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La misonomie, ou haine des institutions

26/06/2013 | par Jean-Michel Muglioni | dans Politique, Revue Mezetulle | 4 commentaires

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Lorsque la loi s’efface, elle laisse le champ libre au déploiement des « forces libres ». Il faut lutter contre les lois injustes et les institutions destinées à installer et à perpétuer l’oppression, mais réclamer par principe l’effacement de toute loi et déclarer par principe que toute institution est mauvaise, c’est faire le jeu des pouvoirs – ceux qui nous oppriment à l’extérieur et ceux qui nous gouvernent à notre insu de l’intérieur. Eclairées par le rappel de ce principe, la « transparence » et la confusion entre vie privée et vie publique dont on fait en ce moment grand bruit révèlent leur férocité.

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L’institution

Instituer, c’est transformer l’impulsion éphémère des appétits en volonté ; c’est s’engager pour l’avenir, c’est fonder une tradition, par exemple un hôpital, une école, un Etat. Au lieu qu’abandonnée à elle-même la volonté se disperse ou s’affole, elle se donne ainsi la règle qui la rend capable d’aller jusqu’au bout de ce qu’elle veut, elle s’oblige vis-à-vis des autres comme par un serment. L’institution, c’est aussi le bâtiment, qui donne une réalité extérieure à la volonté et ainsi la soutient. L’intérêt qu’un peuple accorde à une institution se voit à la nature des édifices qu’il lui consacre. Pour le comprendre, il suffit de comparer les bâtiments scolaires et universitaires édifiés avant 1958 et ceux que la Cinquième République a bâtis au moment de sa plus grande richesse, à l’époque que les historiens appellent sans ironie les trente glorieuses. Il n’y a pas d’humanité sans instituteurs ni sans monuments. Il faut qu’en l’enfant l’homme soit institué et qu’adulte il soit sans cesse rappelé à lui-même – monument, moniteur, admonestation, c’est le même mot. Le modèle du centre commercial s’imposant sur toute la planète, l’architecture perd sa fonction politique ; en même temps la loi et les institutions perdent leur autorité et l’humanité sa colonne vertébrale.

La loi limite le pouvoir

Spinoza rappelle qu’Ulysse, pour échapper à la séduction du chant des sirènes, s’est fait attacher au mat de son navire, qu’il a interdit à ses matelots de le délier et leur a bouché les oreilles. Qui n’est pas lié par la loi deviendra fou. Il nous faut des institutions pour nous garantir d’abord contre nous-mêmes. Et si la loi ne l’emporte pas sur les désirs, si donc les hommes règlent leurs conflits sans la médiation d’institutions, alors le plus fort l’emporte. Ainsi le mépris des institutions en général fait le jeu des pouvoirs. Rêver d’un marché sans loi où chacun peut satisfaire immédiatement ses moindres désirs fait un moment l’affaire des marchands. La jeunesse enfin libérée de l’école est transformée en clientèle. Pour la même raison, on dit que l’estrade, qui place le professeur au-dessus de ses élèves, porte atteinte à l’égalité. Le copain remplace le maître, la classe devient un lieu de vie. Et une fois l’institution scolaire ruinée, les entreprises de location de précepteurs sont cotées en bourse.

Le mensonge de la transparence

Il importe aux puissances et d’abord aux puissances d’argent de faire passer la dignité des fonctions politiques pour le reste désuet d’un ancien temps. Tout signe extérieur de respect doit paraître hypocrite, tout cérémonial ridicule. Un chef de l’Etat répond dans la rue aux injures du premier venu et sur le même ton. Il préfère les hôtels de luxe aux palais de la République. Il revendique le droit au bonheur. Il s’affiche comme personne privée, pour se montrer comme tout le monde. Son épouse paraît dans le plus simple appareil en première page d’un journal. Aucune autorité de la République n’impose plus la distinction des genres : il n’y plus de séparation entre l’homme et le président. Telle est donc l’essence de la transparence tant désirée : le refus de marquer extérieurement une différence entre l’homme et sa fonction, entre les dignitaires de l’Etat et les citoyens, comme entre le maître et l’élève, n’est que l’apparence de la sincérité. Elle est la plus rusée des ruses de l’hypocrisie : l’homme de pouvoir transparent, libéré du ridicule qu’il y a à se draper dans sa dignité, n’est plus retenu par les institutions. Sa devise : non pas servir mais jouir.

Soixante huit et le refus des médiations

Sans doute soixante huit ne se réduit-il pas à la haine des institutions. Mais on confondait alors l’autorité de la loi en vertu de laquelle un homme est chargé d’une fonction de commandement et le pouvoir qu’un homme ou un groupe d’hommes exerce sur d’autres. On confondait la nature des institutions et les abus que la soif de pouvoir fait commettre aux hommes malgré elles. De même on confondait la relation qu’il y a entre le maître (magister qui a donné magistral) et ses élèves avec celle de maître (dominus qui a donné domination) à esclave, comme si l’autorité d’un savant dans sa science était despotique. On se moquait de la séparation bien claire du maire et de Montaigne. La mauvaise passe de la République aujourd’hui tient à cet esprit soixante-huitard dont les plus hautes autorités de l’Etat sont d’autant plus profondément affectées qu’elles croient s’y opposer.

