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David Bowie : Life on Mars ?

19/01/2016 | par Daniel Guillon-Legeay | dans Art & Société | 9 commentaires

 

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Life on Mars ?

Printemps 1982. Nous dansons sur Ashes to ashes et sur Heroes. Oh, mon dieu, que les filles sont belles ! Ce sont mes années « lycée », lesquelles comptent, aujourd’hui encore, parmi les plus intenses de toute mon existence. « We can be heroes, just for one day » [1]. A dix-sept ans, on se croit indestructible, et l’on veut prêter à de telles paroles la valeur d’une prophétie. Oui, nous dit Bowie, on peut toujours tout recommencer, même quand on pense avoir tout raté. La vie nous offre toujours une seconde chance. Un peu comme dans une nouvelle de Hemingway : on y retrouve la même énergie de vivre, le désespoir en moins. En matière de rédemption, David Bowie sait de quoi il parle, lui qui a bien failli mourir par épuisement et par overdose durant sa folle période californienne.

A cette époque, je ne connais quasiment rien de l’œuvre – protéiforme et déjà abondante – de David Bowie. C’est un ami qui me la fait découvrir. Je m’empresse alors de me procurer des revues sur l’artiste et, surtout, le fameux « Best of Bowie ». Je m’enferme seul dans ma turne. Je tourne et je retourne la pochette du disque entre mes mains. Au centre, sur un fond mauve, en gros plan, se détache le visage de David Bowie. Un visage tellement extraordinaire, avec son bel ovale et, bien sûr, l’étrangeté de ses yeux vairons. Sur les côtés de la pochette, des vignettes épinglées et disposées en colonnes livrent un aperçu de sa carrière. Mais à peine le disque a-t-il commencé de tourner sur la platine que se produit en moi un véritable un choc, en découvrant deux chansons en particulier : Space Oddity et Life on Mars ?

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Hommage à Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, Space oddity nous plonge dans le vertige d’un voyage stellaire qui s’achève en catastrophe. A travers son avatar, le Major Tom, David Bowie nous laisse entrevoir la vanité de la toute-puissance humaine arrimée aux progrès de la technologie : « Suis-je bien assis dans une boîte de conserve ? Loin au-dessus de la lune / La planète Terre est bleue / Et je ne peux rien faire … » [2]. Cette chanson exprime avec beaucoup de force ce sentiment de déréliction qui s’empare d’un astronaute, dérivant dans un « univers infini dont le centre est partout, et la circonférence nulle part » [3], et pressentant que jamais il ne reviendra d’un tel voyage.

Avec Life on Mars ? , l’aventure cosmique prend un aspect plus intime. Comment échapper au désespoir, au manque d’amour, à la solitude ? Loin de ce monde absurde, de « cette vie pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot et qui ne signifie rien » [4], existe-t-il seulement, quelque part dans l’univers, le moindre refuge ? Existe-t-il une vie sur Mars ? Les premières notes cristallines qu’égrène le piano provoquent en moi une émotion intense. Puis cette longue plainte, portée par la voix de Bowie, où se mêlent la tristesse, l’ennui et la colère d’une jeune fille perdue aux cheveux pâles. Cette chanson reste l’une mes préférées de David Bowie. Elle compte parmi celles qui n’ont jamais cessé de m’accompagner. Avec le recul, je comprends qu’elle m’a permis de découvrir un autre aspect de l’univers musical de David Bowie, davantage accordé à ma sensibilité. Derrière les trépidations enfiévrées de la musique rock, les mises en scènes tapageuses, les costumes bigarrés, les riffs hallucinants des guitares électriques, les transformations spectaculaires, les provocations en tous genres qui ponctuent la carrière de Bowie, j’entrevoyais, à travers elle, une autre palette de sons, de couleurs et de sensations, de pensées. Dans cette chanson singulière, se trouvent associées, avec une élégance incroyable, une mélancolie profonde, une très forte attention portée au texte, ainsi qu’une délicatesse inouïe dans la musique. Andy Warhol avait vu juste lorsqu’il disait de Bowie qu’il était « une personne profondément superficielle ». Pour s’en convaincre, il suffit de réécouter les magnifiques interprétations que Bowie a proposées des chansons de Jacques Brel : Amsterdam et My Death … Avec Life on Mars ?, j’intégrais à mon univers personnel une part de cette musique pop en rébellion ouverte contre les conventions, l’ordre établi, l’injustice du monde, et qui prônait la liberté, le sexe, la culture comme des moyens d’émancipation.

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Au jeu des transformations, l’énigme du moi.

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Mais, avant et après Space oddity et Life on Mars ? David Bowie nous a offert bien d’autres chefs-d’œuvre. Je ne puis les citer tous. Je retiens à la volée Ashes to ashes, Heroes, Rebel Rebel, Fame, Golden Years, Ziggy Stardust Changes, Diamonds dogs, Absolute Beginners, Young Americans, China girl, Modern love, Let’s dance, Quicksand, Sound and vision …

Tout le monde s’accorde à reconnaître l’aptitude exemplaire – et pour tout dire extraordinaire – de David Bowie « à faire dialoguer le champ musical et le champ visuel » [5]. La très belle exposition « David Bowie is », qui s’est tenue à la Philharmonie de Paris, en mars 2015, en a donné une preuve éclatante. « Bowie disait que sa musique devait « ressembler visuellement à la manière dont elle sonne ». Je fus enchanté par cette exposition fabuleuse. Tout d’abord, par son dispositif technique inédit : le visiteur, casque sur les oreilles, pouvait écouter en face de chaque vitrine la musique correspondant à telle période de la trajectoire artistique de Bowie. Mais encore par sa scénographie, qui mettait si clairement en évidence l’extrême richesse et la réelle cohérence de toutes ses transformations et mutations de Bowie. « Avec Bowie, il y a autant à voir qu’à entendre. Ce dernier accordait une grande importance à son invention visuelle ». Que peuvent bien signifier ces étranges correspondances entre la forme musicale et la forme visuelle ? « On aurait tort de considérer Bowie comme un caméléon opportuniste. Derrière chacune de ses métamorphoses, il y a une mutation musicale. Et la cohérence est totale ». Pour ma part, je veux y voir une expérience artistique qui s’inscrit dans le droit fil de la poésie de Rimbaud. En l’occurrence l’invention, au moyen d’un dérèglement de tous les sens, d’une poésie fondée sur de secrètes correspondances entre les phonèmes et les couleurs.

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes » [6].

Plus loin encore, je crois que cet art inimitable de Bowie pour les mutations et les transformations incessantes réinterroge, en fait, notre croyance dans l’existence d’un moi unique et défini, supposé constituer le substrat intangible de notre identité. Dès lors, la question se déplace du champ de la poétique vers celui de la métaphysique. Notre moi est-il stable, immuable, unique ou, au contraire, changeant, fuyant, pluriel ? A cet égard, il me semble que les expérimentations musicales et visuelles de David Bowie apportent à cette question une réponse originale. Nous le savons tous, un artiste n’existe que par sa capacité à inventer des formes nouvelles et, aussi, à se rendre désirable dans le regard des autres. Pour un artiste, s’arrêter de créer, ou ne plus être désiré, c’est mourir. Véritable phénix de la culture pop, David Bowie n’a cessé de faire cette exigence de créativité incessante un impératif absolu. Contre l’angoisse de mort, il n’a cessé de puiser dans les tréfonds de l’âme humaine pour explorer, en dépit des prétentions de la conscience, les possibles multiplicités du « moi » [7].

A ce propos, le poète Hugo von Hofmannsthal a eu cette très belle  formule: « Nous ne possédons par notre Moi. Il souffle sur nous de l’extérieur, nous fuit pour longtemps et nous revient dans un soupir. Il est vrai, c’est notre « Moi » [8]. Après avoir fait l’expérience angoissante de la faillite de la parole, de la dissolution du moi et de son naufrage dans le flux désordonné et indistinct des choses, le poète s’est vu mis en demeure de se réinventer par l’écriture, afin de ne pas sombrer dans la folie ou dans l’oubli. Car la création poétique consiste également en ceci : recueillir obstinément le flot des émotions, des souvenirs, des intuitions, des expériences, des sensations qui nous traversent, tout au long de notre existence, qui nous constituent, sans toutefois nous appartenir … David Bowie nous tend donc ce miroir grimaçant dans lequel nous craignons de devoir nous reconnaître, d’entrevoir la naïveté et la vanité de nos croyances lorsque nous prétendons nous connaître. En vérité, nous  ne coïncidons jamais avec la personne que nous croyons être. Inversement, nous portons en nous des potentialités immenses. L’image du phénix qui renaît de ses cendres s’applique merveilleusement à David Bowie, si l’on songe à ses incroyables avatars (Major Tom, Ziggy Stardust, Thin White Duke…). Elle vaut également pour chacun d’entre nous. Pour peu que nous ayons foi en ce moi insaisissable qui n’aspire pourtant qu’à exister, à travers la totalité de nos choix et de nos refus. Je rends grâce à David Bowie de nous proposer, à travers la richesse de sa musique et de ses créations visuelles, une indication précieuse sur le chemin de la liberté. Seul, en effet, un travail acharné, par le biais de l’art, du travail ou de la psychanalyse, peut nous permettre d’accueillir et d’accorder ensemble la multiplicité des êtres qui vivent en chacun de nous.

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David Bowie, le démiurge total.

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On ne devrait jamais dire qu’un artiste est mort. Comme le dit si justement Bernard Pivot : « C’est une erreur d’annoncer « la disparition » d’un artiste. Il reste présent de l’autre côté du rideau ou du miroir ». La personne disparaît, mais l’artiste demeure vivant à travers son œuvre, aussi longtemps que cette dernière donne lieu à une  contemplation et une réappropriation. Ainsi, on écoute toujours la musique de Mozart, de Vivaldi ; on regarde encore les films de Kubrick, de Chaplin, de Welles, de Renoir … Dans le clip Lazarus, sorti le jour anniversaire de ses 69 ans pour accompagner le lancement de son dernier album Black Star, on y voit David Bowie, dans une curieuse mise en scène, étendu dans un lit mortuaire, les traits émaciés, le corps recouvert de bandelettes, tel un pharaon en partance pour l’au-delà … Danse macabre, corps transis de fièvre, des décors d’apocalypse … Où s’arrête l’art, et où commence la réalité ?  Et qui agonise dans ce lit ? Est-ce David Bowie ? Ou est-ce David Robert Jones ?

Durant un fugitif instant, en regardant ce clip assez effrayant, on voudrait pouvoir se convaincre que David Bowie, une fois de plus, avec ce talent de démiurge qu’on lui connaît depuis toujours, s’est une fois de plus offert le luxe d’un tour de passe-passe magistral et fascinant, en conférant à la vie la fixité de la mort, et à la mort le visage de la vie. On a beau savoir que la mort vient de frapper ; et pourtant, on ne veut pas y croire. Car il faut du temps pour admettre la cruelle réalité des choses. En outre, refusant de se soumettre aux injonctions de la raison, il arrive que le cœur ressente la disparition d’un artiste avec autant de force et d’acuité que celle d’un proche dans la vie réelle. Car se trouvent brutalement alors ébranlées nos croyances dans la toute-puissance de l’amour ainsi que dans notre propre indestructibilité. Le talent des grands artistes, précisément, consiste à donner un visage, un corps ou une voix aux rêves fous qui, sans trêve, hantent nos âmes. Mais dans ce jeu de nos représentations intérieures, la réalité est évidemment la plus forte. Non pas que ces rêves soient dépourvus de sens, de beauté ni de vérité. Bien au contraire ! Car c’est à travers eux que nous nous construisons en bonne partie. Il n’empêche ; dans cette affaire, la mort – notre maîtresse à tous – a toujours le dernier mot.

Et de fait, la façon de mourir d’une personne nous renseigne grandement sur sa vie,  et sur le sens qu’il est possible de donner à celle-ci. Comme par un saisissant effet de réflexion. Ainsi, Montaigne nous dit « qu’il ne faut juger de notre heur qu’après la mort. Car il semble que la fortune, quelquefois, guette à point nommé le dernier jour de notre vie pour montrer sa puissance de renverser en un moment ce qu’elle avait bâti en plusieurs années. Le jour de notre mort est le maître jour. C’est le jour, dit un ancien, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort le fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur » [9]. A cet égard, le souci constant apporté par David Bowie pour mettre en scène sa vie, son oeuvre et sa mort est exemplaire. Il témoigne de son courage et de son talent comme homme et comme artiste. Black star est son testament et son cadeau d’adieu. Le geste ultime d’un artiste exceptionnel, «démiurge d’un art total ». Dans son bel hommage, Bruce Springsteen dit de David Bowie qu’il fut «un artiste visionnaire dont l’excellence nous inspirait ».

Pour conclure, je laisse la parole à Tony Visconti, qui fut le producteur, le collaborateur et l’ami de David Bowie tout au long de sa vertigineuse carrière [10] :

« David a toujours fait ce qu’il voulait faire. Et il voulait le faire à sa façon, et il voulait le faire de la meilleure façon possible. Sa mort n’est pas différente de sa vie : c’est une œuvre d’art. Il a réalisé Black star pour nous, comme un cadeau d’adieu. Je savais depuis un an ce qui devait arriver. Et pourtant, je n’étais pas préparé à cela. C’était un homme extraordinaire, plein d’amour et de vie. Il sera toujours avec nous. Mais pour l’heure, nous avons juste envie de pleurer »

En ce jour de grande tristesse, je veux croire avec David Bowie qu’il existe une vie sur Mars. Une sorte de paradis où il n’y aurait aucune place pour les religions (Bowie était foncièrement athée), exclusivement réservé aux adeptes de la poésie, de la beauté, de l’intelligence et de la culture.

Qu’il repose en paix.

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[1]
David Bowie, Heroes
[2] David Bowie, Space Oddity.
[3] Blaise Pascal, Pensées, n°72-199 (éd. Brunschvicg / éd. Lafuma). Disproportion de l’homme.
[4] William Shakespeare, Macbeth
[5] Michel Guerrin, Le Monde, 12 janvier 2015. Les citations suivantes sont extraites du même article.
[6] Arthur Rimbaud, Poésies, Voyelles, 1872
[7] A ce sujet, voir mon article sur mon blog et sur iPhilo.
[8] Hugo von Hofmannsthal, La lettre de Lord Chandos.
[9] Michel de Montaigne, Essais, I, 19. Juger de notre heur : ce qui arrive d’heureux ou de malheureux. Destin.
[10] Tony Visconti, hommage publié sur son compte Twitter @DGuillonLegeay

 

Daniel Guillon-Legeay

Professeur agrégé de philosophie, Daniel Guillon-Legeay a enseigné la philosophie en lycée durant près de vingt-cinq ans en lycée. Actuellement chargé de mission au Pôle Numérique de Créteil, il tient le blog Chemins de Philosophie. Suivre sur Twitter: @dguillonlegeay

 

 

Commentaires

Magnifique article d’hommage à David Bowie et propos très intéressant sur la pluralité du moi. Merci Daniel Guillon-Legeay !

