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Néoréactionnaires : victimes ou coupables de déchéance de pensée ?

8/02/2016 | par Alexis Feertchak | dans Art & Société | 6 commentaires

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Cette mémoire n’est pas celle dont je me sens dépositaire. C’est la mémoire devenue doxa, c’est la mémoire moutonnière, c’est la mémoire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c’est la mémoire de l’estrade, c’est la mémoire revue, corrigée et recrachée par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne méditent pas la catastrophe, ils récitent leur catéchisme. Ils s’indignent de ce dont on s’indigne, ils se souviennent comme on se souvient.
La morale de toute cette affaire, ce n’est certes pas que le temps est venu de tourner la page et d’enterrer le devoir de mémoire, mais qu’il faut impérativement sortir celui-ci de « l’œuf » où il a pris ses quartiers pour lui rendre sa dignité et sa vérité perdues.
Conclusion du discours de réception d’Alain Finkielkraut à l’Académie française

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Lorsqu’Alain Finkielkraut a prononcé son discours de réception à l’Académie française ce 28 janvier 2016, l’ombre de Charles Maurras, élu au quai de Conti en 1938,  obscurcissait-elle son habit vert ? L’Université populaire de Caen de Michel Onfray est-elle devenue l’avant-garde idéologique du Rassemblement Bleu Marine ?

Certains intellectuels semblent le penser car – peut-être Alain Finkielkraut et Michel Onfray l’ignorent-ils eux-mêmes – l’extrême-droite aurait gagné la bataille des idées et, pire, ces derniers n’en seraient pas pour rien dans cette nouvelle défaite de la pensée.

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Une victoire idéologique de l’extrême-droite ?

C’est dans les pages du journal Le Monde que l’historien des idées Daniel Lindenberg révèle au grand jour cette victoire au goût amer : « Ce sont des mots d’extrême droite, parfois identiques à ceux qui fleurissaient au Front National ou bien auparavant dans la tradition maurrassienne ininterrompue malgré les apparences, qui ont été introduits en contrebande dans le discours politique et idéologique mainstream (…) La conclusion aujourd’hui est sans appel : la pensée réactionnaire (je ne dirais pas la « droite », catégorie trop vague) a largement gagné la bataille des idées (…) Des pamphlets contre-révolutionnaires tirent à des centaines de milliers d’exemplaires, ce qui ne s’était jamais vu depuis plus d’un siècle ! ».

Que dit l’auteur de l’essai Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires paru en 2002 pour justifier une telle catastrophe ? L’idée est simple : à l’image de penseurs de gauche qui ont basculé à droite pour fonder aux Etats-Unis le néoconservatisme, un certain nombre d’intellectuels, eux aussi venus de la gauche, gonfleraient aujourd’hui les rangs d’un nouveau parti intellectuel, celui des néoréactionnaires.

Retranchés derrière la bannière républicaine, se sentant trahis par une gauche progressiste et multiculturaliste, ces enfants de Jean-Pierre Chevènement ne seraient que l’arbre qui cache la forêt. Derrière leur critique de l’ultralibéralisme et des travers de la société ouverte, ces intellectuels qui occupent le devant de la scène médiatique fonderaient in fine leur pensée sur le postulat que « la présence de barbares inassimilables au sein de la nation française {serait} la racine du mal ». Daniel Lindenberg de continuer la radiographie de ces nouveaux réactionnaires : « Tout le reste en découle ; déclin de l’école, de la langue française, de la sacro-sainte autorité et, au bout du compte, descente aux enfers de la République (ô territoires perdus…) et de la laïcité (menacée par les menus sans porc dans les cantines scolaires) ». Bref, les antiracistes auraient bien raison de s’inquiéter. En dehors d’eux, toute pensée critique s’appuierait en définitive sur le rejet et la peur de l’autre.

Comme la ficelle est grosse, il est plus aisé de ne pas s’en prendre directement à Michel Onfray ou Alain Finkielkraut. Pour blâmer ceux-ci, mieux vaut citer la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist ou le Grand remplacement de Renaud Camus pour établir ensuite un rapprochement qui permettra de condamner les premiers au nom d’une proximité objective avec les seconds.

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Le crime d’ « alliance objective » était presque parfait

L’extrême-droite maurassienne et les courants identitaires existent, ils prospèrent sur les réseaux sociaux où l’anonymat protège leurs hérauts, de même que les sites complotistes sont le plus souvent marqués par un antisémitisme qui s’affiche lui aussi à visage découvert. Il est nécessaire non seulement de dénoncer toute dérive de cette sorte, mais plus encore d’en faire une critique  assidue et constante.

