et, également, entre les diverses formes culturelles (certaines seraient développées, d’autres proches de la nature), l’ethnocentrisme décrit la réaction psychologique irréfléchie des individus viscéralement attachés à leur culture. Il n’en demeure pas moins que ce préjugé en forme de réflexe identitaire peut conduire au racisme. Le drame est que cette tendance au rejet repose sur des fondements psychologiques solides que l’éducation ne suffit manifestement pas à abolir… D’un côté, expliquer n’est pas justifier ; de l’autre, la condamnation morale du racisme – parfaitement légitime au demeurant – ne règle pas le fond du problème. C’est pourquoi Claude Lévi-Strauss s’attache à décrire précisément ce mécanisme de rejet en miroir. D’un côté, donc, la prétention d’un groupe à constituer la totalité de l’humanité; de l’autre, la fréquente dénégation du culturel par le naturel.

Et Claude Lévi-Strauss de résumer son propos en une formule cinglante : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ». Cette dernière n’est pas sans rappeler la formule de Montaigne (que Lévi-Strauss regarde comme l’un de ses maîtres) : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage »[1] . Est-ce à dire qu’il faille proscrire la notion de barbarie pour qualifier des comportements de cruauté par exemple (comme le fait d’infliger des traitements inhumains, ou de massacrer des peuples)? Ici, la locution adverbiale « d’abord » prend tout son sens. La première forme de barbarie consiste à regarder un être humain précisément comme un « non-humain », au motif qu’il possède des manières de vivre et de penser non conformes à l’idée que l’on se fait de la norme. Or, cette première forme de barbarie conditionne et autorise toutes les autres. On remarquera que la Shoah, ou encore le génocide amérindien, relèvent de la barbarie, en dépit du fait que l’un et l’autre ont été accomplis par des peuples dits « civilisés ».

Mais il y a plus. Paradoxalement, l’« humanité » est un concept avant d’être une réalité concrète. Ainsi, Claude Lévi-Strauss rappelle que « la notion d’humanité, englobant, sans distinctions de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine, est d’appari­tion fort tardive et d’expansion limitée ». Comment penser l’unité du genre humain par-delà la diversité des ethnies et des cultures ? Car en première instance, la conscience perçoit d’abord des différences entre les groupes humains, tant sur le plan biologique que sur le plan culturel. Dans les faits, on trouve des réalités biologiques (les différentes ethnies) ainsi que des productions matérielles et immatérielles (les différentes cultures). Or, derrière la multitude et la diversité des apparences, il convient d’identifier les caractéristiques communes partagées par tous les êtres humains. C’est précisément en cela que consiste le travail du concept. Tant que ce travail philosophique et scientifique n’est pas effectué, la notion même d’humanité englobant tous les êtres humains est difficile à concevoir.

L’ethnocentrisme correspond à une attitude naïve, à un préjugé qui fait obstacle à l’entente entre les peuples, à la tolérance, au respect de la dignité de la personne. Différents de par notre identité culturelle, de par nos manières de vivre et de croire, mais tous « égaux en droits et en dignité ». La Déclaration universelle des droits de l’Homme pose ce principe fondateur qui s’applique sans exception à tous les humains, quels que soient leur ethnie, leur couleur, leur religion, leur sexe, leur âge, ou encore leur orientation sexuelle. Ce principe ne prétend pas expliquer pourquoi les hommes peuvent être si différents (la fin de ce chapitre 3 traite précisément ce point décisif), mais bien plutôt il invite à accepter cette différence de fait, réelle, irrécusable, source de richesse spirituelle et de partage. Enseigner la voie de la tolérance et du respect, c’est aider à accepter tout ce qui nous sépare et à préserver tout ce qui nous unit : humains, parce que nés de parents humains ; humains encore, parce que doués de pensée, de désir et de liberté.

