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Frédéric Lenoir, vrai ou faux ami de Spinoza ?

14/06/2018 | par Michel Juffé | dans Philo Contemporaine | 4 commentaires

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ANALYSE : Misrahi, Meschonnic, Pautrat, Atlan, Billeter, Ramond, Rödel… Le philosophe Michel Juffé, lui-même spécialiste de Spinoza, a consacré, il y a quelques semaines dans iPhilo, un article fleuve sur les « vrais amis » du philosophe hollandais. Mais il traite à part le cas de Frédéric Lenoir, auteur d’un best seller, Le Miracle Spinoza. C’est un bon livre d’initiation, mais l’historien des religions pèche néanmoins en faisant de l’auteur de L’Ethique un sage au sens religieux, selon Michel Juffé.    


Né en 1945, Michel Juffé est un philosophe français, spécialiste de philosophie politique, de psychanalyse et d’écologie. Président du conseil scientifique de l’Association française pour la prévention des catastrophes naturelles (AFPCN) de 2013 à 2016, membre d’une association de psychanalystes, il a enseigné successivement à l’Université Paris 8- Vincennes, à l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées, au Conservatoire national des Arts et Métiers et à l’Université Marne-la-Vallée. Auteur d’une dizaine d’ouvrages, il a notamment publié Expériences de la perte (PUF, 2005) ; Sigmund Freud – Benedictus de Spinoza, Correspondance, 1676-1938 (Gallimard, 2016) et Café-Spinoza (Le bord de l’eau, 2017). 


Vrai ou faux ami ? Frédéric Lenoir, auteur de livres à succès sur la religion et d’autres thèmes, est un cas intermédiaire. Il a lu Spinoza, rapidement dit-il, ainsi qu’une poignée de commentaires et biographies… On pourrait donc s’attendre au pire. Pourtant Le miracle Spinoza (Fayard, 2017) est agréable à lire et expose Spinoza à peu près correctement, même s’il est constellé de petites erreurs et très romancé (Lenoir a publié une quinzaine de romans). Il en fait notamment un « sage » au sens religieux du terme, ce que Spinoza n’est assurément pas et n’aurait jamais accepté d’apparaître.

En conclusion de son livre Lenoir nous dit à quel point il « aime profondément » Baruch : « penseur de l’affirmation », « penseur généreux », « son courage », un homme qui a vécu « sobrement, dignement, toujours en parfaite cohérence avec ses idées », bref un « ami très cher dans ma quête de la sagesse ». Il lui reproche, amicalement, deux défauts : sa misogynie et son dédain des animaux. Rien de cela n’est faux et on pourrait y ajouter son absence d’intérêt pour les enfants : Spinoza n’est pas pédagogue !

Lire aussi : Les vrais amis de Spinoza (Michel Juffé)

Lorsqu’il se réfère à la phrase célèbre : « Ne pas rire [qu’il veut traduire : « ne pas se moquer »], ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre » – qu’on retrouve reformulée dans le Traité politique (traduction Pautrat) :  » je me suis soigneusement appliqué, concernant les actions humaines, non pas à en rire ni à en pleurer ni à les maudire, mais à les comprendre. » (I, 4, p. 32)- c’est pour adopter la même position : « dans mes ouvrages et médias je cherche à comprendre et expliquer sans polémiquer », et, précise-t-il, s’il s’indigne il n’en fait pas une posture. Dont acte.

Ce livre se lit vite, comme un roman écrit d’un ton léger et sans complication, et peut servir – étant donné sa présence persistante en grandes surfaces – de première lecture de l’oeuvre de Spinoza. Car même si parler de « miracle » à propos de Spinoza est un contre-sens, cela a tout de même un sens : oui, Spinoza brille comme une étoile unique dans le ciel de la philosophie et c’est si rare que l’on pourrait croire à un miracle… s’il en existait.

Spinoza : libre et heureux ?