La liberté comme pouvoir de faire ou pouvoir de vouloir

La confusion est considérable. Elle provient d’une méprise sur la notion de liberté. Ainsi les stoïciens distinguaient la liberté de satisfaire ses désirs, et la liberté intérieure, absolue. La première en effet est nécessairement limitée et ne peut que nous opposer les uns aux autres. Elle nous fait dépendre des hommes qui peuvent nous donner ou nous ôter ce que nous souhaitons. Aucun pouvoir ne pouvait rien contre Socrate ou Epictète qui ne désiraient ni ne craignaient rien de ce que les hommes ont coutume de désirer et de craindre. La maîtrise de leurs désirs, ou puissance de vouloir comme il faut, pouvoir tout intérieur, dépendant d’eux seuls, les rendait indifférents à la limitation de la liberté entendue comme puissance de faire ce qu’on veut, dont on dit justement qu’elle s’arrête là où commence celle des autres. La liberté intérieure accorde au contraire d’autant plus les hommes entre eux qu’elle est plus grande, parce qu’elle accorde chacun avec lui-même. Leurs théoriciens ayant au XVIII° siècle décrété que seul l’intérêt personnel mobilise les hommes, nos sociétés sont fondées sur l’idée que la liberté consiste dans le pouvoir de faire ce qu’on désire : le salut public réside dans le libre jeu des passions et la sagesse est un obstacle à la croissance. Il y a donc entre le libéralisme économique et le spontanéisme soixante-huitard une parenté profonde. Le « si ça me plaît » est très rigoureusement ce que Marx appelait une idéologie : le reflet et la justification des conditions matérielles d’existence. Telle est l’origine commune du mépris soixante-huitard et libéral du droit.

 

Jean-Michel Muglioni

Né en 1946, vice-président de la Société Française de Philosophie, Jean-Michel Muglioni a enseigné la philosophie pendant plus de trente ans en classes préparatoires, et jusqu'en 2007 en khâgne au lycée Louis-le-Grand. Agrégé de philosophie, il a également soutenu en 1991 une thèse de doctorat d'Etat sur la philosophie de l'histoire de Kant. Il contribue règulièrement à la revue de Mezetulle. Il a signé comme auteur La philosophie de l'histoire de Kant (Hermann, 2e édition revue 2011, 1ère éd. PUF, 1993) et Repères philosophiques (Ellipses, 2010).

 

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Commentaires

N’y-a-t-il pas, parfois, conflit entre légalité et légitimité ? La loi est, le plus souvent, proposée par le gouvernement et votée par le Parlement, qui a le dernier mot. L’ennui, c’est que la composition de ce dernier n’est jamais que l’expression d’un rapport de forces politique à un moment donné. Cela ne fait pas de lui une autorité morale . S’il en vient à oublier cela et impose une loi qui choque les consciences d’une partie des citoyens, ceux-ci se révoltent et descendent dans la rue. Peut-on les en blâmer ?

par Philippe Le Corroller - le 26 juin, 2013


Je suis d’accord avec Mr Philippe Le Corroller . Ainsi je pense à ces lois iniques autorisant la pratique de la corrida sur le sol français . Je me suis beaucoup exprimé sur ce sujet sur le site « newsring » ( http://www.newsring.fr/societe/1192-faut-il-interdire-la-corrida/59733-les-conclusions-presentees-par-les-associations-requerantes-et-intervenantes-au-titre-de-larticle-l)

Notamment au sujet de ce texte :
Les conclusions présentées par les associations requérantes et intervenantes au titre de l’article L.
Le tribunal administratif de Paris rejette les recours contre la décision du ministre de la culture et de la communication d’inscrire la corrida à l’inventaire du patrimoine immatériel de la France.

J’ai répondu ce qui suit :

« Il relève que la corrida est enracinée depuis le XIXème siècle dans quatre régions, douze départements..etc,etc.. »

Je relève surtout dans tout cela le mépris total de l’animal , la cruauté et l’absolu non respect de la vie animale , la non prise en compte de sa souffrance et des actes de tortures manifestes qu’il subit tout au long de ce long et douloureux calvaire que subit cette pauvre bête pour satisfaire un besoin primaire et immature de distraction sordide au détriment d’un animal innocent par nature et qui n’a rien à faire au sein de cette assemblée de personnes insensibles et ayant perdues les sentiments les plus élémentaires de compassion et de respect envers les animaux .

par Dominique Giraudet - le 30 juin, 2013


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