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Tzvetan Todorov : « La littérature, voie royale vers l’accomplissement de soi »

7/02/2017 | par Tzvetan Todorov | dans Philo Contemporaine | 2 commentaires

 

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DISPARITION : Théoricien de la littérature, sémiologue, philosophe et historien des idées, Tzvetan Todorov est mort, a-t-on appris ce mardi. Né en 1939 à Sofia, il quitte la Bulgarie en 1963 pour rejoindre Paris et est naturalisé en 1973. Docteur d’Etat en Psychologie (1966), il était directeur de recherches au CNRS depuis 1968, où il a dirigé le Centre de recherches sur les arts et le langage de 1983 à 1987. Il travailla notamment sur la mémoire et sur l’altérité.

Voici quelques uns de ses ouvrages de référence :

  • Symbolisme et interprétation, éd. Le Seuil, 1978.
  • Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, en collaboration avec Oswald Ducrot, éd. Le Seuil, 1979.
  • Nous et les autres, éd. Le Seuil, 1989
  • Face à l’extrême, éd. Le Seuil, 1991.
  • La vie commune : essai d’anthropologie générale, éd. Le Seuil, 1995.
  • Mémoire du mal, tentation du bien, éd. Robert Laffont, 2000.
  • L’Esprit des Lumières, éd. Robert Laffont, 2006.
  • La littérature en péril, éd. Flammarion, 2007.
  • La peur des barbares : au-delà du choc des civilisations, éd. Robert Laffont, 2008.
  • L’expérience totalitaire : la signature humaine, éd. Le Seuil, 2010.
  • Les ennemis intimes de la démocratie, éd. Robert Laffont, 2012.

Nous avons choisi de publier quelques passages de son ouvrage La littérature en péril, paru chez Flammarion en 2007, où l’essayiste évoque tant son passé personnel qu’intellectuel :

« Je suis entré en 1956 à l’université de Sofia ; parler des livres deviendrait ma profession.

La Bulgarie faisait alors partie du bloc communiste et l’étude des humanités se trouvait sous l’emprise de l’idéologie officielle. Les cours de littérature étaient faits pour moitié d’érudition, pour moitié de propagande : les œuvres passées ou présentes étaient mesurées à l’aune de la conformité au dogme marxiste-léniniste.

Si je me demande aujourd’hui pourquoi j’aime la littérature, la réponse qui me vient spontanément à l’esprit est : parce qu’elle m’aide à vivre. (…)

La connaissance de la littérature n’est pas une fin en soi, mais une des voies royales conduisant à l’accomplissement de chacun. (…)

La littérature peut beaucoup. Elle peut nous tendre la main quand nous sommes profondément déprimés, nous conduire vers les autres êtres humains autour de nous, nous faire mieux comprendre le monde et nous aider à vivre. Ce n’est pas qu’elle soit, avant tout, une technique de soins de l’âme ; toutefois, révélation du monde, elle peut aussi, chemin faisant, transformer chacun de nous de l’intérieur. (…)

Je ne lui demande plus tant, comme dans l’adolescence d’épargner les blessures que je pourrais subir lors des rencontres avec des personnes réelles ; plutôt que d’évincer les expériences vécues, elle me fait découvrir des mondes qui se placent en continuité avec elles et me permets de mieux les comprendre. Je ne crois pas être le seul à la voir ainsi. Plus dense, plus éloquente que la vie quotidienne mais non radicalement différente, la littérature élargit notre univers, nous incite à imaginer d’autres manières de le concevoir et de l’organiser. Nous sommes tous fait de ce que nous donnent les autres êtres humains : nos parents d’abord, ceux qui nous entourent ensuite ; la littérature ouvre à l’infini cette possibilité d’interaction avec les autres et nous enrichit donc infiniment. Elle nous procure des sensations irremplaçables qui font que le monde réel devient plus chargé de sens et plus beau. Loin d’être un simple agrément, une distraction réservée aux personnes éduquées, elle permet à chacun de mieux répondre à sa vocation d’être humain. »

 

Tzvetan Todorov

Tzvetan Todorov est un théoricien de la littérature, sémiologue, philosophe et historien des idées français d'origine bulgare, né en 1939 et mort en 2017. Docteur d’Etat en Psychologie, il était directeur de recherches au CNRS depuis 1968, où il a dirigé le Centre de recherches sur les arts et le langage de 1983 à 1987. Spécialiste de la mémoire et de l’altérité, on lui doit notamment Face à l’extrême (Le Seuil, 1991) ; La vie commune : essai d’anthropologie générale (Le Seuil, 1995) ; Mémoire du mal, tentation du bien (Robert Laffont, 2000) ; La littérature en péril (Flammarion, 2007) et Les ennemis intimes de la démocratie (Robert Laffont, 2012).

