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Art contemporain et récit abstrait

7/02/2017 | par Silvère Jarrosson | dans Art & Société | 3 commentaires

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« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »
Paul Klee

Avril 2016, dans une galerie du Marais, à Paris. Le soir de l’ouverture d’une de mes expositions, un ami me tape sur l’épaule et m’entraîne vers une de mes toiles. « Elle est pas mal celle-là, me dit-il, mais je n’arrive pas à l’aimer, parce que je n’ai pas encore trouvé ce qu’elle représente. Est-ce plutôt une galaxie immergée ou une méduse qui se bat avec un dragon ? » Je m’amuse et souris poliment. J’ai beau faire de l’abstrait, je me suis habitué à ce que l’on reconnaisse toute sorte de choses surprenantes dans ce que je peins. Un réflexe cognitif répandu lorsqu’on est confronté à de l’abstrait consiste à y chercher quelque chose de figuratif. Pour mon ami, cette figuration de l’abstrait est même nécessaire pour comprendre et apprécier ce que j’avais peint.

La figuration signifie nécessairement quelque chose, puisqu’elle figure. Les formes et les contours y sont regardés à travers le prisme de ce qu’ils représentent, qui en offre un cadre de compréhension et d’interprétation prédéfini. L’art abstrait, sans cadre de compréhension, est menacé de ne rien signifier, de ne rien dire de plus que le vide pré-existant à l’œuvre. Confronté à ce risque, l’artiste abstrait se demande comment atteindre par la forme abstraite un récit d’intensité égale – mais de nature différente – à ce que la forme figurative exprime par sa représentation. Établir un récit abstrait semble aussi difficile que primordial pour donner à l’abstraction son éloquence et son statut d’œuvre d’art. Je propose ici trois éléments de réponses sur lesquels j’ai fondé mon travail à l’atelier.

Tout d’abord, comme l’a fait mon ami, imaginer permet de donner du sens. Parce que l’inconnu déstabilise, imaginer une galaxie, une méduse ou un dragon permet de rétablir une relation sereine avec l’œuvre abstraite. Permettre à l’imagination de se developper, c’est permettre au sujet abstrait de devenir signifiant. « La puissance de l’Imaginaire est immédiate : je ne cherche pas l’image, elle me vient brusquement » (Roland Barthes)(1). À la manière des coquillages qui s’accrochent et se développent sur toute surface disponible, l’imagination se développe spontanément, à condition qu’on lui donne un support où s’accrocher. L’abstrait peut devenir riche de sens et d’interprétation s’il fait office de support.

Mais quel est le support de l’imagination ?

Sans doute les œuvres abstraites les plus incertaines (floues, complexes, désordonnées) qui seront plus difficiles à interpréter et donc sujettes à des interprétations multiples. Notre cerveau interprète ce que nous voyons, pour donner un sens aux signaux reçus du nerf optique et réagir de manière adéquate. Notre survie dépend de ce travail de reconnaissance réalisé instinctivement. Mais cette capacité naturelle du cerveau est perturbée par l’apparition d’œuvres abstraites dans notre environnement. Ces œuvres, en échappant à la reconnaissance immédiate, place le cerveau dans une situation anxiogène et l’amène à formuler des hypothèses. Ces hypothèses formulées par notre cerveau sont ce que l’on imagine. Le réflexe consistant à reconnaître dragons et méduses dans l’abstraction vient de cette tentative cérébrale de « figuration » de l’abstrait. Plus ce que nous regardons est incertain, plus nous serons amenés à imaginer pour combler l’incertitude. Ainsi la complexité aléatoire des formes apparaissant à la surface de Jupiter fait office de support parfait pour l’imagination.

Jupiter

Motifs à la surface de Jupiter (image fournie par la NASA)

Le récit abstrait serait donc ce qu’il est possible d’imaginer, et les meilleures pièces d’abstraction celles ou une certaine incertitude permet, dans la confusion, d’imaginer notre monde figuré.

«Placée en dehors du monde réel, l’abstraction nous touche pourtant en y faisant référence.»

Mais paradoxalement, une fois le travail d’imagination réalisé, une fois la galaxie ou la méduse reconnue, l’œuvre est « figurationnée » et son récit n’est plus abstrait. Le grand ruissellement de l’imaginaire (1), lorsqu’il est brodé à partir de ce que nous connaissons déjà, contourne la notion d’abstraction pour en revenir au monde réel. Le véritable récit abstrait est donc à rechercher ailleurs.

Plutôt que d’évoquer le monde que nous connaissons, l’abstrait ne pourrait-il pas faire appel au monde que nous ignorons ? La force du récit abstrait pourrait être justement sa différence au monde réel.

Si l’on admet que l’imagination peut se développer ex nihilo, sans référence à notre passé vécu, le récit abstrait n’est plus alors une projection de ce que la vie nous a permis de connaître, mais une invention pure de notre esprit hors de toute référence.

Si les taches d’encre utilisées par Hermann Rorschach à partir de 1921 (dans le célèbre test psychanalytique du même nom) stimulent notre imagination, ce n’est pas tant parce  qu’elles ressemblent toujours vaguement à des choses connues que parce qu’elles ne ressemblent exactement à aucune d’elles. L’intérêt du test est alors de savoir ce que le patient va raconter sur cette partie non reconnaissable des taches, le récit qu’il va former à partir de ce qui est hors du monde connu.