Mais n’est-il pas vain et injuste en revanche de faire condamner Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Marcel Gauchet, Régis Debray, Pierre-André Taguieff ou d’autres intellectuels rangés dans la catégorie des « néoréactionnaires » pour crime d’alliance objective avec les idées d’un Maurras ? Alain Finkielkraut s’était déjà insurgé quand des intellectuels l’accusaient de faire le jeu du Front national : « Le crime d’alliance objective a été inventé pour que l’accusé n’ait aucun moyen de démontrer son innocence (…) Je croyais naïvement que la dialectique de l’objectif et du subjectif s’était effondrée en même temps que le mur de Berlin. J’avais tort : c’est reparti comme dans les années 1950 ».

Un premier exemple particulièrement marquant de ce crime d’alliance objective, cité par Daniel Lindenberg, est le cas du courant « souverainiste » qui ferait par nature le jeu de l’extrême-droite. Il annonce ainsi que « l’on mesurera sans doute un jour les effets de la perversion du « républicanisme » et du « patriotisme » chevénementistes sur la perte des repères dans une certaine intelligentsia ». Voici une belle illustration d’un fait politique – plus de la moitié des Français ont voté contre le Traité européen de 2005 – qui, recoupé avec les positions du Front national sur l’Europe, font de tout souverainiste un allié objectif de ce dernier. Voici Jean-Pierre Chevènement objectivement transformé en cheval de Troie du Lepénisme.

Un second exemple particulièrement marquant, là encore cité par Daniel Lindenberg, concerne Vladimir Poutine et la Russie : « Le discours néoréactionnaire a aujourd’hui un grand frère, qui, comme au temps révolu de l’utopie communiste, siège à Moscou, plus troisième Rome que jamais. Vladimir Poutine est aujourd’hui la référence ultime de tous les nostalgiques d’une société autoritaire, virile, revendiquant sans complexe son identité et appuyée sur une version postmoderne de l’alliance du sabre et du goupillon ». Il est certain qu’une majeure partie de l’extrême-droite se retrouve dans cette image d’un Poutine sauveur d’un Occident décadent. Si les chasseurs de néoracs s’arrêtaient à cette critique, tout irait bien, mais les accusations de « petits télégraphistes du Kremlin » ou d’ « agents infiltrés du poutinisme » s’étendent désormais bien au-delà de l’extrême-droite pour englober toute vision critique qui ne correspondrait pas au catéchisme de Bernard Henri-Lévy ou de Raphaël Glucksmann. Ainsi, pendant la crise ukrainienne, des intellectuels ou d’anciens ministres comme Hélène Carrère d’Encausse, Jacques Sapir, Jacques Attali, Luc Ferry ou Hubert Védrine, n’ont pas absous Moscou mais ont considéré que l’Europe et les Etats-Unis avaient eux aussi leur part de responsabilité dans la guerre civile qui sévit à l’Est. Sont-ils pour autant des néoréactionnaires, alliés objectifs du président russe ?

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Révéler les idéologies cachées

Dans une conférence prononcée le 23 novembre 2015 à la fondation Res Publica sur le modèle français d’intégration, Marcel Gauchet a décrit en particulier le rôle de l’intellectuel face aux « idéologies cachées ». L’analyse est la suivante : depuis la fin de la Guerre froide et la victoire du libéralisme sur le communisme, une sauce à la crème parcourt la vie politique. Cette dernière consiste à laisser croire que l’on se place en dehors de toute réflexion idéologique. Ainsi, les hommes politiques n’ont de cesse de répéter qu’ils ne sont pas des idéologues, qu’ils se situent en dehors de tout champ idéologique, que les vieilles lunes sont éteintes, etc. Les partis traditionnels de gouvernement sont les plus sujets à ce type de raisonnement. François Hollande considérera que ses réformes sont justes, rationnelles, efficaces, nécessaires, mais jamais il inscrira celles-ci dans un cadre idéologique. Le rôle de l’intellectuel est alors de révéler l’idéologie qui se cache derrière le discours managérial et technicien. De montrer ainsi que derrière telle réforme du droit du travail ou de la fiscalité, se trouve bel et bien enfouie une idéologie néo-libérale. Ou encore que la construction européenne s’est bâtie sur une vision profondément idéologique, issue d’un savant mélange entre le libre-échangisme anglo-saxon, l’ordolibéralisme allemand et le fédéralisme. L’idéologie est donc partout mais elle ne dit jamais son nom.

Les intellectuels néoréactionnaires sont conspués en place publique parce qu’ils osent prononcer haut et fort les postulats idéologiques qui fondent les discours de nos politiques. Ainsi, Régis Debray ou Michel Onfray sont attaqués sans cesse sur leur critique de l’islamisme parce qu’ils mettent des mots sur une trahison, celle de la gauche Terra Nova, qui a décidé de sacrifier les valeurs républicaines sur l’autel du multiculturalisme, pensé comme projet politique et non simplement comme fait social total. En s’attaquant aux bases idéologiques de notre monde politique, les néoréactionnaires brisent les faux consensus médiatiques et les éléments de langage pondus par les innombrables conseillers en communication qui gravitent autour de nos gouvernants.

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Eviter que l’expression des passions démocratiques ne tourne à la catastrophe

Les juges de la bien-pensance ne souffrent pas que des intellectuels – médiatiques qui plus est – parviennent à élever au concept de manière audible des représentations qui traversent la société française et ce sans verser dans la racisme, le rejet ou l’amalgame.

Prenons par exemple le cas de Laurent Bouvet qui a su décrire le phénomène d’ « insécurité culturelle » qui traverse la société française en long et en large. En mettant des mots sur ce phénomène, Laurent Bouvet n’a pas excusé et libéré la pensée raciste ou identitaire – c’est précisément le contraire qu’il propose à la fin de son ouvrage en interrogeant la notion de « commun ». En revanche, il a certainement permis à beaucoup de mieux comprendre une réalité sociale qui sautait aux yeux et qui pouvait pousser certains à verser dans un discours de rejet.

Alain Finkielkraut sur l’école, Laurent Bouvet sur la République, Régis Debray sur la laïcité, Marcel Gauchet sur l’intégration donnent à penser au plus grand nombre car, loin des colloques et séminaires de recherche où se retrouvent entre eux les spécialistes d’une niche, les « néoréactionnaires » savent exprimer avec facilité, sans jargon mais avec rigueur les lignes de force de leur pensée. Au milieu de la tourmente médiatique, ils sont des digues capables d’orienter les passions démocratiques, qui peuvent tourner à la catastrophe lorsqu’elles sont nourries par la peur, le ressentiment et la colère. En revanche, ils ne sauraient être à eux seuls des digues suffisantes, surtout s’ils sont mis en avant par le système médiatique sur le mode de l’expulsion, comme des « boucs émissaires » à la fois utiles et dangereux.

Finalement, Daniel Lindenberg a raison lorsqu’il écrit que « l’époque est dangereuse » et que « la responsabilité des intellectuels n’en sera que plus grande ». Mais cette responsabilité ne saurait être tenue si, en s’excluant les uns les autres, les intellectuels font de la suspicion la norme et de la déchéance de pensée le principe.

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collabore régulièrement avec l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

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Commentaires

Bravo ! Rien à redire dans ce merveilleux réquisitoire.

par Paul Bernard - le 8 février, 2016


Très bon article.
On se demande à l’heure actuelle pendant combien de temps encore il « nous » sera possible de continuer à penser.
Il est tentant d’imaginer que chaque fois que nous prononçons des mots, les formulons pour nous-mêmes ou pour autrui, nous sommes en train de penser, mais Freud nous a bien montré le chemin pour constater l’hétérogénéité incroyable de nos productions psychiques, et à quel point elles nous sont, et nous resteront, opaques.
Vertigineux, des fois…

par Debra - le 9 février, 2016


 » Alain Finkielkraut sur l’école , Laurent Bouvet sur la République, Régis Debray sur la laïcité , Marcel Gauchet sur l’intégration donnent à penser au plus grand nombre… » : merci , Alexis Feertchak , de souligner l’importance de ces penseurs authentiques , dont la lecture permet à tout  » honnête homme  » ( au sens qu’avait l’expression au 18ème siècle) de mieux comprendre le monde dans lequel il vit . Daniel Lindenberg et la presse Pigasse les agressent de nouveau avec leurs petits poings cruels ? ça va sûrement leur faire très mal !

par Philippe Le Corroller - le 9 février, 2016


Bonjour,

Pour élargir la sphère de la pensée phénoménologique de la vie, l’humanité n’a pas attendu les lumières artificielles,théoriques et romanesques de Freud.

La psychologie me semble être une science plus proche, plus humaine,plus efficace.

Personnellement,je n’ai nul besoin de ce littérateur scientifique pour penser imaginer,rêver et vivre; à l’exemple de la brillante contribution référencée d’Alexis !

par philo'ofser - le 12 février, 2016


Excellent article en effet qui démonte le dogmatisme d’un discours se revendiquant de la gauche tout en en gauchissant ses valeurs…
L’usage, abusif et délibérément infamant, du qualificatif « réactionnaires » constitue un des marqueurs de cette perversion de sens. Il vise à stigmatiser, avec force d’outrance et mépris de la nuance, ceux des intellectuels qui questionnent, au moyen d’un appareil critique hérité des Lumières, les dérives d’une pseudo modernité.

par Anna92 - le 13 février, 2016


Article intéressant mais je pense que tout le monde a compris que « derrière telle réforme du droit du travail….se cache une idéologie néo-libérale. »Il n’est nul besoin d’être « intellectuel « pour cela.Il suffit de subir des plans « sociaux » de licenciement…….ect …….

par LE BON BÖHM - le 24 février, 2016



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