 

 

Commentaires

C’était un ami, un sage, non pas un philosophe. Il n’en n’avait ni les titres, ni les références, ni l’ethos. Mais il avait le regard du dissident qui refuse de l’être pour ne pas cracher dans la soupe car l’Université bulgare l’avait formé et le CNRS lui avait offert une carrière pour mettre à profit ce que sa formation universitaire lui avait donné. Comme son épouse, Nancy Huston, il était un privilégié de la République française qui, modestement, ne prenait parti que pour l’universel abstrait, jamais incarné dans des personnes, des partis, des réalités immédiates. En somme, une sorte de devise morale pour les idées formelles qui permettent à l’histoire de l’Europe de se faire à côté des peuples et des dénis des libertés concrètes.
C’était un intellectuel humaniste qui voyait plus le danger du côté du passé qu’il avait fui que du présent qui faisait les guerres à l’origine de son exil.
Combien de temps fallait-il au docteur en psychologie pour penser sa fêlure et son identité meurtrie? Les derniers livres de sa vie se résument à des généralités sur les démocraties, les religions, et les valeurs consacrées par les académismes et les opinions savantes embaumées par des institutions symboliques qui gardent l’encens des humanismes du 18ème sans inventer ou produire un outil permettant de penser le monde d’aujourd’hui de façon inédite et pertinente. Un enseignant sans public autre que celui du monde des livres germano-pratins qui font la doxa savante consacrant les prix littéraires et les mondanités tristes.

par Mokaddem - le 7 février, 2017


Je suis triste d’apprendre la nouvelle du décès de M. Todorov.
Son livre « La littérature en péril » m’avait bien marquée.
Son diagnostic ? du mal moderne m’interpelle toujours, et je ne peux que me demander pourquoi nous nous acharnons encore et toujours contre la fiction, l’imagination, des facultés qui nous sont indispensables afin de bien vivre, debout, dans la dignité, et pleinement réaliser notre… destin ? d’Homme.
Il m’est infiniment triste de constater à l’heure actuelle à quel point la littérature, en étant reléguée au musée (des classes instruites) s’est vu disqualifiée pour/par toutes les personnes à qui elle pourrait donner tant de joie, de réconfort, et de beauté, mais qui se sentent exclues.
Le climat qui règne à l’heure actuelle en Occident, avec son défi, sa méfiance envers la littérature me fait penser… à des scènes que j’ai regardées dans « Docteur Jivago », lors de l’effondrement des derniers vestiges de la féodalité russe. C’est dire combien c’est triste…
Dans la nouvelle querelle entre les Anciens et les Modernes, on peut se demander s’il n’est pas tout aussi important de pouvoir retrouver le visage de l’ancien sous les habits d’une nouveauté, auto-proclamée de surcroît, que de fabriquer encore et toujours… du nouveau :

« If there be nothing new, but that which is
Hath been before, how are our brains beguiled,
Which, labouring for invention bear amiss
The second burden of a former child… »

« S’il n’y a rien de nouveau, mais ce qui est
A déjà été, combien nos cerveaux sont-ils dupés,
Lesquels, peinant pour faire de la nouveauté accouchent en catastrophe une deuxième fois
D’un enfant précédant »…
Shakespeare, Sonnet LIX, premier quatrain, ma traduction, pour rester très près de la littéralité du texte.

Enfin, je trouve encore et toujours de la matière pour réfléchir à notre monde industriel moderne dans la littérature de l’Antiquité…comme dans toute notre grande littérature, d’ailleurs.

Un grand merci pour ces extraits.

par Debra - le 8 février, 2017



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