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Scoop : Emmanuel Macron quitte Bercy pour retourner philosopher

1/04/2015 | par Alexis Feertchak | dans Politique | 8 commentaires

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De source proche de son propre cabinet, Emmanuel Macron serait inscrit depuis quelques jours en doctorat de philosophie à l’Université de Nanterre. On aurait même aperçu plusieurs fois le ministre de l’Économie se mêler à la foule des étudiants sortant du RER A pour rejoindre les vieux bâtiments du département de philosophie et rencontrer certainement son futur directeur de thèse. Le jeune surdoué du gouvernement de Manuel Valls serait-il sur le point de quitter Bercy pour retourner philosopher ? Enquête.

Hier dans la soirée, on pouvait apercevoir depuis la Seine les fenêtres allumées d’un grand bureau en haut de Bercy. Emmanuel Macron, le Ministre de l’Économie, n’était pas en train de lire et de stabiloter la note de cadrage relative à la prochaine loi que le Président veut faire passer cet été. En juillet, beaucoup de députés seront en congé estival et, pour marquer cette nouvelle étape de la macronomique, notre Ministre sait qu’il n’aura pas besoin d’utiliser le canon institutionnel du 49.3.

Non, ce soir, le jeune Macron relit son mémoire de D.E.A. consacré à l’intérêt général dans la philosophie du droit de Hegel et se met à douter de ce qu’il fait aujourd’hui. Il a beau se pencher par la fenêtre, rien n’y fait : contrairement à l’auteur de La phénoménologie de l’esprit à la bataille d’Iéna, il ne voit pas passer l’Esprit du monde à cheval sous ses fenêtres ; ni la Citroën DS5 de son patron. Il pense soudain à tous les décrets que Napoléon a signés sous sa tente en pleines batailles et aux quatre coins de l’Europe : de ces réformes administratives, il nous reste tant de choses ! François Hollande passe son temps à batailler en Syrie, au Mali et en Centrafrique, et, pourtant, que restera-t-il de son œuvre ? Il se rassure en pensant à Nicolas Sarkozy.

Mais quand même … Et l’intérêt général dans tout ça ? N’est-ce pas ce qui reste quand les choses ont décanté, que l’accalmie médiatique a refoulé comme la houle et que les historiens prennent le relais des journalistes des chaînes d’information en continue ? Le voilà de nouveau penaud : dans quelques décennies, ne dira-ton pas de sa loi passée au forceps qu’elle fut plus discutée sur le plateau de BFM-TV que dans les pages du futur Lagarde & Michard ? Et de repenser à l’oiseau de Minerve qui prend son envol au crépuscule … Cette jolie métaphore qui figure à la fin de la préface des Principes de la philosophie du droit l’obsède depuis quelques temps : et ces Principes de Hegel, il les connaît parfaitement, il les a lus, relus, mais là, avec son portefeuille ministériel en poche, ce n’est pas au crépuscule qu’il tranche, c’est à l’aube ! Il n’est plus le jeune étudiant philosophe de Nanterre qui a le temps devant lui. Avec Manuel Valls et son rythme saccadé de Sarkoboy, on ne laisse plus de temps au temps. On n’est plus chez Tonton.

 

Et son regard s’attarde alors sur l’autre livre qui trône sur son grand bureau de verre, un livre qu’il connaît bien pour y avoir travaillé avec son auteur. En réalité, Paul Ricœur ne le quitte jamais vraiment. Quand il s’embête dans l’hémicycle et que les députés pérorent, il pense à La mémoire, l’histoire, l’oubli, l’un des derniers livres du philosophe français dont il a brièvement été l’assistant. Comme ce dernier, il ne croit pas à Hegel et à la prétention d’un discours totalisant. Il préfère les discontinuités temporelles et narratives que son professeur met en scène dans ce livre.

Sacré Emmanuel, lui qui voulait tirer un trait sur les fantômes du Parti socialiste ! sur son incapacité à changer ! sur sa prostration si évidente enrobée dans une langue de bois à laquelle plus personne ne croit (un ange passe, suivi de Cambadélis). Un parti socialiste dont François Mitterrand a eu le génie d’écrire le discours et l’identité à la fois flous et forts, avec un talent à la fois littéraire et politique, c’est-à-dire proprement machiavélien. Mais ce discours n’est plus … il a quitté la rue de Solférino avec Tonton, en 1995, peut-être dès 1988 en réalité.

Voilà, notre ministre se dit qu’il a oublié la dette chère à Ricœur : une dette métaphysique que le présent doit au passé et non la dette de la France qui finira bien tôt ou tard à franchir la barre des 100% du produit intérieur brut français. Il se dit que c’est un beau symbole d’ailleurs : le poids du passé fera alors jeu égal avec la richesse présente. Non, il ne pense pas au fantôme budgétaire et monétaire, il ne pense ni à Angela Merkel ni à Mario Dhragi ; il pense plutôt aux fantômes de la rue de Solférino, à l’inertie idéologique de son parti. Le tournant libéral est en train de prendre l’eau de toute part : à petit feu, les frondeurs l’enterrent. C’est aussi une dette, une dette qu’il avait oubliée voire refoulée en adhérant au MJS, il y a quelques temps de cela. C’est le cadeau empoisonné de Mitterrand qui croyait aux forces de l’esprit. Les forces de l’Esprit qui éclairent l’avenir, c’est ainsi qu’il avait compris la dernière allocution télévisée de François. Pas les fantômes qui ralentissent tout le monde. La dernière petite blague de François (Mitterrand, pas Hollande) contre sa descendance. Emmanuel Macron se dit soudain qu’il a oublié les fantômes du passé et qu’il a sous-estimé le poids de l’histoire et de la mémoire pour faire table rase des errances socialistes d’hier. Si au moins tout le monde était d’accord sur l’histoire, sur ce qui a été, peut-être verrions-nous plus clairs pour discuter de ce qui devrait être. Mais non, l’histoire est prise en tenaille entre mémoire et oubli … Finalement, il va finir par croire que le passé est presque plus imprévisible que l’avenir ! Lui qui s’était lancé en politique pour éviter les commentaires universitaires de vieux textes poussiéreux et se projeter résolument dans l’avenir et dans l’action … Il y a peu, il y croyait encore. Mais aujourd’hui, il doute franchement.

