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Comparaison n’est pas raison : la « reductio ad Judaïcum »

21/10/2013 | par Patrick Ghrenassia | dans Politique | 13 commentaires

 

Roms expulsés
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On a vu ressurgir ces derniers temps ce que j’appellerais la « reductio ad Judaïcum », figure symétrique de la « reductio ad Hitlerum ».

La « reductio ad Hitlerum » consiste à diaboliser un courant d’idées, un courant politique ou un homme politique en l’identifiant à Hitler. Tel homme d’Etat tient des propos autoritaires, c’est donc un nouvel Hitler. Pour Leo Strauss, elle est l’argument ultime de ceux qui n’ont plus d’arguments, l’aveu de l’impuissance et de la mauvaise foi.

La « reductio ad Judaïcum », ou « réduction au Juif », revient, inversement, à victimiser radicalement une catégorie sur la base d’une simple ressemblance : on expulse aujourd’hui en France des Roms en situation irrégulière = on expulsait des Juifs en Allemagne dans les années 1930, donc Roms expulsés = Juifs déportés. CQFD

On sait que le même sophisme a été appliqué à Israël : les Israéliens montent un mur de sécurité contre les Palestiniens = les Allemands montaient des murs pour enfermer les Juifs dans des ghettos, donc Israéliens = Nazis, et Palestiniens = Juifs. CQFD

On pourrait multiplier les exemples de ces amalgames, ou analogies abusives, appliquées au communisme, à l’Islam, à Poutine, à Sarkozy ou au Pape.

Ce mécanisme relève, d’abord, d’une vision infantile et manichéenne du monde en noir et blanc, qui veut tout classer dans le bien ou le mal absolu ; ensuite, il repose sur un usage sauvage de l’analogie qui est à la base de bien des sophismes. « Comparaison n’est pas raison », dit l’adage populaire. Plus doctement, les historiens savent combien il est imprudent et peu sérieux d’assimiler des époques sur la base de ressemblances superficielles : Napoléon 1er et Napoléon III s’appellent tous deux Napoléon, donc c’est le même régime ! A quoi Marx ajoutera que l’histoire se répète peut-être, mais sous forme de farce (justement à propos du coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, dit « le petit »).

L’imposture logique est simple : d’une ressemblance partielle entre deux termes, on infère leur identité totale. Socrate est brillant, une étoile est brillante, donc Socrate est une étoile. Ou encore : une vache est un quadrupède, une chaise a quatre pieds, donc une chaise produit du lait.

Ce procédé peut paraître bête et pas méchant, mais il a des effets redoutables sur les esprits simples, qui sont le plus grand nombre. Surtout quand il conduit à banaliser la Shoah ou à délégitimer la République.

Ce fut longtemps ce sophisme qui fonda la théologie rationnelle et les démonstrations de l’existence de Dieu : la nature ressemble à une horloge, l’horloge est fabriquée par un horloger, donc Dieu est un grand horloger ; ou encore, la nature ressemble à une œuvre d’art ; ou la nature ressemble à un superbe palais, etc. sic ad libitum.

Cet usage sauvage de la ressemblance produisant une analogie déréglée fut, en son temps, critiqué par Hume dans les « Dialogues sur la religion naturelle » (1779). Au lieu de réfuter l’irréfutable, Hume généralise le procédé pour en montrer le ridicule. Une réfutation par l’absurde, en somme. La nature peut être comparée à peu près à n’importe quoi, donc Dieu peut ressembler à n’importe quoi. Par exemple, la terre ressemble à un œuf, donc Dieu est une grande poule. Ou : la terre ne peut tenir seule suspendue dans le vide, donc elle doit être posée sur le dos d’un gigantesque éléphant. Et ainsi de suite, le délire analogique produit par des ressemblances abusives nous plonge dans le surréalisme le plus débridé.

Aujourd’hui, on sourit de ces enfantillages théologiques. Mais la politique les reprend sans complexe, et l’on voit hommes politiques et intellectuels expliquer, avec un sérieux de pontifes, qu’une chaise laissée vide dans une classe par une élève expulsée, c’est le retour de la chasse aux Juifs sous Vichy ; ou qu’une loi qui contrôle les immigrants clandestins, c’est le retour des persécutions de Hitler et Pétain. Ou plus simplement encore, chez certains radicaux, qu’une loi est par essence fasciste… puisqu’elle interdit.

Degré zéro de la raison, impostures logiques et sophismes, la déraison politique envahit nos écrans et pollue le débat démocratique. J’aimerais conseiller une relecture de Hume et de ses « Dialogues » comme remède homéopathique ; mais le même Hume nous a appris combien la raison est impuissante, hélas, face aux passions aveugles.

Que la philosophie nous évite au moins le ridicule de nous indigner à notre tour de la mauvaise foi des indignés.

 

Patrick Ghrenassia

Professeur agrégé en philosophie, Patrick Ghrenassia enseigne à l'IUFM de l'Université Paris-Sorbonne. Il a également enseigné au lycée ainsi qu'à l'Université Paris-Panthéon-Sorbonne. Intervenant notamment en histoire de la philosophie et en philosophie de l'éducation, il tient le blog "Bac 2013 : La philo zen" sur letudiant.fr. Suivre sur Twitter : @ghrenassia2

 

 

Commentaires

Merci Monsieur de rappeler ces éléments de bon sens ! Le climat politique actuel en devient malsain : céder à cette reductio ad Judaïcum participe d’une vie politique qui repose sur l’émotion, le pathos, les élans (d’ailleurs souvent sincères) du coeur, et non de la raison. Cela entretient tous les extrêmismes, tous les populismes. Ce qui pose problème,au delà de votre constat, c’est aussi que nos représentants tremblent devant ces hommes politiques qui font de la vie politique une affaire de sentiments. Par peur des populistes, ils tombent dans une rationalité molle qui ne fait qu’entretenir ce qu’ils redoutent. On chérit les effets dont on déplore les causes, as usual …

par A. Terletzski - le 21 octobre, 2013


par Sabine Aussenac - le 21 octobre, 2013


Hélas, beaucoup de nos hommes politiques semblent avoir oublié leur classe de philo…à moins qu’ils ne l’oublient volontairement. Je me souviens, comme si c’était hier, de notre professeur expliquant les ravages du syllogisme :  » Un cheval bon marché est rare. Ce qui est rare est cher. Donc un cheval bon marché est cher  » . Nos élus prendraient-ils les électeurs pour des idiots ?

par Philippe Le Corroller - le 21 octobre, 2013


Je suis bien d’accord avec vous, rationnellement, mais je me pose quand même des questions !
Il m’est souvent arrivé de prendre l’Eurostar à la Gare du Nord, les Roms y sont très nombreux, et très jeunes. Souvent, ce ne sont que des enfants. Très honnêtement, quand vous êtes à la terrasse d’un café avant de prendre votre train, vous avez parfois de mauvais sentiments à leur égard, tellement leur vols sont systématiques et insupportables, aux yeux de tous, et leur présence (malgré leur âge) laisse aussi un sentiment (peut-être irrationnel) de réel danger physique.
A mes yeux, leur présence n’est donc guère agréable dans les lieux publics, mais voici ce qui est arrivé une fois et que je ne m’explique pas si l’on s’en tient à votre discours rationnel : alors même que j’avais des pensées noires à l’endroit de 3 jeunes Roms qui ne devaient pas dépassés les 15 ans et qui cherchaient visiblement une cible, un car de policiers est passé. Tout a été très vite. Les policiers sont descendus, ont pris les mômes et les ont mis mis au pannier à salade.
Dans ma tête, alors même que j’étais en train de pester contre les Roms, une seule image m’est restée : les gendarmes français arrêtant les juifs et les enfants juifs à partir de 1940. Cette pensée était parfaitement immédiate (au sens philosophique du terme).
Après réflexion, elle s’est dissipée, les jeunes n’allaient évidemment pas en camps, allaient subir moins de violences des policiers que de leurs chefs Roms et surtout en tant que mineurs allaient être relachés dans la journée.
Mais cette médiaté n’est intervenue qu’après avoir cette pensée fugace.
Qu’est-ce qui peut bien expliquer ce réflexe émotionnel ?

par Robert Dupont - le 21 octobre, 2013


Non. Le prétendu scandale a commencé quand certains journalistes se sont offusqués qu’on emploie le mot « rafle » au sujet de l’interpellation de Léonarda. Pourtant qu’était-ce d’autre ? Le sens des mots ne saurait être confisqué par quiconque et certaines connotations n’empêchent pas l’emploi usuel de termes à fort contenu historique.

par Patrice Gohier - le 21 octobre, 2013


Merci

par Jean Paul Ziégler - le 21 octobre, 2013


Merci Robert Dupont pour ce témoignage lucide qui dit toute la double logique du coeur et de la raison, qui ont chacun leur légitimité, mais qui ne doivent pas être confondus. Distinguer les ordres, disait Pascal.
Beaucoup sont émus, comme moi, au spectacle des SDF dans la rue, mais j’en connais peu qui vont jusqu’à les inviter chez à leur domicile…

par patrick ghrenassia - le 22 octobre, 2013


Quant au sens des mots, cher Patrice Gohier, s’il ne peut être confisqué par personne, n’est jamais entièrement innocent non plus

par patrick ghrenassia - le 22 octobre, 2013


Je ne me joindrai pas au concert de louanges des commentaires précédents. Si le début de ce texte est bon (la «reductio ad Judaïcum» répond dans une *certaine* mesure – mais pas dans une mesure certaine – à la réductio ad hitlerum), la suite est plus discutable. L’auteur lui-même n’échappe pas à l’amalgame… dont il oublie qu’il fonctionne dans les deux sens! Idem quand il nous donne des leçons de hum! «logique»… à deux balles!

Explications.

