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Un an après : Charlie, l’onde de choc

7/01/2016 | par Laurence Hansen-Löve & Catish Tomei | dans Politique | 4 commentaires

 

Charlie-hebdo
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BONNES FEUILLES : pour le triste anniversaire des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher, nous publions les bonnes feuilles de Charlie. L’onde de choc, livre d’entretiens entre Laurence Hansen-Löve et Catfish Tomei.

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Charlie, une génération au défi
Avant-propos par Laurence Hansen-Löve

J’avais 20 ans en 1968. Catfish Tomei a 25 ans aujourd’hui. Quarante ans nous séparent, mais un fil ténu nous a rapprochés : Catfish fut il y a quelques années étudiant à Sciences Po, j’y ai moi-même enseigné — je suis professeur de philosophie — en tant que maître de conférences. Précisons toutefois ce n’est pas dans ce contexte que nous nous sommes rencontrés.

Nous nous sommes croisés à l’occasion d’un ouvrage auquel j’ai participé. Catfish l’avait coordonné et j’en ai rédigé la préface. Un an plus tard, les événements du 7 et du 11 janvier se sont produits, et, pour ce qui me concerne, il m’a semblé qu’une page était en train de se tourner, celle de la fameuse Génération 68, la mienne… Dans un ouvrage conçu en réaction aux événements de janvier, Génération gueule de bois. Manuel de lutte contre les réacs– Raphaël Glucksmann fait le même constat, puis il établit un lien entre ce qu’il tient pour « l’échec de notre modèle démocratique », la tentation de repli qui gagnerait les peuples européens, et la montée de l’extrême droite qui menacerait, selon lui, la république. J’ai été ébranlée par son argumentation mais aussi par celle de l’historien Olivier Roy  qui parle du « nihilisme » d’une jeunesse tentée par des options radicales et même criminelles. Dans la foulée, le sociologue Emmanuel Todd a dénoncé dans un ouvrage retentissant, l’imposture Charlie, celle d’une « gauche catholique zombie » qui a voulu voir dans la mobilisation du 11 janvier 2015 un enthousiasme porté par une France réunifiée, généreuse et progressiste (Qui est Charlie? Sociologie dune crise religieuse, Seuil, mai 2015).

On a rapidement compris que les événements de janvier posaient des questions bien au-delà du terrorisme. De mon côté, je me demandais à ce moment précis si la jeunesse était aussi désabusée, découragée, fataliste et politiquement abstinente qu’on le prétendait ici ou là.

J’ai donc sollicité plusieurs jeunes gens engagés dans les combats de notre temps, et je leur ai proposé d’échanger des vues avec moi concernant cette encore très hypothétique « Génération Charlie ». Je précise que le « choix » de Catfish fut loin de s’imposer immédiatement. J’avais quitté il y a un an un jeune homme, frais émoulu de Sciences-po, et qui avait aussitôt publié un ouvrage de qualité : autant dire que je m’attendais à le retrouver entamant une carrière brillante, par exemple dans les « Stratégies et Finances », ou bien dans un autre registre tout aussi exaltant. Je fus quelque peu surprise d’apprendre que Catfish vivait entre campagne et villes et qu’il avait monté projet associatif (« Apis Sapiens ») dont l’objectif était de soutenir les apiculteurs et de créer des projets de développement durable liant les humains aux abeilles, pour mieux protéger ces dernières. Nous avons donc décidé ensemble d’évoquer une vision du monde qui m’est plus ou moins étrangère, du fait de mon ancienneté, mais qui n’est pas davantage — faut-il le préciser — celle qu’il partagerait automatiquement avec la majorité des gens de son âge. Quoi qu’il en soit, je voulais en premier lieu savoir s’il considérait lui aussi que la Génération 68 — la mienne, autant dire celle de ses grands-parents — avait lamentablement échoué comme le déplore Raphaël Glucksmann.

Pour finir, nous verrons que son jugement n’est pas aussi catégorique ni aussi négatif. Je voulais aussi savoir ce qu’il percevait de l’état d’esprit de ses contemporains et de ses camarades — cette génération C (pour Communication, Collaboration, Connexion, Créativité) ou Z (celle de la dernière chance) qui n’était pas encore la « Génération Charlie » à la fin 2014. Nous avons donc discuté en partant de l’idée que nous ne serions d’accord sur rien, puisque nous appartenons à deux mondes radicalement différents, et que nous n’avons pas non plus les mêmes idées politiques. Mais nous avons découvert que nous avions tout de même de nombreuses préoccupations en commun : de ces constats, nous avons su faire émerger, au fil de notre entretien, des pistes communes de réflexion et d’action. Celles-ci ont trait notamment à l’avenir de la planète ainsi qu’à fragilisation actuelle de notre modèle démocratique républicain.