par Philippe M. - le 19 janvier, 2016


Cher Philippe,

Vos compliments me touchent beaucoup.
Je vous livre au passage une anecdote. En lisant par-dessus mon épaule la fin de l’article, Valentine, ma fille de 12 ans s’est exclamée: « Moi, je crois que ça doit être vrai, l’idée qu’il existe quelque part un paradis où tous les artistes continuent de vivre, même si on ne les voit pas ». Cette croyance n’est certes pas neuve. Mais elle réconforte, sans nuire à la vérité ni porter préjudice à quiconque.
Cordialement
DGL

par Daniel Guillon-Legeay - le 19 janvier, 2016


Daniel , je suis jaloux de votre talent d’analyse et d’écriture !

par Philippe Le Corroller - le 20 janvier, 2016


Merci pour ce très bel hommage qui me donne envie de mieux connaître cet artiste exceptionnel, manifestement consacré à son art, se vivant peut-être autant comme créateur/demiurge que comme celui(le) par qui l’art passe, pour être art ?…(comment conjuguer le masculin/féminin ? Epreuve difficile.) Mais je connais mal Bowie.
Et je vous remercie d’avoir eu autant de respect pour votre langue/langage. C’était un grand plaisir de vous lire.

par Debra - le 20 janvier, 2016


Bonjour,

Je connais peu, connais mieux David Bowie à votre lecture.

Ce que je peux en dire, au-delà du registre de sa parole et de son jeu d’univers caméléon, est que la tessiture de sa voix, me touchait ? Un cri, une plainte, un appel, une souffrance, de la joie, de l’espoir, de l’humain !

Cette voix unique me revient en écho dans ma tête.

Je vais aller à la recherche de ce Saint athée.

par philo'ofser - le 21 janvier, 2016


Bonsoir,

par Labbé - le 22 janvier, 2016


Je vous remercie pour ce bel hommage à David Bowie. Je l’ai découvert lorsque j’avais 13 ans, il y a 36 ans de ça. La richesse de sa musique, la profondeur de sa voix, tout ce qui dégage de son être provoque en nous une émotion indescriptible qui me prend au ventre. Il y a beaucoup de fan de Bowie et pourtant il n’est pas facile de trouver autour de nous une personne avec qui l’on peut discuter et partager ce que nous ressentons.
C’est chansons ne sont pas des chansons se sont des oeuvres d’art qui racontent des histoires. C’est unique.
Il est parti comme un « dieu » ! Il nous à fait rêver jusqu’au bout…. Je le remercie pour ce beau cadeau, pour ce final….
Merci,

par Labbé - le 22 janvier, 2016


Chers lecteurs, chères lectrices d’iPhilo

Je tiens tout d’abord à vous remercier pour tous vos commentaires, à la fois flatteurs par leurs éloges, intéressants par leur réflexion et émouvants par leur sincérité. Je ne saurais vous dire à quel point ils me touchent, et je tiens à vous assurer de ma gratitude.

Mais encore, vos commentaires me surprennent. Car, si je comprends bien, il se trouve parmi vous des personnes qui connaissent l’oeuvre de David Bowie, et d’autres qui ne la connaissent pas. Or, il semble que mon hommage a été reçu favorablement par les uns comme par les autres, moi qui ne suis ni un « fan » de David Bowie (je n’aime ni le mot, ni la chose, car l’un et l’autre renvoient au fanatisme, au délire hystérique des foules déchaînées; or, je dénie à quiconque le droit ou la prétention de manipuler mon coeur et de faire abdiquer ma raison – mon épouse exceptée ! – ) ni un spécialiste de la musique rock. Voilà ce que je trouve surprenant. Car, en vérité, je ne suis guère un connaisseur de la musique rock ou de la musique pop (dans lesquelles David Bowie a excellé avec un talent et une audace incroyables, en revisitant tous les genres, voire en devançant certaines modes: soul, pop, rock, funk, électro…).