Roschah

Tache de Rorschach (1921)

Selon cette nouvelle idée, ce qui fait l’intérêt de l’abstrait n’est plus l’ensemble des images qu’il va permettre de faire émerger mais le fait même qu’il fasse naître quelque chose en nous et appelle ainsi l’inconscient à émerger.

«En franchissant ce degré d’abstraction supplémentaire, l’artiste rejoint la posture du psychanalyste, en charge de faire apparaître des manifestations de l’inconscient chez le patient.»

L’éloquence de l’abstraction vient donc de ce qu’elle réveille une éloquence déjà présente en nous. Le récit abstrait n’est autre que le récit intérieur de chacun, et l’interprétation est celle de notre inconscient.

Mais ici encore l’art abstrait se fait le relais de quelque chose déjà existant (notre inconscient). Ne pourrait-on pas franchir encore un degré d’abstraction supplémentaire et concevoir un abstrait en dehors de toute référence à quoi que ce soit de connu ? Considéré ainsi, l’art abstrait devient le messager d’un ailleurs qui pourrait être la partie difficilement observable de chaque être. Découvrir une œuvre abstraite reviendrait à observer une curiosité ou à découvrir ce qui s’apparente à une énigme.

Comme un caillou rapporté de la Lune, ces témoignages d’un ailleurs méconnu fascinent et interrogent notre capacité à percevoir la réalité dans son ensemble. Le monde intérieur qui nous anime possède des bords, et tout ce qui en vient de l’extérieur est de nature à les remettre en question en assouplissant et élargissant ces frontières mentales. Ce que nous percevons du monde pourrait n’être que le fragment d’une réalité beaucoup plus vaste et complexe.

«L’éveil des consciences revendiqué par l’art abstrait opèrerait alors en ramenant dans notre champ de perception des témoignages de cet espace méconnu.»

Cette conception abstraite de l’art abstrait ferait du réflexe imaginatif (celui qui amène mon ami à reconnaître galaxie et méduse) un penchant à éviter, qui ramène sans cesse l’art abstrait dans le champs confortable du connu et du compris.

Empêchant de facto le mystère d’opérer.

C’est au contraire lorsque l’abstrait ne nous évoque rien de connu qu’il devient intéressant, car alors il parle d’un ailleurs. Et sollicite de la part du spectateur un acte de création d’un monde qui n’existe pas. Le récit abstrait n’existe pas sous forme de message explicite, mais plutôt dans un ensemble de stimulus créés par l’œuvre et se situant aux frontières du compréhensible.

Les artistes les plus énigmatiques sont souvent ceux qui nous parlent de la voix la plus forte, car c’est bien l’incompréhension qui intéresse. Rappelons-nous de l’histoire de ce galeriste dévaluant ses œuvres en cherchant à en expliquer rationnellement le sens. Explications absurdes qui ôtent aux spectateurs toute puissance de lecture, les œuvres ayant perdu leurs mystères.

Au lieu de vouloir comprendre l’abstrait, cherchons plutôt à accéder « à la connaissance de l’inconnaissance », toujours selon les mots de Roland Barthes qui, lui, les dédie à celui dont il est amoureux (une œuvre d’un autre ordre) (1). Il faut comprendre qu’on ne comprend pas l’abstrait pour le comprendre. Ce paradoxe souligne la difficulté d’expliquer le récit abstrait. Certes, certains artistes ont su donner à leurs créations abstraites l’éloquence d’un récit, mais ce récit échappe pourtant à une tentative d’explication rationnelle. Ce qui en fait la force et ouvre la voie d’une communication hors du langage.

1- Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Éditions Le Seuil, 1977
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Découvrez l’oeuvre de Silvère Jarrosson : www.silvere-jarrosson.com

 

Silvère Jarrosson

Diplômé de danse classique à l’Opéra de Paris, Silvère Jarrosson est contraint d’arrêter la danse en 2011 suite à une blessure. En même temps qu'un master de biologie, il entreprend une nouvelle carrière d'artiste peintre. Ses toiles abstraites adoptent un style pictural inspiré par la danse, le monde vivant et ce qui les relie. Ses travaux de recherche scientifiques sur l’apparition des formes dans le monde animal influencent également son travail. Depuis 2014, Silvère Jarrosson expose en France et à l’international.

 

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Commentaires

Bonjour,

Des œuvres qui suscitent un remuement introspectif, qui invitent aux voyages intersidéraux; poétique de l’oeuvre l’Universelle.

L’abstrait comme représentation de visions, de concepts surréalistes, avec lesquels il nous faut nous habituer?

Entraîner l’encéphale à la plasticité
Pour ne plus attendre aujourd’hui !
Se laisser aller aux délices de la vacuité;
Se passer de sauf-conduits.

par philo'ofser - le 9 février, 2017


Rationalisation de l’irrationalisme?

N’oublions pas que l’art abstrait, Barthes, sont aussi datés d’une époque « surréaliste »

par Jacques Bolo - le 18 février, 2017


L’art abstrait a mille visages…….et c’est ce qui fait son charme ! j’aime votre analyse, mais laissons au spectateur le plaisir de découvrir par lui même ce monde intérieur propre à chacun !

par Hunsinger - le 1 juillet, 2017



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