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Spinoza : liberté et déterminisme

8/05/2016 | par Eric Delassus | dans Philo Contemporaine | 3 commentaires

 

Spinoza connaitre en citations
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Le philosophe Eric Delassus nous présente son dernier ouvrage Spinoza qui vient d’être publié aux éditions Ellipses dans la nouvelle collection « Connaître en citations ». 

Dans la troisième partie de son Éthique, qui traite des affects, Spinoza écrit que ceux qui ont traité de cette question ont eu le tort de Croire que l’homme est dans la nature « comme un empire dans un empire ». Par cette formule, il exprime l’idée selon laquelle les sentiments, les émotions et les passions des hommes ne sont pas l’expression d’un quelconque vice de la nature humaine, mais sont la conséquence de causes qui relèvent des lois de la nature tout entière. En d’autres termes, l’homme n’est pas une exception dans la nature et il est déterminé par les mêmes lois que les autres choses qui constituent la réalité dans sa totalité. Aussi, est-il vain et inutile de condamner les hommes lorsqu’ils sont animés par des passions qui leur sont néfastes. En revanche, il est plus judicieux de s’efforcer de comprendre les causes qui ont produit ces affects pour tenter d’y remédier.

Ce déterminisme radical de Spinoza ne va pas évidemment sans troubler nos habitudes de pensée et sans choquer la représentation spontanée que nous nous faisons de nous-mêmes et du monde. En effet, nous avons presqu’instinctivement tendance à croire que nous agissons toujours de notre seul fait et que nous sommes maîtres de nos pensées et de nos actions. Nous avons quotidiennement l’impression que nous sommes la seule cause de nos actes et de nos idées, cela nous apparaît comme une évidence. Cette évidence demande toutefois à être remise en question, car elle ne va pas sans poser problème. Considérer, comme Descartes, que notre liberté n’a pas besoin d’être prouvée parce qu’elle s’éprouve du seul fait que nous avons conscience lorsque nous effectuons une action que nous aurions pu ne pas la faire, n’est-ce pas là une illusion inhérente à la conscience elle-même ? Cette thèse est lourde de présupposés métaphysiques puisqu’elle suppose que l’homme est une exception de la nature capable d’être la cause première de ses actes. Autrement dit, d’être une cause non causée, ce qui pour Spinoza est une aberration. Cette liberté que Descartes nomme libre arbitre ne serait alors qu’une apparence. Mais alors, si tout a une cause, ce sentiment illusoire de disposer du libre arbitre en a une, lui aussi. La question se pose donc de savoir en quoi elle consiste.

Selon Spinoza, à l’origine de cette illusion du libre arbitre, il y a le caractère lacunaire de notre conscience. Certes, nous avons conscience d’exister, nous avons conscience de nos désirs, c’est-à-dire des appétits qui nous font agir, mais comme nous naissons « ignorant des causses des choses », nous ignorons les causes qui déterminent nos désirs et c’est la raison pour laquelle nous croyons disposer d’un libre arbitre alors que nous sommes déterminés, comme toutes les autres choses par les lois communes de la nature.

Est-ce à dire dans ces conditions qu’aucune liberté n’est possible ? L’homme n’est-il pas en mesure d’accéder à une certaine liberté, malgré le déterminisme absolu à l’intérieur duquel il se situe ?

C’est précisément à cette question que tente de répondre toute la philosophie de Spinoza : comment penser une liberté qui n’ait plus rien à voir avec le libre arbitre ? Comment penser la liberté à l’intérieur même du déterminisme ?

Cette problématique traverse toute l’œuvre de Spinoza tant d’un point de vue métaphysique, qu’éthique ou politique.

C’est ce fil directeur que je me suis efforcé de suivre dans le choix des citations qui sont commentées dans mon dernier livre sur Spinoza publié aux éditions Ellipses, dans une nouvelle collection intitulée Connaître en citations. Cet ouvrage se veut une introduction à la pensée de ce philosophe qui, bien évidemment, ne peut se substituer à la lecture de ses œuvres, mais se veut plutôt une invitation à les lire en offrant quelques clés pour mieux pénétrer toute la profondeur de cette pensée.

 

Eric Delassus

Docteur en philosophie, Eric Delassus est professeur agrégé de philosophie au lycée Marguerite de Navarre à Bourges. Il est entre autres l'auteur de De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale (Presses Universitaires de Rennes, 2009) et anime le site internet de philosophie http://cogitations.free.fr. Suivre sur Twitter : @EDelass

 

 

Commentaires

Bonjour,

L’homme serait-en apparence-déterminé par »toutes les choses »,(quelles choses ?) et par des lois communes de la nature (quelles lois,et quelles natures ?)

L’axiome  » déterminisme absolu » ne nous laisserait pas le choix ? Les connaissances de la nature universelle, du temps de Spinoza, ne tiennent plus,versus aux connaissances d’aujourd’hui ! Elles seraient frappées d’obsolescence.

Nous sommes entrés dans l’ère technologique.Plus que jamais, rien ni personne ne saurait être fixé par des vérités. Pourrait-on s’exprimer modestement et à minima en : théories, postulats, théories, croyances, métamorphoses, décohérence, remise en questions,…etc

Penser la liberté ?
La liberté se penserait-elle;
A travers nous ?
Sortir du labyrinthe?

par philo'ofser - le 8 mai, 2016


Si la connaissance rationnelle du déterminisme permet une liberté qui ne soit pas celle du libre arbitre, alors, doit on en conclure que cette connaissance est ce à quoi nous sommes déterminés et, par suite, que nous sommes déterminés à devenir libre par l’abandon de notre croyance illusoire au libre arbitre?
Que l’homme ne soit pas un empire dans un empire cela semble assez raisonnable de le penser mais de là à en conclure que c’est par la connaissance (forcément limitée ) du déterminisme (forcément intégral) que nous pouvons devenir plus libres semble reposer sur une conviction qui suppose elle même une « décision » libre. Spinoza n’a t-il pas librement voulu croire que poser le déterminisme est une expression plus rationnelle de la liberté humaine que sa négation? le fait que nous vivions à l’ère technologique et que l’humanité n’ait plus vraiment la liberté de ne pas pouvoir s’ abstraire des déterminismes technologiques n’est-il pas une conséquence indirecte de l’adoption d’une conception métaphysique analogue à celle de Spinoza? Les déterminismes technologiques ne sont-ils une transposition « culturelle », artificielle du déterminisme naturel de Spinoza?

par Geslot nicolas - le 9 mai, 2016


Bonjour,

Einstein affirma : « Dieu ne joue pas aux dès », Niels Bohr a répondu : » Einstein,cessez de dire à Dieu ce qu’il doit faire »! Si Dieu est animé du principe de déterminisme, que faudrait-il en penser ? Que les lois de Dieu sont impénétrables ?

Nous n’avons pas fini d’en parler… (Interprétation de Copenhague)

Mais s’agissant du microcosme planétaire,il tiendrait,je vous l’accorde,du principe d’indétermination; jusqu’à preuve d’aucune explication rationnelle universelle!

par philo'ofser - le 10 mai, 2016



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