Et pour tout vous dire, ma sensibilité ne s’accorde guère au rock. De loin, de très loin même, et pour ne donner que quelques exemples, les oeuvres de Piaf, Brassens, Brel, Ferré, Barbara, Souchon, Nougaro, Charlie Parker, Tori Amos, Amy Winehouse, ou encore celles de Mozart, Bach, Chopin ou Satie m’importent infiniment plus que celles des Beatles ou des Rolling Stones (à quelques chansons près, je le reconnais). Le rock’n roll m’a toujours ennuyé, je l’avoue sans détour. A l’exception notable de David Bowie et d’ Elton John: le premier reconnaissait ne s’intéresser au rock que comme un tremplin pour faire connaître sa propre musique (mais c’est peut-être cette distanciation qui lui a justement permis de surfer sur la vague du rock et de la transcender?); le second n’hésite pas à s’écarter du rock pur (dans lequel il excelle pourtant) pour composer de magnifiques chansons sentimentales, des love songs (« Daniel », « Your song », « Candle in the wind », « Goodbye Yellow Brick Road » sont parmi ses plus fameuses).

Pourquoi ce détour – très personnel – par l’inventaire de mes préférences musicales, me direz-vous? Pour en arriver à ce point très précis: vos commentaires prouvent que la philosophie peut contribuer à dégager du sens là où ne songe pas toujours à le chercher: derrière les sensations, les émotions, l’irrationnel (qui caractérisent pur une bonne part l’essence de la musique), se logent des trésors d’intelligibilité et de réflexion, et c’est pourquoi, les dictateurs et les intégristes fanatiques détestent la musique et font tout pour l’empêcher d’exister et de se propager, car elle « adoucit les moeurs », et nous parle d’un autre monde possible.

Certes, l’oeuvre d’art ne peut pas changer la réalité. L’artiste en tant que simple citoyen ne peut s’opposer à un régime brutal et à des lois iniques. Et par ailleurs, une oeuvre d’art demeure fragile, infiniment fragile. Un disque vinyle ne peut rien contre le poinçon du censeur, et une statue de marbre pas davantage contre la massue d’une brute épaisse. En revanche, rien ni personne ne peut empêcher les effets que l’oeuvre d’art engendre dans la conscience des hommes. C’est en ce sens exact qu’il est possible d’affirmer qu’une oeuvre d’art peut contribuer à changer ce monde. Car, pour l’essentiel, la force de l’artiste réside dans son style, dans sa manière toute personnelle de donner forme à ses sentiments, à ses convictions, à sa conception du monde. Or, le style, précisément, transcende le contenu du message. Par la grâce et le mystère de son talent propre, l’artiste parvient à transcender le réel, non pour le nier, mais pour faire entrevoir qu’un autre monde est possible. L’art se nourrit de ce « possible » pour rendre aux hommes un espace de liberté qui leur est constamment contesté, enlevé dans la réalité. L’artiste transforme une réalité donnée pour la constituer en un objet de langage. Ce faisant, il donne une forme intelligible à la réalité informe, confuse et chaotique de notre vie psychique, de notre monde intérieur (nos sensations, nos émotions, nos pensées) chaque fois que la réalité du monde extérieur nous interpelle, nous émeut, nous ravit ou nous déchire. Mettre des mots sur les choses muettes, donner du sens à l’absurde et à la violence, c’est l’alternative que l’art offre contre la soumission et, également, contre la folie.

Pour conclure, j’ajouterais que si ce texte a pu contribuer, même modestement, à mettre en évidence les significations latentes que comportent la musique et les créations visuelles de David Bowie, alors je suis ravi d’avoir cédé à la demande d’Alexis Feertchak de publier ce texte sur iPhilo. Bien mieux que moi, il a su voir que ce texte pouvait intéresser les lecteurs et lectrices d’iPhilo. Qu’il en soit ici remercié.

DGL

par Daniel Guillon-Legeay - le 22 janvier, 2016



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