[1] Montaigne, Essais, Livre 1, chapitre 31 : Des Cannibales

 

D. Guillon-Legeay

Professeur agrégé de philosophie, Daniel Guillon-Legeay a enseigné la philosophie en lycée durant près de vingt-cinq ans en lycée. Actuellement chargé de mission au Pôle Numérique de Créteil, il tient le blog Chemins de Philosophie. Suivre sur Twitter: @dguillonlegeay

 

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Commentaires

Essai… puis-je poster encore sur ce site ? Suspens..

par Debra - le 4 novembre, 2016


Bon, ouf.
Petit commentaire qui ne se veut pas exhaustif, vu la grande richesse de ce qui m’est proposé, à la fois par M. Guillon-Legeay, et C. Lévi-Strauss.

« Certes, la culture constitue, PAR ESSENCE, un processus d’arrachement à la nature, au moyen de puissants et ingénieux artefacts, de sorte que l’opposition entre la nature et la culture reste pertinente ».

Question : Et s’il s’agissait… d’une hypothèse, là, donc… d’une forme de préjugé qui détermine et conditionne le développement qui suit ? Et si…. la culture n’était PAS un processus d’arrachement à la nature ? Et si… aucun « outil » fabriqué de ses mains, ou de ses neurones ne permettait à l’Homme de S’ARRACHER à la nature puisque la nature continue, et continuera toujours à s’exprimer EN l’HOMME, dans ses villes, dans ses maisons, même quand il ne LA voit pas, quoiqu’il puisse faire volontairement de ses mains (ou avec ses machines).
SI… on part de cette hypothèse, cette rupture épistémologique qui n’est pas celle de Michel Serres, en passant, où pourrions-NOUS aller pour changer ?
Idem, donc, pour la phrase « TOUS les êtres humains se séparent de leur animalité primitive en instituant leur monde ». Une remarque : si on y réfléchit, on peut constater que l’Homme a pris un chemin différent d’autres animaux sur la planète (pas de rupture là…) en adoptant la parure ? du vêtement. Le vêtement comme objet qui cache et souligne en même temps, la nudité. Conduite paradoxale encore.

« L’incapacité à saisir le phénomène de la diversité des cultures procède d’une forme d’aveuglement et de méconnaissance non seulement à l’égard des autres cultures en général mais encore de la sienne en particulier ». Cette phrase pose la question du statut de la fiction dans la constitution d’un NOUS particulier, donc, d’un groupe humain. TOUS LES HOMMES, cela peut-il être… un groupe ? L’universel peut-il encore être qualifié de groupe, dans la mesure où il totalise ? (En passant, on voit dans ces formulations, DE MON POINT DE VUE…, une reformulation de l’ancien projet paulien (dans le Christ il n’y a ni Est, ni ouest, ni nord, ni sud, mais une grande communauté d’Amour à travers la terre toute entière), méconnue… chez les Modernes.

Sur l’étranger, et le barbare. Encore une fois, je crains que.. NOUS ne puissions pas nous constituer comme appartenant à un groupe pour faire « nous » sans l’étranger qui est structurellement posé en dehors. En passant, une lecture attentive d' »Oedipe à Colone » permet de bien imaginer, fantasmer, raisonner, et donc, penser, autour de ces questions. Petit détail sur le « barbare » : c’est frappant que ce mot est fait de deux syllabes identiques collés l’un contre l’autre. Or… le lieu par excellence où on trouve des mots comme cela, c’est dans l’intimité de la gynécée pour la culture grecque, où garçons et filles, non séparés, vivaient une grande proximité avec le corps maternel. « Barbare » comme mot qui rappellerait…. « maman », « papa » ? Intéressant, non ? Cela permet d’introduire l’altérité des générations comme AUTRE altérité. Et le corps maternel comme corps dont il faut se séparer.