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Charlie, notre r
éveil dans le nouveau monde
Prologue par Catish Tomei

Au sommaire du Monde le 6 janvier 2015 : « François Hollande, le risque de la répétition ». La critique, elle-même répétitive, plonge le lecteur dans la mise en abîme d’un pays ayant perdu sa passion (ce qui est pire qu’être perdu dans sa passion selon Kierkegaard).

Les médias véhiculent l’image d’une France ron-flante et dégonflée. Engluée dans l’éternelle réforme qui n’amène définitivement rien de nouveau. À la ramasse. Ont-ils tort ? Que proposent-ils de nouveau ? Leur obsession, c’est la croissance, l’emploi, les chiffres, toujours et encore. Et côté politique, nous écoutons (ou non) poliment (ou non) les mots d’un Président de la République (le nôtre, faut-il le rappeler, celui que nous avons choisi, paraît-il) piégé dans le cloaque de son impopularité. Nous sommes tristes, vieux, accablés d’ennui… Ah oui ? Vraiment ?

Cinq jours plus tard, quatre millions de personnes marchent dans les rues de toute la France, unies sous les emblèmes tricolores. Les Français ne baissent pas la tête malgré l’E.I., malgré Al-Qaïda, malgré trois journées d’attentats et de violences survenus en plu-sieurs lieux du territoire. L’événement Charlie est arrivé en TGV, mais, prenant les commandes de la locomotive, notre fameux peuple, dont on ne savait plus s’il existait vraiment, semble de retour. À Paris et ailleurs, on s’exalte, on est à la fois tristes et heureux, blessés et fiers. Quatre millions de personnes, sur le devant de la scène mondiale, pour le pays, la Nation, la République.

Hermann Hesse disait que « si quelque chose de précieux et d’irremplaçable disparaît, nous avons l’impression de nous éveiller d’un rêve ». Est-ce ce qui s’est passé ? Mais qu’est-ce qui a disparu ? Qu’avons-nous perdu ? Nous sommes-nous vraiment éveillés ou bien avons-nous simplement entrouvert les yeux ?

De Edwy Plenel à Eric Zemmour, chacun l’éprouve à sa manière : « Le 7 janvier 2015 est notre 11 septembre ». Certes, nous n’avons pas eu nos  2977 victimes mais ce sont nos symboles à qui l’on a tranché la gorge : la liberté d’expression était dans les bureaux de Charlie, ensanglantée et meurtrie. Et de ce point de vue, nous avons tous pris une immense gifle. Et puis un peu comme les Américains nous avons été frappés sur nos terres, au cœur de notre ville étendard : Paris, pour la France, c’est New York et Washington réunis. Paris, c’est notre bannière et notre loi. La ville de tous les Français, même celle des banlieusards et provinciaux. On nous a réveillés à grands coups de couteau dans le cœur et de massue sur la tête.

Les États-Unis, pour le monde, c’est la machine de guerre économique : on a démoli leurs Tours Jumelles et le Pentagone qui les défendait. Au contraire, la France, pour le monde, c’est une culture particulière, c’est la République, sœur de toutes les autres, c’est l’âme de la révolution de toutes les époques (parfois, on se demande si on parle bien de notre pays…) : on a tiré sur Charlie, le journal libre-à-lier par excellence, on l’a fait taire physiquement à défaut de pouvoir y parvenir intellectuellement (par l’argument) ou spirituellement (par la sagesse et par la capacité à l’auto-dérision). Nous ne disposons pas des images de la rédaction sous le feu, mais nous avons les témoignages des survivants et la violence de cette vidéo où un policier est abattu froidement au sol.

Alors, bien sûr, la liberté d’expression éclaboussée de sang, la solidarité et la volonté de comprendre, la lutte contre la terreur-terroriste-terrorisante, tout cela, ce ne sont que des images, des idées pour ensevelir nos compatriotes disparus, pour faire notre deuil… Mais que reste-t-il aux survivants lorsqu’ils ont fini de pleurer ? Reprendre les images et essayer de leur trouver une signification ? Le peuple français l’a fait : il a su donner un sens politique immédiat à cet événement. Moyennant quoi, il a compris quelque chose : il ne fallait pas seulement donner sens à ce sombre jour, il fallait redonner sens à la France. Parce qu’en nous retrouvant le temps d’une journée, allant jusqu’à acclamer nos forces de l’ordre, nous réalisions que d’une certaine manière, nous nous étions perdus les uns et les autres. Nous nous étions égarés nous-mêmes dans ce monde complexe, brutal, au sein duquel notre pays cherche une place qui soit à la mesure de ce qu’il est et de ce qu’il veut.

Alors chacun l’a fait à sa manière, avec des opinions et arrière-pensées parfois radicalement opposées. Mais le résultat, ce fut cette marche du 11 janvier, ses quatre millions de personnes et son Président invoquant l’Union Nationale à la tête de chefs d’État du monde entier. Ce fut un spectacle, un récit, mais il faut l’admettre, c’est aussi cela l’Histoire, et c’est arrivé : « C’était le 11 janvier », « Une journée pour l’Histoire », « Le monde défile à Paris contre la Terreur », « À Aiguillon, les vieux marocains en tête du défilé », « Pour les partis aussi, une journée de concorde nationale », « Le sans-faute de François Hollande », titre Le Monde. Des images d’Épinal au naturel : il n’y a qu’à tendre le smartphone pour le saisir, le 11 janvier est là, en chair, en os, en drapeaux et en slogans. Tout le monde se tweet, tout le monde se like, la France est Une et Indivisible, ou presque.

Car, on le sait, la douceur des accolades ne durera pas. En filigrane de ce 11 janvier, le Monde annonce également : « Dans la communauté juive, la tentation du départ », « Les rappeurs, inquiets du retour de flamme », « Nicolas Sarkozy fait pression sur l’exécutif », « La gauche radicale fait bande à part » (le FN aussi), « Les invités embarrassants de la Marche », « Pour la France, un impossible tournant stratégique », « Les ratés à répétition des renseignements français », « La tentation du Patriot Act », titre également le quotidien national. La parole s’est libérée, les suspicions aussi. La mobilisation, elle, a dégonflé comme un soufflé au fromage.

Les problèmes sont là, dans les arrière-pensées mais aussi les discours, et surtout dans les faits. Les causes socio-économiques (et culturelles/cultuelles ?) des attentats de janvier. La place de l’Islam en France. La place et l’histoire de la France dans le monde. La question de l’immigration et de l’identité française. Les banlieues, la pauvreté, l’école : pouvait-on faire quelque chose, le peut-on encore ? La problématique de la laïcité dont chacun détient une version. Le passé, le présent et l’avenir de notre pays. À qui/quoi la faute ? Pour résumer l’esprit qui nous anime face à la barbarie que nous refusons, l’éternelle question : que faire ? Et là, L’Union Nationale proclamée se disloque pour se transformer en nouvelle Affaire Dreyfus, avec ses fameuses scènes de disputes au sein même de la famille France…

Alors, ces fameux « quatre millions », que faisaient-il là le 11 janvier ? Debout pour défendre la liberté d’expression ? Peut-être s’étaient-ils simplement retrouvés là parce que tout le monde y était, parce que c’était « ce qu’il fallait faire » — la ruée ultra-violente pour acheter le premier numéro après l’attaque avec des gens qui se demandaient « tu l’as acheté ? Moi oui ! » comme si c’était l’attitude à avoir, comme si c’était à la mode (après tout, la plupart ne l’avaient jamais acheté auparavant), sans vraiment réfléchir. Certains ont même réussi à s’en mettre plein les poches en achetant et revendant le fameux numéro post-attentats. La récupération est descendue jusque-là…

Serait-il possible de réunir aujourd’hui ne serait-ce qu’un million de citoyens — sur les quatre présents le 11 janvier — autour d’un programme d’action susceptible de rendre notre pays à lui-même et à la mesure de son temps ? Cela semble improbable étant donné la déstructuration politique actuelle à laquelle les partis n’arrivent plus à répondre : gauche, droite, centre, de quel pragmatisme sont-ils encore prêts à faire preuve ? Pourtant, c’est bien là tout l’enjeu de ce 11 janvier : se réunir pour agir et que cela n’arrive plus. Nous étions d’accord pour crier notre douleur ensemble mais pour trouver un traitement ou ne serait-ce qu’un diagnostic commun, il faudrait s’accrocher. Et c’est donc non pas une réponse mais une question qui réunissait 4 millions de citoyens le 11 janvier 2015, dans tout le pays : que faire ? Parce qu’on le sentait et ce parfum flotte encore dans les esprits : il faut faire quelque chose pour que notre pays demeure fidèle à lui-même et à sa philosophie de dépassement collectif. Faute d’avoir su quoi faire, nous sommes tous repartis dans nos casemates respectives, et ce 11 janvier populaire n’aura été qu’une parenthèse en suspension dans le vide. L’esprit de notre peuple n’est donc venu animer le pays qu’une journée, tel un fantôme.