Extrait_1: «On pourrait multiplier les exemples de ces amalgames, ou analogies abusives, appliquées au communisme, à l’Islam, à Poutine, à Sarkozy ou au Pape.

On remarquera que deux idéologies totalitaires, l’une athée, l’autre théocratique (cette idéologie militaro-religieuse qu’est l’islam) responsables de centaine de millions de morts sont mises dans la même liste que des personnalités certes pas exemptes de critiques, et peu ou prou controversées, notamment, selon les lunettes idéologiques que l’on porte …

Ça (aussi) s’appelle un amalgame! Sauf qu’il est plus pervers, puisqu’il vise à *dédouaner*, plutôt qu’à incriminer! Dans ce cas-ci amalgame reposant sur un (faux) axiome: il y a – évidemment! – un «bon» communisme et un «bon» islam… même si on peinerait à trouver des exemples (qui résistent à la critique historique(*)) de l’un comme de l’autre…

(*) le mythe de l’âge d’or andalous, p.e., est pour le moins critiquable pour qui s’intéresse à l’histoire de la dhimmitude dans laquelle était réduits les Juifs et les chrétiens à cette époque, qui étaient – au mieux – considérés comme des citoyens de seconde zone, astreint à un impôt spécial, à un certains nombre de limites dans l’exercice du culte, une interdiction de monter à cheval ou de porter des armes, contraints à tout une série d’humiliations, comme de courber l’échine devant les musulmans, etc. …

Extrait_2: «Ce mécanisme relève, d’abord, d’une vision infantile et manichéenne du monde en noir et blanc, qui veut tout classer dans le bien ou le mal absolu ; ensuite, il repose sur un usage sauvage de l’analogie qui est à la base de bien des sophismes. « Comparaison n’est pas raison », dit l’adage populaire.»

On retrouve l’habituelle «logique» de la gauche relativiste, décidément pas forte dans le domaine de la saine logique: ce n’est pas parce que *tout* vouloir classer dans le bien ou le mal « absolu » est un manichéisme, que la proposition inverse: vouloir *rien* classer dans le mal (peut-être pas « absolu », mais suffisamment grave pour être distingué du bien), est vraie.

Pour reprendre l’exemple des deux idéologies totalitaires ci-dessus, on peut aussi examiner leurs doctrines, et évaluer à quel point elles présentent des analogies avec le fascisme, le national-socialisme, ou une idéologie militaro-religieuse comme le national-shintoïsme des totalitaires Japonais.

Certes, on peut toujours discuter l’ampleur des faits présentés ci-dessus à propos de ces deux totalitarismes. Mais il est difficile de nier que l’auteur ait lui-même utilisé les procédés qu’il dénonce pour faire du politiquement correct!

par Elisa Naibed - le 24 octobre, 2013


Bonjour Elisa Naibed, et merci d’abord pour la « logique à deux balles », mais sans rancune.
A vrai dire j’attendais , j’espérais même une réaction comme la votre, qui me permet, non une défense, mais une ou deux précisions.
1. Je ne prétends pas échapper, pas plus que quiconque, aux pièges de l’analogie. Il faut en faire quand on pense, relie et compare. La question est la légitimité et la limite de cette pratique inevitable de cette analogie pour veiller à ne pas tomber dans l’amalgame. Pas facile, je l’avoue, du moins si l’on est de bonne foi.
2. Loin de moi l’idée de relativiser en mettant tout sur le même plan – islam, Sarkozy, communisme, etc. Je voulais seulement montrer que cet usage de l’analogie s’applique à tout, et justement dans des domaines très différents. Pour reprendre l’exempe des « totalitarismes », il faut veiller à ce que les ressemblances n’eclipsent pas les différences nombreuses, et parfois importantes, entre tous ces phénomènes parfois trop facilement réunis sous le même chapeau. Voilà pour ce qui est d’une hygiène honnête de la raison

Pour le reste, l’analogie est surtout l’objet d’un usage sauvage pour de mauvaises causes en mal d’arguments, ce que j’ai essayé de dire modestement.

par Ghrenassia Patrick - le 25 octobre, 2013


Force est de constater que le délire compassionnel, l’indignation Hesselienne et autres manies de l’époque, incorporent fréquemment des comparaisons totalement réductrices qui évitent d’avoir à faire l’effort d’appréhender la complexité. Je propose d’inverser conjoncturellement la proposition philosophique : conscience sans science n’est que ruine de l’âme.

par Frederic Houmeau - le 26 octobre, 2013


Cher Frédéric Houmeau, je partage volontiers votre belle devise néo rabelaisienne.

par patrick ghrenassia - le 26 octobre, 2013


La devise rabelaisienne renversée « cul par-dessus tête » (comme aurait dit Rabelais) me plaît aussi.
J’aime bien aussi l’indignation hessellienne quand elle invite à regarder le monde plutôt qu’à regarder ailleurs, comme c’est à la mode bien souvent. Mais j’ai une question : Qu’est-ce que la dhimmitude ?

par Roland LEY - le 28 octobre, 2013



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