Dernier point et citation :
« Tandis que le racisme se constitue en un discours rationnel et prétendument scientifique qui entend établir une hiérarchie entre les groupes humains (en faisant découler leurs capacités de leurs particularités biologiques) et également, entre les diverses formes culturelles (certaines seraient développées, d’autres proches de la nature), l’ethnocentrisme décrit la réaction psychologique IRREFLECHI des individus VISCERALEMENT ATTACHES à leur culture. »
Je vois dans la phrase ci dessus un… combat ? pour déterminer qui a raison sur.. « laraison », en quelque sorte. Dans ce combat, la vision de l’après coup donne des facilités qu’il ne faut pas sous-estimer, et qu’on ne peut pas étendre à l’avenir.Et, en même temps, j’y vois l’expression sous jacente de.. l’hypothèse… qu’en exerçant sa « raison », l’Homme se soustrairait de son animalité, compris comme un phénomène majoritairement logé dans sa chair. Or, je ne crois pas que dans l’exercice de ce qu’on appelle « raison » l’homme SE DIFFERENCIE d’avec l’animal, (voir plus haut) pas plus que je crois (qu’on peut démontrer..) que l’animalité se manifeste majoritairement par la chair. Cette idée remonte à Descartes, sinon plus loin. (Vous en savez beaucoup mieux que moi, là.) Et il pèse très lourd dans notre cosmogonie moderne.

par Debra - le 4 novembre, 2016


Cher Daniel , comme je le disais déjà sur votre blog , j’ai un peu de mal avec cette idée , chère à Lévi-Strauss et aux structuralistes , selon laquelle il n’y aurait pas de hiérarchie des cultures . Il me semble qu’on ne peut pas mettre sur le même plan Bach et le joueur de flûte d’une tribu vivant en autarcie au fin fond de la jungle amazonienne . Shakespeare, Goethe , Molière, Rembrandt, Einstein, etc…ne sont pas des chamanes dansant autour du feu pour faire tomber la pluie . Nous avons la chance d’appartenir à une culture qui , au fil des millénaires , nous a procuré l’essentiel : l’autonomie du sujet , la capacité de maîtriser notre destin par la réflexion , au lieu d’être soumis à un dieu . Alors que nous sommes attaqués par un nouveau totalitarisme , qui voudrait nous imposer ses archaïsmes,
il me paraît essentiel de savoir qui nous sommes , quelles sont nos valeurs et où nous entendons aller . Pas question de prendre au sérieux le relativisme de Claude Lévi-Strauss , ni de céder à la haine de soi véhiculée par les apôtres du multiculturalisme .

par Philippe Le Corroller - le 5 novembre, 2016


Réponse à Philippe Le Coroller,

Je suis bien aise que mon article vous ait interpelé car, après tout, la philosophie a vocation à nourrir le débat. Mais laissez-moi toutefois vous faire cette réponse.

Rembrandt était assurément un génie de la peinture (il compte d’ailleurs parmi mes peintres de prédilection), de même qu’Einstein pour les sciences, Molière, Goethe et Shakespeare pour la littérature, Bach et Mozart pour la musique… Mais peut-être les uns et les autres étaient-ils sans doute de bien piètres chasseurs, cuisiniers, bricoleurs… En revanche, « le joueur de flûte d’une tribu vivant en autarcie au fin fond de la jungle amazonienne » que vous évoquez est aussi un excellent chasseur, pêcheur: il comprend, peut s’orienter et vivre dans l’écosystème complexe de la forêt amazonienne (il en connaît les ressources, les trésors, et aussi les pièges et les dangers) , ce dont les grands génies sus-mentionnés auraient été sans doute bien incapables!

Cela signifie deux choses. La première, c’est qu’il n’est pas pertinent de juger d’une culture en référence à de individus considérés isolément et abstraitement; ils manifestent des talents et du génie sollicités et stimulés au sein d’une culture déterminée, selon le type de besoins qu’ils doivent satisfaire et selon l’éducation qu’ils reçoivent. Vous m’accorderez que la composition d’un concerto pour violon ou que la rédaction d’une pièce de théâtre sont assez peu en rapport avec la réalité de la vie amazonienne…

La seconde, est que pour juger d’une culture et, surtout, pour établir une hiérarchie (pour autant qu’une telle entreprise ait un sens…), il faudrait pouvoir déterminer un critère objectif, valable en toute rigueur et impartialité valant pour toutes les cultures. Or, un tel critère n’existe pas! Si l’on considère la puissance de la technique et du discours rationnel (dont la technique est assurément dérivée), alors, la civilisation de type occidental est sans doute la plus perfectionnée ou « évoluée ». Mais si l’on s’avise de changer de critère, et d’adopter par exemple celui de l’adaptation à des climats extrêmes, alors les Himbas de Namibie ou les Inuits du Grand Nord seraient les champions! Ou encore, si l’on s’avise de choisir la maîtrise de la relation entre le corps et l’esprit, alors c’est sans doute les cultures de l’Asie (songeons au yoga né en Inde, aux arts-martiaux chinois – le kung fu, le taïchi chuan…- ou à la voie du budô au Japon) qui emporteraient facilement la palme! Et indéfiniment….

