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Pascal : la comédie du pouvoir et de la vie sociale

23/10/2014 | par D. Guillon-Legeay | dans Classiques iPhilo, Philo Contemporaine | 2 commentaires

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L’analyse conduite par Pascal sur le moi n’a cessé jusqu’à présent de déboucher sur des surprises et des remises en question d’opinions couramment admises et profondément enracinées sur l’existence et la nature du “moi”. Ou bien le moi est ce “noyau substantiel” que l’on imagine le plus souvent, mais ce moi demeure inaccessible, inconnaissable. Ou bien la singularité de la personne réside dans des qualités périssables, mais alors le moi n’a rien de permanent. En outre, Pascal bouscule une certaine conception commune de l’amour. On n’aime jamais une personne pour elle-même, seulement pour les qualités que nous lui reconnaissons.  Mais, ce faisant, nous ne sommes jamais certains de ne pas nous méprendre sur son compte.

« On n’aime donc jamais personne… »

Pascal en arrive naturellement à affirmer cette thèse: “On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités“. Pascal ne dit pas que l’on ne peut aimer autrui. Il dit seulement – et c’est une toute autre chose! – que l’on ne peut jamais aimer autrui pour lui-même (son “moi” est inaccessible), mais seulement pour ses qualités (qui sont périssables). En d’autres termes, on ne peut faire autrement que de se fier à ce que les autres paraissent être, puisque l’on ne peut jamais les atteindre dans leur être profond. La thèse de Pascal implique une remise en question de la croyance communément admise selon laquelle il serait possible de nouer des rapports authentiques avec autrui. Une telle croyance relève purement et simplement de l’illusion…

Qu’y a-t-il derrière le masque ?

C’est pourquoi d’ailleurs Pascal se moque de cette attitude courante contre les personnes publiques, les notables qui recherchent l’amour et les faveurs du public: « Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.». Les charges et les offices désignent les emplois publics à hautes responsabilités qui confèrent à ceux qui les exercent une notoriété (la magistrature, le notariat, le commandement militaire par exemple).

On se moque volontiers de leur aspiration à être considérés et aimés en raison de leur statut social. Cette moquerie semble pertinente, puisque le statut social d’une personne ne coïncide en aucune façon avec son moi profond.

Mais Pascal fait observer que, paradoxalement, cette moquerie est sans fondement puisque le moi d’une personne étant précisément inaccessible, inconnaissable, il ne reste plus que des qualités extérieures et « empruntées». Il n’y a donc rien de ridicule ni de choquant à vouloir être aimé pour ce que l’on n’est pas, puisque l’on ne peut pas davantage prétendre être aimé pour ce que l’on supposé être… Donc, qu’une starlette de cinéma, qu’un sportif de haut niveau ou qu’une personnalité politique recherche les faveurs du public et se grise de les obtenir n’est pas plus ridicule que de prétendre rechercher des relations sincères et authentiques. Derrière le masque, il y a un visage; mais derrière le visage, il n’y peut-être pas de moi…

Les critiques possibles contre Pascal

On pourrait certes opposer de nombreuses objections au texte de Pascal. Tout d’abord, sa thèse ne vaut que si l’on admet son postulat de départ, à savoir la distinction entre d’un côté le moi comme substance (permanent, inaltérable) et, de l’autre, les qualités (périssables et évanescentes). On pourrait opposer à Pascal l’idée d’une identité en mouvement, affirmer en suivant la psychanalyse par exemple que le mystère de l’identité personnelle participe d’une histoire toujours en devenir, d’un vécu toujours inachevé, en droit comme en fait… Il me semble que cette objection est forte, mais que Pascal semble par avance y répondre, puisqu’il s’applique à saper les bases de cette croyance en l’existence d’un moi substantiel et permanent.

D’autre part, l’amour que nous portons à autrui ne se fonde pas seulement sur la perception de ses qualités (réelles ou supposées), mais sur des affinités personnelles, sur des références et des valeurs communes, bref sur un ensemble de choses qui ne sont pas toujours clairement identifiées ni rationnellement fondées. Ainsi, on pourrait opposer à ce texte de Pascal un autre texte de Pascal: “Le coeur a ses raisons que la raison ignore”…

Mais si les motifs de l’amour nous demeurent la plupart du temps obscurs à nous-mêmes, force est de reconnaître que nous croyons toujours pouvoir fonder une relation sincère avec un être apprécié pour sa singularité, son unicité. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » nous dit Montaigne à propos de  son amitié avec Étienne de la Boétie. Le sentiment peut être sincère nous dirait Pascal ; il n’en demeure pas moins que nous ne sommes jamais certains de pouvoir saisir ni connaître le moi d’autrui, car il nous échappe toujours.

Notre cher petit moi

Ce texte de Pascal est un texte de philosophie, de métaphysique, et non de psychologie. Il ne demande pas “comment” nous aimons mais “qu’est-ce que” nous aimons » (ou croyons aimer) lorsque nous aimons?

Il n’en demeure pas moins que, malgré toutes ces objections fortes, Pascal voit juste, et son texte frappe à la tête d’un certain nombre de croyances concernant l’importance de notre moi, de notre ego par quoi nous nous préférons souvent aux autres, concernant l’authenticité très problématique que l’on suppose pouvoir atteindre au sein des rapports humains, concernant l’amour comme genre de connaissance intime et vraie d’autrui… Sans aller jusqu’à affirmer clairement et catégoriquement que le moi n’existe pas, Pascal remet en question, avec une force impressionnante, les certitudes, voire les illusions, sur lesquelles nous nous appuyons concernant notre “cher moi”, ce petit monstre intime, mais tyrannique, que nous vénérons et cajolons, au point de lui accorder trop souvent  la toute première place…

 

Post scriptum: Qu’il me soit permis ici d’exprimer toute ma gratitude à M. Francis Wolff, professeur de philosophie à l’Ecole Normale Supérieure (rue d’Ulm, Paris), pour m’avoir fait découvrir la beauté et la force de ce texte.

 

D. Guillon-Legeay

Professeur agrégé de philosophie, Daniel Guillon-Legeay a enseigné la philosophie en lycée durant près de vingt-cinq ans en lycée. Actuellement chargé de mission au Pôle Numérique de Créteil, il tient le blog Chemins de Philosophie. Suivre sur Twitter: @dguillonlegeay

 

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Commentaires

[…] L’analyse conduite par Pascal sur le moi n’a cessé jusqu’à présent de déboucher sur des surprises et des remises en question d’opinions couramment admises et profondément enracinées sur l’existence et la nature du “moi”.  […]

par Pascal : la comédie du pouvoir et de la ... - le 23 octobre, 2014


Oui c’est un très beau texte, assez noir aussi, d’une austérité janséniste. C’est la réponse janséniste au Cogito : oui, le moi est ce point d’Archimède, ce premier principe dans l’ordre de la connaissance, et certes il peut être considéré comme une substance, une réalité qui n’a besoin d’aucune autre pour être ou être conçue. Mais alors le seul amour véritable devient l’amour de Dieu, car ce noyau dur, central, de notre être est inassignable et invisible dans l’ordre des relations humaines ordinaires. Tout le reste est comédie, vanité et poursuite du vent.
Oui mais tout cette argumentation ne repose que sur une conception « réaliste » ou « chosiste » de la substance, conception qui n’est justement pas celle de Descartes. Qu’est-ce qu’une substance pour Descartes? Si on relit le morceau de cire, on s’aperçoit que la substance cireuse n’est jamais une chose derrière les phénomènes, mais la capacité de prendre une infinité d’apparences sans devenir autre chose; bref la substance n’est pas une chose cachée (la « cire nue ») mais un acte de l’esprit qui identifie un ordre permanent au sein de la diversité phénoménale, et même mieux constitue une diversité phénoménale parce qu’il y décèle un ordre permanent (tel est à mon sens cette « inspection de l’esprit » qui permet de « voir » la cire nue)
Alors cela signifie que sans le cogito, le je pense, il n’y aurait aucune réalité stable, aucune chose, mais un pur chaos. Mais le contresens est de faire de ce cogito une « chose » à connaître, alors qu’il est au principe de toute connaissance. Nous demandant de chercher à connaître ce qui nous permet de connaître, toute chose comme nous-mêmes, Pascal a beau jeu de dénoncer ensuite l’illusion d’un centre vide, d’un mouvement en spirale qui, nous projetant du plus extérieur au plus intérieur finit par nous rejeter toujours au plus extérieur.
Si le moi est absent, si chercher à nous connaître c’est toujours chercher à éplucher un oignon (succession indéfinie d’enveloppes sans noyau dur), cela ne doit pas nous désespérer mais au contraire nous étonner : le moi est en toutes chose, et en même temps en aucune, sa vraie fonction n’est pas de nous séparer des objets en lesquels il ne saurait consister, mais de constituer l’objet même, et de se faire connaître par là.

par duforet - le 28 décembre, 2014



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