Enfoncé dans ce fauteuil où se sont succédés tant de ministres et de grands argentiers, Emmanuel Macron se dit qu’il est rattrapé par le tragique du politique dont son maître Ricœur parlait si bien. Si, pour choisir son projet d’avenir, l’homme d’Etat n’avait qu’à choisir la meilleure possibilité parmi tout un tas de scénarios modélisables ! S’il lui suffisait de dresser un inventaire des choses rationnelles à faire, comme on lui a appris à l’inspection des finances ou chez Rothschild … puis payer un conseiller en communication pour convaincre les électeurs que l’on a raison et que l’autre a tort.

Mais non, l’homme d’Etat est aussi confronté à quelque chose qui le dépasse, à des masses inertes qu’il ne peut bouger d’un iota, des masses que l’histoire a sédimentées et que les mémoires des uns et des autres, pourtant chacune différente, protègent. En entrant en politique, il n’avait pas du tout anticipé cette gestion des inerties du passé. Maintenant, il comprend mieux un Mitterrand, qui, avec sa connaissance intime de l’histoire, avait entretenu avec talent la synthèse potentiellement explosive du passé de ce drôle de pays tout à la fois monarchique et républicain.

Décidément, non, il n’est pas entré en politique pour gérer le passé, pour entretenir des morts – des « sépultures » dirait Ricœur – et ça le déprime, notre Ministre. Il se rappelle de sa première « boulette » avec les ouvriers de Florange dont il avait dit que certains étaient des « illettrés ». Ca le fait encore fulminer quand on lui en parle. Il n’avait pas dit ça méchamment après tout : au contraire, c’était un constat pour que les choses aillent mieux demain. Il avait certes raison sur le fond, mais s’était dressé devant lui le fantôme du prolétariat ouvrier, réuni pour l’occasion autour d’un mauvais mot. Hollande l’avait fait venir dans son bureau et lui avait dit : « C’est ça la politique : on ne peut pas dire les choses simplement, comme elles sont, sinon tout explose ». Et comment faire alors pour réformer ?

Quand il voit la raclée des départementales pour la gauche, tous ses actifs partis en fumée qu’elle avait amassés consciencieusement depuis 1992, il se dit que le grand changement libéral de la gauche a définitivement du plomb dans l’aile, que l’Esprit de la gauche ne passera plus sous ses fenêtres. Qu’au lieu du changement, il n’y a eu que des compromis et finalement du vide, car le grand patron, dans son château, devait composer avec les oublis, les héritages, les dettes, les sépultures, bref, avec les morts qui demeurent dans les placards de la rue de Solférino. Il imagine que son patron est en ce moment même assis dans son fauteuil, à envoyer des textos à ses ministres, que ses épaules penchent sous le poids de François Mitterrand, dont l’esprit pèse lourdement à l’Elysée.

Pour Paul Ricœur, la dette métaphysique tient en cela qu’on reçoit toujours plus de ce qui a été que ce que l’on paiera en retour. Emmanuel Macron, quelques jours avant d’emménager à Bercy, avait fait un drôle de rêve : un personnage hybride, entre Hollande et Ricœur, lui avait dit « attention, Emmanuel, attention à la dette ! ». Ce jour là, le jeune ministre avait davantage vu dans les traits du personnage le Président de la République que le philosophe : en ancien banquier de chez Rothschild et en inspecteur des finances zélé, il s’était vu dans le feu de l’action ; il se voyait, loi après loi, réduire la dette de son pays. Mais ce soir, Emmanuel Macron a compris que le personnage tenait surtout de son professeur de Nanterre : que la dette contre laquelle il le prévenait, ce n’était pas celle du Trésor national, mais celle de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli. Et tout un coup, il les voit tous réunis autour de lui : Jean Jaurès, Léon Blum, Guy Mollet, Pierre Mendès France, François Mitterrand, Michel Rocard, Lionel Jospin … Et non, on ne fait pas une révolution libérale sans les morts, mais plus probablement avec eux. La tâche n’est pas aisée et il comprend mieux l’ambiance de la rue de Solférino, cette pesanteur qui y règne.

Il se dit que, bien que la République ne soit pas une affaire de succession royale entre père et fils, la chose politique reste la même, une affaire de succession : il faut tuer le père en sachant qu’il demeurera que le père aura été, à défaut d’être encore. Il a une pensée amusée pour Marine Le Pen, se demande si elle croit vraiment qu’elle parviendra à effacer les traces de son père pour faire sauter le plafond de verre. Et puis Sarkozy, qui croit que l’on peut revenir si facilement parce que l’on a gagné des élections départementales, que cette victoire a effacé la mémoire des cinq années qu’il a passées au pouvoir ! En même temps, le maire de Bordeaux, son principal successeur qui devrait être son fils, a l’avantage d’être bien plus âgé que lui. Chauve qui peut !

Il ferme l’ouvrage de Ricœur, dénoue sa cravate et se confie à lui-même avec évidence : « demain, je quitte Bercy et je me remets sérieusement à philosopher ». Sans rancœur, mais avec Ricœur.

 

Alexis Feertchak

Journaliste, Alexis Feertchak est chef de service au Figaro, chroniqueur pour le magazine Conflits et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et a collaboré pour l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak