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Aristote et l’amitié vertueuse

2/05/2018 | par L'équipe d'iPhilo | dans Classiques iPhilo | 4 commentaires

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CLASSIQUES : Nous vous proposons au début de chaque mois la lecture d’un grand texte de l’histoire de la philosophie. Ils sont d’autant plus grands qu’ils continuent à nous éclairer… pour peu encore que nous les lisions. Dans le monde du zapping, conserver un contact avec les «classiques» est un acte de courage. Dans ce texte de l’Ethique à Nicomaque, Aristote décrit une forme d’amitié particulièrement rare et exigeante.

« La parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu’ils sont bons, et ils sont bons par eux-mêmes. Mais ceux qui souhaitent du bien à leurs amis pour l’amour de ces derniers sont des amis par excellence (puisqu’ils se comportent ainsi l’un envers l’autre en raison de la propre nature de chacun d’eux, et non par accident) ; aussi leur amitié persiste-t-elle aussi longtemps qu’ils sont eux-mêmes bons, et la vertu est une disposition stable. Et chacun d’eux est bon à la fois absolument et pour son ami, puisque les hommes bons sont en même temps bons absolument et utiles les uns aux autres. Et de la même façon qu’ils sont bons, ils sont agréables aussi l’un pour l’autre : les hommes bons sont à la fois agréables absolument et agréables les uns pour les autres, puisque chacun fait résider son plaisir dans les actions qui expriment son caractère propre, et par suite dans celles qui sont de même nature, et que, d’autre part, les actions des gens de bien sont identiques ou semblables à celles des autres gens de bien. Il est normal qu’une amitié de ce genre soit stable, car en elle sont réunies toutes les qualités qui doivent appartenir aux amis. Toute amitié, en effet, a pour source le bien ou le plaisir, bien ou plaisir envisagés soit au sens absolu, soit seulement pour celui qui aime, c’est-à-dire en raison d’une certaine ressemblance ; mais dans le cas de cette amitié, toutes les qualités que nous avons indiquées appartiennent aux amis par eux-mêmes (car en cette amitié les amis sont semblables aussi pour les autres qualités) et ce qui est bon absolument est aussi agréable absolument. Or ce sont là les principaux objets de l’amitié, et dès lors l’affection et l’amitié existent chez ces amis au plus haut degré et en la forme la plus excellente.

Il est naturel que les amitiés de cette espèce soient rares, car de tels hommes sont en petit nombre. En outre elles exigent comme condition supplémentaire, du temps et des habitudes communes, car, selon le proverbe, il n’est pas possible de se connaître l’un l’autre avant d’avoir consommé ensemble la mesure de sel dont parle le dicton ni d’admettre quelqu’un dans son amitié, ou d’être réellement amis, avant que chacun des intéressés se soit montré à l’autre comme un digne objet d’amitié et lui ait inspiré de la confiance. Et ceux qui s’engagent rapidement dans les liens d’une amitié réciproque ont assurément la volonté d’être amis, mais ils ne le sont pas en réalité, à moins qu’ils ne soient aussi dignes d’être aimés l’un et l’autre, et qu’ils aient connaissance de leurs sentiments : car si la volonté de contracter une amitié est prompte, l’amitié ne l’est pas ».

ARISTOTE
Ethique à Nicomaque, VIII, 4, 1156b, tr. fr. Tricot, éd. Vrin

Pour éclairer ce passage fort ancien, nous vous proposons quelques lignes d’un texte du philosophe Marcel Lamy, décédé il y a peu, qui fut longtemps professeur de khâgne au lycée Chateaubriand à Rennes :

« L’objet de l’éthique, ce sont les choses humaines (ta anthrôpika) et qui se rapportent aux mœurs (ta èthè) et aux passions (ta pathè). C’est le cas de l’amitié qui est une vertu, ou du moins, s’accompagne de vertu, et est ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre.

L’éthique laissera donc de côté les théories des physiciens présocratiques sur l’amitié cosmique entre éléments semblables ou contraires, mais aussi les amitiés involontaires liées à une «appartenance ». L’amitié par excellence repose sur le choix libre et réciproque de deux hommes égaux en vertu qui décident de passer leur vie ensemble. Aimer , c’est «être en acte» (energein). L’amitié se range parmi les activités «immanentes » qui se suffisent à elles-mêmes et ont leur fin en elles-mêmes et non hors d’elles-mêmes, dans leur propre exercice et non dans un bien qu’elles s’efforceraient d’atteindre. Qui aime sait qu’il aime et se réjouit d’aimer. «L‘amitié en acte est un choix réciproque, accompagné de plaisir… acte qui n’est pas extérieur, mais intérieur à celui qui aime» (Ethique à Eudème, VII, 2, 1237 a)

Cette thèse se comprendra mieux si on l’oppose à celle de Platon, dans le Lysis, dialogue aporétique sur l’amitié et dans l’éloge d’Erôs que prononce Socrate dans le Banquet. «Le désir est la cause de l’amitié. Or, ce qui désire a le désir de ce qui lui manque. Donc, ce qui manque de quelque chose est ami de ce qui lui manque.»(Lysis, 221 d e) D’où cette conséquence : celui qui se suffit à soi et ne manque de rien n’a pas besoin d’ami. Erôs, philia, épithumia sont tenus pour équivalents en Lysis 221 e 4. Aristote lui même, objectera -t-on, dit que Dieu, premier moteur, acte pur et par conséquent immobile, «meut toutes choses comme objet d’amour» (kinei hôs érômenon, Métaphysique XII, 7 1072 b 4-5). Mais ce qui se meut comme porté par l’erôs, c’est l’être en puissance. Or aimer, c’est être en acte.

Mais à côté de l’amitié vertueuse, il en est d’autres, fondées sur l’utilité et sur le plaisir. Comme le dit Socrate (Lysis 217 a ), le malade n’aime pas le médecin pour lui même, mais à cause de sa maladie. Aristote traduit : il aime par essence son bien propre, la santé, et le médecin par accident. Il en est de même pour l’amitié fondée sur le plaisir : l’être aimé n’est pas aimé pour lui-même, «en tant qu’il est précisément celui qu’il est », mais pour le plaisir qu’il procure. C’est pourquoi de telles amitiés sont instables, se nouent et se dénouent au gré des intérêts et des goûts. L’amitié fondée sur l’utilité est la plus sujette aux litiges : elle exige l’égalité des avantages donnés et reçus et chacun croit avoir moins que son dû dans ces contrats mercantiles (E.N. VIII, 15 et IX, 1) ».

Pour aller plus loin : retrouver l’intégralité de L’Amitié selon Aristote de Marcel Lamy sur le site de l’Académie de Rennes

 

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Commentaires

Merci pour le parti pris de faire découvrir à nous, les ignorants, les bijoux de la pensée occidentale, le moteur, qui continuent à donner forme à nos querelles, nos débats, nos désirs, aspirations, avec ce parti pris de bien différencier en quoi l’amitié pour les uns n’est pas l’amitié pour les autres. J’ai apprécié le commentaire qui m’a apporté des éclaircissements importants.

Je note qu’Aristote parle de l’amitié entre hommes libres, je présume…
Il me semble que nos lointains ancêtres ont présumé une égalité de condition sociale, reliée à l’exigence que les deux partenaires soient du même sexe (masculin), comme étant le socle qui rendait possible l’amitié dont parle Aristote.

Je m’interroge sur l’opposition entre « la fin en soi », et « la fin hors de soi ».
Avec l’idée d’une fin hors de soi, pointe inévitablement l’ablatif instrumental : l’objet de l’amitié deviendrait un instrument pour atteindre un autre bien, et non pas un… ablatif ABSOLU, c’est à dire, indépendant, et autonome.
Dans cette exigence très élevée d’Aristote pour ce qu’il pourrait qualifier d’une amitié… véritable ? véritable, car absolue, je vois les enjeux de la grâce, opposée à l’intérêt, dans un parallélisme disjonctif qui a manifestement une dette considérable à Aristote et Platon…
Mais il me semble que la pensée de Platon permet de mieux rendre compte de l’instabilité intrinsèque de notre monde, ainsi que des effets du temps sur les êtres charnels que nous sommes. Elle est, de ce fait, un peu plus… charitable ? que celle d’Aristote. Ici, du moins.

Je relève la phrase du commentaire : « L’amitié par excellence repose sur le choix libre et réciproque de deux hommes égaux en vertu qui décident de passer leur vie ensemble ». Que d’exigence pour les pauvres mortels que nous sommes… au moins autant d’exigence que l’idéal Christique que nous semblons vouloir abandonner à l’heure actuelle…
Quitterions-nous Scylla pour Charybde ?…

Et, pour finir, me vient en mémoire un poème de William Butler Yeats, qui écrit à sa fille que, quoiqu’elle fasse, elle ne pourra pas empêcher qu’on l’aime… POUR ses beaux cheveux d’or fin. Au moins, en partie…
Le désir d’absolu d’Aristote, tout en se référant à l’acte ? est terriblement statique, et ainsi, mortifère à mes yeux…(comme quoi la grâce, comme valeur absolue n’est plus gracieuse, car l’absolu est tout sauf gracieux) et pour ce qu’il fait de la langue d’Homère… n’en parlons même pas.

par Debra - le 3 mai, 2018


Le véritable ami c’est celui qui vous fait du bien parce qu’il vous veut du bien. Ainsi est-il capable de vous dire  » Tu déconnes  » lorsque parfois, effectivement, on déconne. Le véritable ami, on en a deux ou trois. Ils vous suivent et on les suit toute une vie. On va à leurs mariages, on se réjouit de la naissance de leurs enfants, on rit ou on pleure de leurs divorces, on ira à leurs obsèques ou ils iront aux nôtres. On essaie d’être pour eux un véritable ami. Parfois ils nous entendent, parfois pas. Peu importe : ils savent qu’on est là, on sait qu’ils sont là. Et c’est bien.

par Philippe Le Corroller - le 6 mai, 2018


L’amitié est ce qui fait que les hommes sont liés par une identification, comme les bons troglodytes des Lettres persanes ou bien ce qu’en dit La Boétie pour rappeler que la politique, l’économie sont fondées sur les liens de personne à personne.
Essayer de se passer de l’amitié, de cet « instinct » qui nous apprend qu’il y a un « autre », c’est vouloir fonder la société sur un contrat, un acte de liberté.
La Renaissance et les Lumières sont des bifurcations. Les circonstances ont fait que l’amitié et le lien personnel ont été rejetés pour que la politique et l’économie prennent leur essor.

par Gérard - le 9 mai, 2018



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