Mais allons plus loin encore: votre point de vue procède de ce préjugé que Claude Lévi-Strauss, à la fin de ce même chapitre 3 consacré à l’ethnocentrisme (j’y fais allusion à la fin de mon article) identifie sous le terme de « faux-évolutionnisme »: il consiste à présupposer une certaine conception du progrès parvenu à un stade ultime de son développement qui pourrait servir de critère d’évaluation prétendument objectif, et à partir duquel on classe les cultures selon leur degré d’avancement; les unes seraient jugées avancées, les autres en retard. C’est une façon habile de reconnaître la diversité des cultures pour mieux la nier et la gommer en quelque sorte. C’est au nom de « la vraie civilisation », du « vrai dieu » que l’on s’est autorisé à exterminer des cultures dites « barbares », « sauvages »: notamment, je songe avec émotion aux cultures inca, guarani, amérindiennes ou encore africaines. L’histoire mondiale de ces cinq derniers siècles n’est que massacres, génocides au nom de « la vraie civilisation ».

Laissez-moi ajouter ceci pour terminer: je trouve blessante votre évocation des joueurs de flûtes et des chamanes qui appartiennent à des cultures attestant, pour qui s’intéresse à elles, des trésors inouïs d’intelligence et de compréhension du réel, forgés au fil des millénaires. J’aime écouter Bach et Mozart, et pas moins tel joueur de flûte andin ou guarani; je révère le génie politique et militaire de Gorges Clémenceau ou du général De Gaulle, et pas moins celui de Sitting Bull, de Géronimo ou de Crazy Horse. Pourquoi devrais-je choisir entre un joueur de flûte andin, une chanteuse de nanguan ou Barbara Hendricks, quand toutes ces voix, toutes ces musiques parlent à mon coeur, qu’elles témoignent sans l’ombre d’un doute d’un génie créatif fabuleux et,enfin, me permettent de me sentir partout chez moi dans ce vaste giron de notre commune humanité?

Cordialement

Daniel Guillon-Legeay

par Guillon-Legeay Daniel - le 5 novembre, 2016


Cher Daniel ,excusez moi , mais je persiste dans l’erreur : je crois à la supériorité de la culture occidentale . Je suis très content qu’elle ait inventé l’électricité, la machine à vapeur , l’énergie nucléaire , l’industrie pétrolière , l’automobile, le train , l’avion , la pénicilline, la psychanalyse, etc, etc…. Je constate que certains de ses ennemis actuels, ayant raté le tournant des sciences et techniques au 18ème siècle, ne jouissent de ces inventions que parce qu’ils nous les achètent pour les retourner contre nous : dois-je vous rappeler qui a inventé la kalachnikov ? Or si nous n’avons pas raté ce tournant des sciences et techniques , n’est-ce pas à notre conception de la religion , à notre culture ouverte que nous le devons d’abord ? Pour les Juifs et les Chrétiens, la Bible est une oeuvre humaine : il est donc permis de l’analyser , de la contextualiser , d’en extirper la substantifique moelle . Ce travail sur le texte sans cesse recommencé à eu deux conséquences primordiales : permettre le développement de l’intelligence de ceux qui s’y livraient ; permettre également la diffusion du savoir au plus grand nombre . Certes , le 20ème siècle , le plus barbare de l’histoire de l’humanité, doit nous imposer la modestie : c’est bien nous qui avons commis tous ces crimes, auprès desquels les attentats terroristes font pâle figure . Pas question , pour autant, de renoncer à une culture qui fait de nous des êtres responsables de leur destin . La soumission n’est pas notre culture .