La réflexion sur l’événement Charlie est à la fois un labyrinthe et un fil d’Ariane, avec un effet pelote de laine sur notre tissu national : il nous permet de nous comprendre, il nous aide à nous déconstruire pour nous réinventer, au risque de nous détruire. Mais qu’avons-nous à perdre dans toute cette histoire ? Notre pays ne saurait éternellement se conserver à force de rapiéçages qui ne sauvent même plus les apparences : nous allons mal, c’est un fait, mais pas une fatalité. Utiliser nos atouts pour nous réinventer, ce n’est pas seulement un défi, c’est une nécessité. Des civilisations plus pérennes, des démocraties, des républiques, des puissances plus grandes se sont effondrées pour moins que cela. Elles avaient toutes l’arrogance de croire qu’elles étaient éternelles, et comme Babel, elles tombèrent.

C’est pour toutes ces raisons que Laurence Hansen-Løve et moi avons décidé de parler à travers ce livre. Pour contribuer, à notre modeste échelle, à réveiller notre pays assoupi et pour l’interpeller en mettant sur la table les enjeux du Nouveau Monde.

 

Laurence Hansen-Löve & Catish Tomei

Professeur agrégée de philosophie, chargée de cours à l'IPESUP, directrice de collection chez Hatier et Belin, Laurence Hansen-Löve est auteur de plusieurs ouvrages de philosophie, notamment La Philosophie comme un roman (Hermann, 2015). Diplômé de Sciences Po Paris en 2013, Catfish Tomei se consacre à la réalisation de projet citoyens et entrepreneuriaux, notamment comme défenseur des abeilles via l'association Apis Sapiens.

 

 

Commentaires

Un pays assoupi , dîtes-vous ? Ma parole , on ne doit pas habiter le même ! Regardez les sondages : 74% des Français rejettent le trio Hollande-Sarkozy- Le Pen pour 2017 . Ils ne se racontent pas d’histoires sur le  » Nouveau Monde  » mais ils exigent une profonde rénovation de la classe politique . Il faut dire que cette dernière , avec son débat pathétique sur la  » déchéance de la nationalité  » alors que 3,8 millions de chômeurs de catégorie A cherchent du boulot , apparait totalement hors-sol . Par ailleurs , autre bonne nouvelle , la France est désormais majoritairement de droite : elle a enfin compris que le libéralisme était infiniment plus porteur d’avenir que le socialisme . Et qu’avec des réformes peu nombreuses mais radicales , elle peut permettre à son économie de rebondir, comme le font déjà celles de ses proches voisins européens . Un pays assoupi , dîtes-vous ? Allons , oubliez les élucubrations de Todd et Plenel , sortez un peu , mêlez vous au pays réel , rencontrez des patrons de Pme , des créateurs de start-up dans le numérique , des investisseurs spécialistes du capital-risque , des auto-entrepreneurs…réveillez-vous , en somme !

par Philippe Le Corroller - le 7 janvier, 2016


Vous avez pensé qu’on est à un an maintenant du 500ème anniversaire de la Réforme ?
Ça fait rêver, je trouve… c’est fou comme « on » s’en souvient…
Très mystérieux. Cela rend humble, même.

par Debra - le 9 janvier, 2016


Un excellent moment passe a vous lire, un enorme compliment et felicitation. Merci beaucoup pour cette excellente.

par gagnerdelargent.tv - le 20 janvier, 2016


[…] Bene : Laurence HANSEN-LØVE vient de publier Charlie l’onde de choc. Une citoyenneté bousculée, un avenir à réinventer (avec Catfish Tomei, éd. Ovadia, 2015) et Cours particulier de philosophie, Questions pour le […]

par iPhilo – la philosophie en poche » La déchéance de nationalité : un meurtre symbolique - le 4 février, 2016



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