par Philippe Le Corroller - le 5 novembre, 2016


Cher Philippe, c’est absolument votre droit de « persister dans l’erreur » 😉 Mais pourquoi faudrait-il absolument choisir entre l’une et l’autre des diverses cultures, de façon binaire? Lorsque je voyage dans le Maghreb, en inde, en Chine, au Japon ou dans le Périgord, je suis amené à être confronté à des manières de vivre, de croire et de penser très différentes des miennes; certaines peuvent me séduire et m’intéresser , et d’autres me surprendre voire me choquer. cela ne m’interdit pas d’être moi (homme, Français, athée, vivant en ce siècle…), d’aimer infiniment mon pays, ma langue, ma culture, ni non plus de prélever ce que je trouve d’intéressant dans les autres cultures! Mais je ne désire aucunement imposer ma conception des choses à des étrangers, pas plus que je n’accepterais qu’ils ne m’imposent la leur! Mais c’est précisément dans la confrontation avec d’autres manières de vivre, de croire et de penser que j’affermis et que j’enrichis mon identité culturelle et ma compréhension du réel. Cela se nomme tout simplement la diversité des cultures et le patrimoine mondial de l’humanité !

par Guillon-Legeay Daniel - le 5 novembre, 2016


Je suis d’accord avec vous deux, vous avez tous les deux raison…
On ne peut pas dire que globalement « notre » culture est supérieure à une autre…au vu de notre bilan des derniers siècles (impérialisme suivi de totalitarisme). Néanmoins nous sommes les inventeurs de certains traits -disons- qui nous spécifient et qui sont en rapport étroit avec l’avancée des sciences (cf les progrès de la médecine), la démocratie et les droits humains ( cf l’abolition de l’esclavage et l’émancipation des femmes). Ces traits sont : l’esprit critique (auto-critique) , la curiosité inépuisable pour les autres cultures – sources d’enrichissement et non de déclin – une conception dynamique et non figée de la vérité, le refus de la tradition imposée une fois pour toutes, une valorisation du sujet indépendant et donc de la liberté individuelle (par opposition au holisme prévalent dans les autres cultures) une irrévérence permanente à l’ égard des docteurs de la Loi, une suspicion à l’ égard de tous ceux qui prétendent incarner l’Absolu…etc…
Alors tous ces traits merveilleux ne nous ont pas empêchés d’ être colonialistes, inquisiteurs etc.. et aujourd’hui indifférents au sort des immigrés qui veulent nous rejoindre. En fait, la rationalité ne nous rend pas bons, pas même meilleurs. « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de notre petit doigt ». Voilà quelqu’un qui a tout compris (Hume)

par Hansen-love - le 5 novembre, 2016


Bonjour Chère Florence,

C’est très gentil de vous joindre à nous dans cette discussion! Je vous accorde bien volontiers que notre civilisation a développé des inventions matérielles et immatérielles (vous en citez un certain nombre, parmi les plus significatives au demeurant) qui ont changé la face du monde et le cours de l’histoire, et desquelles nous pouvons à bon droit nous enorgueillir, à tel point que d’autres civilisations ont éprouvé le besoin de se les approprier à leur tour (dans leur globalité ou en partie). Le problème subsiste de savoir si cela fait pour autant de notre civilisation un sommet – et une référence – à partir desquelles on pourrait s’arroger le droit de juger – et de dominer les autres, au risque même de les détruire. Et, par voie de conséquence, cela pose la question de la hiérarchisation des cultures entre elles. Je me permets de rappeler que cette question n’est pas seulement ni vraiment de pure théorie; par exemple, à l’instant d’écrire ces lignes, des groupes de mercenaires massacrent des tribus amazoniennes au profit des grandes compagnies de bois, d’uranium, et cela dans une indifférence quasi totale des opinions publiques; c’est la même histoire qui continue après le génocide des amérindiens. Cette question interroge donc notre point d’aveuglement et notre responsabilité sur la destruction intentionnelle ou non de la diversité (celle des cultures, celle des espèces vivantes aussi). En substance, ce texte de Claude Lévi-Strauss montre comment des positions intellectuelles peuvent avoir des implications pratiques d’une extrême gravité. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai choisi de le présenter dans cette rubrique.

Cordialement à vous, chère Laurence.

Daniel Guillon-Legeay

par Guillon-Legeay Daniel - le 5 novembre, 2016


Bravo, chère Florence Hansen-Love, pour votre façon astucieuse de jouer le rôle du troisième larron , celui qui tire les marrons du feu . Mais permettez-moi , comme vous accusez les Français d’être  » indifférents au sort des immigrés qui veulent nous rejoindre « , d’exprimer mon désaccord . D’abord sur la forme : je ne crois pas qu’un discours culpabilisateur soit la meilleure façon d’aborder un problème . C’est même le reproche essentiel que je fais aux bien-pensants ( dont vous ne faites pas partie, j’en suis sûr) : opter pour le petit confort moral de la bonne conscience plutôt que d’affronter le réel de façon concrète . Mais venons en au fond. Quand on accueille quelqu’un, c’est qu’il a été invité : ce n’est d’évidence pas le cas des clandestins – au nombre de 200.000 par an, selon certaines estimations- entrés illégalement dans le pays. Et qu’on les baptise « sans papiers », comme le font certains, n’est qu’un cache-sexe sémantique plutôt misérable. Qu’il faille , dans l’urgence, traiter dignement ceux qui sont à la rue, dans une totale précarité, c’est une évidence. Pour le coup ( je vais faire hurler ce bon Daniel Guillon-Legeay ) , nous ne sommes pas des sauvages ! Mais qu’il faille s’attaquer enfin VRAIMENT à la régulation de cette immigration , afin de pouvoir intégrer correctement ceux que l’on accepte , c’est une autre évidence. C’est ce que proposent , d’une manière ou d’une autre, tous les candidats à la primaire de la Droite et du Centre . En particulier François Fillon , comme d’habitude le plus pragmatique , qui opte pour une politique de quotas, décidés chaque année avec le Parlement . Et, bien sûr, le renforcement des frontières extérieures de l’Europe, ainsi que celui de l’aide au développement des pays d’Afrique concernés. Alors, plutôt que de nous en tenir à une dissertation , permettez-moi de suggérer à ceux qui nous lisent d’aller voter à cette primaire les 20 et 27 novembre.

par Philippe Le Corroller - le 6 novembre, 2016


PS : Cher Daniel , je partage tout à fait votre indignation concernant les exactions commises à l’encontre des tribus amazoniennes , pour créer des exploitations agricoles gigantesques ou chercher des métaux rares . Mais tant qu’on ne mettra pas en cause nommément – et avec des preuves, bien sûr – les multinationales qui « couvrent » ces scandales, à quoi sert notre indignation ?

par Philippe Le Corroller - le 6 novembre, 2016


Je ne comprends pas ce jugement négatif posé sur la hiérarchisation. Pourquoi la hiérarchisation est-elle un bogeyman ?
Pourquoi, pour établir et justifier une hiérarchie, est-il nécessaire de pouvoir fabriquer des critères OBJECTIFS ET ABSOLUS, valant à toute époque, et pour toute situation ? Cela me semble des conditions d’où on part perdant, déjà. Comment peut-on disqualifier la légitimité de créer de l’hiérarchie à partir de critères qui sont d’emblée impossibles à remplir dans notre monde quotidien ? Pire encore, le fait de postuler la nécessité de tels critères n’est-il pas la subtile irruption du… SACRE dans un débat qui se veut scientifique ? Du sacré, alors qu' »on » a cru s’en affranchir !

Cela m’inquiète cette fâcheuse tendance générale à diaboliser la hiérarchie. Je crains… que nous NOUS portions atteinte dans nos enthousiasmes idéalistes. Même que nous portions atteinte à notre intelligence de sujet.. singulier ainsi, en nous SOUMETTANT au profit d’une intelligence sociale. (Il s’agit bien d’enthousiasmes, et il faut regarder l’étymologie de près.) N’y a-t-il pas des phénomènes de hiérarchisation à l’oeuvre dans l’organisation.. sociale ? de nos propres corps, communautés faites de sujets singuliers ? N’y a t-il pas hiérarchisation en jeu dans toute activité VOLONTAIRE où NOUS ordonnons à tel membre de notre corps d’exécuter notre volonté ? N’obtenons-nous pas (heureusement…) obéissance ? (Dans le meilleur des cas… ça marche pour mes doigts quand je fais du piano, mais, si je comprend bien, ça ne marchait pas pour Socrate ? quand il constatait que son érection n’obéissait pas à SA volonté. Il vaut mieux accepter de pouvoir ordonner (volontairement…) là où on peut, et renoncer là où on ne peut pas, certes. Cela s’appelle la sagesse.)

Je ne veux pas, au nom d’un amour océanique, indifférencié, descendant lointain de la philia, devenir une fourmi, laissant mon intelligence de sujet singulier se dissoudre dans l’intelligence sociale de la fourmilière. Je crains que le « tous connectés » nous y mène par le bout de nos nez.

L’uniformité actuelle du discours sur le génocide amérindien sur le continent américain, chez les élites lettrées de plusieurs continents maintenant, constitue une… interprétation de l’histoire qui provient des Etats-Unis, et qui a été disséminée par colonisation (des esprits) ; elle est soumise à des intérêts, et donc n’étant pas Divin, ou neutre, ou objective, peut et doit être interrogée. Il est malheureux que ce discours, en érigeant le (bon..) Sauvage en Victime d’un holocauste, prive celui-ci, dans le même mouvement d’Amour océanique des Bonnes Intentions, de sa singularité, et donc, de sa.. liberté. Ce discours réduit les millions ? de sujets singuliers pour les mettre bien sagement dans les cases « victimes », « génocide ». Est-ce du respect pour les ancêtres, cela ?

Et, si l’hiérarchisation est autant un bogeyman (tout comme l’intolérance), comment rendre compte de ce qui apparaît comme le superbe dédain dont font objet mes commentaires sur ce site ?
Suis-je… suprêmement orgueilleuse de penser (humblement, tout de même…) que certains des points que j’ai soulevés dans mes commentaires pourraient mériter discussion ?

J’aime bien le jeu de la discussion. Même, encore mieux… la contradiction. Cela me permet d’affiner mes positions, en même temps que j’ESPERE que mon/mes interlocuteur(s) peuvent affiner les leurs, et ainsi, de pouvoir penser.. ENSEMBLE.
L’un CONTRE l’autre est une belle position pour être/penser ensemble. Une des plus riches, d’ailleurs.
Il est de sagesse POPULAIRE de dire « Dieu me préserve de mes amis, mes ennemis je m’en charge. » Quelqu’un qui a compris tout le MAL que l’amour, rien que l’amour, peut faire advenir sur la terre…
Un bon ennemi vaut 10 amis tièdes.
On ne va pas loin (dans le progrès…) quand on est tous d’accord non plus..

par Debra - le 6 novembre, 2016


[…] Contenido[editar] Portada francesa de la obra. Curiosidades[editar] Véase también[editar] Claude Lévi-Strauss : l’ethnocentrisme, entre humanité et barbarie, ou le paradoxe du relativis…. […]

par Anthropologie - jorge_rizo | Pearltrees - le 8 novembre, 2016


Le texte de Lévi-Strauss est surtout daté, dans son époque ou dans son cadre théorique implicite (le structuralisme). C’est un biais philosophique classique de considérer comme universel et intemporel des questions conjoncturelles. Une réponse spécifique est préférable: http://www.exergue.com/h/2006-04/tt/levi-strauss01.html

par Jacques Bolo - le 14 novembre, 2016


[…] aussi : Claude Lévi-Strauss : l’ethnocentrisme, entre humanité et barbarie, ou le paradoxe du relativis… (Daniel […]

par iPhilo » Démocratie, tyrannie des minorités, paradoxes de la majorité - le 20 juin, 2017



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