Lorsque, en avant-propos, Lenoir nous dit que : « il est avant tout un sage qui cherche à changer notre regard afin de nous rendre libre et heureux, comme il le fut lui-même », c’est inexact, car Spinoza ne se dit jamais « sage » bien qu’il en trace le portrait en fin de l’Éthique : « le sage […] en tant que tel, est à peine ému, il est conscient de soi, de Dieu et des choses, par une sorte de nécessité éternelle, et ne cessant jamais d’être, il jouit toujours […] de la vraie satisfaction de l’âme. » (V, 42, scolie) Cette phrase, à elle seule, pourrait donner lieu à ces dizaines de pages de commentaires. Je me contente de souligner « en tant que tel« , qui signifie qu’un individu donné, fut-il Spinoza, n’est pas ce « sage en tant que tel », car il n’est ni maître de soi, ni du monde, ni de la Nature. La sagesse n’est pas un état, mais un continuel mouvement de reprise vers la connaissance de l’essence des choses et, de ce fait, de correction de la conduite. Spinoza fut-il heureux ? Oui, autant que possible, tout en étant très malade, chagriné de voir comment les choses tournaient en Hollande, et déçu de ne pouvoir publier son Éthique au grand jour. Donc heureux « en tant que sage » et non en tant qu’homme, qui souffrait comme tous les autres.

Lenoir expose correctement le tournant que prit Spinoza vers ses 28 ou 30 ans, lorsqu’il se rendit compte que les « événements ordinaires de la vie sont vains et futiles » et qu’il se voyait dans un « péril extrême ». Péril que l’auteur expose ainsi : des deuils à répétition, l’exclusion de la communauté juive (même si elle le libéra, elle ne pouvait être que douloureuse), les soucis financiers (son père était couvert de dettes, effet de sa générosité). En revanche l’histoire d’amour déçu entre Spinoza et la fille de son maître Van den Enden est de pure fantaisie : nous ignorons tout des relations sexuelles de Spinoza, et même s’il en eut (le fait qu’il parle de la jalousie en termes très crus dans l’Éthique ne prouve rien). Il est clair, cependant, que sa confiance envers les femmes est limitée, mais en cela il est fils de son temps.

Lire aussi : Dans le vent, la présence de Spinoza (Daniel Guillon-Legeay)

Lenoir ne parle pas de la phtisie, qui a dû se déclarer bien vite, et sachant que trois membres de la famille de Baruch en sont morts – ce qui l’a sans doute hanté et en tout cas rendu infirme toute sa vie. Je n’irai pas jusqu’à dire, comme Nietzsche, que la maladie explique le type de philosophie auquel on se livre, mais toujours est-il que la tuberculose incite à la modération.

Lenoir note que Spinoza était familier de Descartes, mais se livre à un énorme contre-sens lorsqu’il croit que celui-ci « a cherché à émanciper la philosophie de la théologie chrétienne ». C’est bien la dernière chose qu’aurait fait Descartes, trop soucieux d’être bien vu des autorités religieuses. En revanche, Descartes a affranchi (après Galilée certes) la philosophie de l’aristotélisme régnant, via Averroès, Maïmonide et Thomas d’Aquin, notamment.

Ni croyant ni pourfendeur des religions

Le commentaire de Lenoir, féru en histoire des religions (il a dirigé neuf ans Le Monde des religions) sur le Traité théologico-politique n’a rien de faux, notamment concernant la personne de Jésus-Christ, que Spinoza considère comme un homme accompli, tout en trouvant « absurde » qu’on en fasse une divinité. Et lorsqu’il montre que Spinoza n’était ni plus ni moins éloigné du judaïsme que du christianisme (que certains traitent Spinoza de crypto-chrétien est insensé), en critiquant au passage Emmanuel Lévinas, qui lit plutôt mal Spinoza, on ne peut que l’approuver. Spinoza combat, parfois avec des mots très durs, le règne des prêtres et de leurs lubies, qui peuvent être mortelles.

En revanche, lorsqu’il écrit que Spinoza a « peut-être négligé » la « dimension du cœur » (et la mystique) et la « dimension identitaire » (sentiment d’appartenance plus affectif que rationnel), il se trompe du tout au tout. Pour Spinoza le « cœur » (le désir, les affections, les sentiments) est la même chose que l’entendement (la raison, l’intellect). L’Éthique est d’abord un traité des affects, de leurs engendrements et modifications. Quant à l’identité, la question est de savoir sur quoi elle est fondée : si c’est sur de vagues ressemblances et oppositions, des croyances communes, etc. elle reste mal fondée, est instable, oscillante, hésitante. Spinoza n’a rien « négligé », mais il refuse tout élan mystique (qui fait partie de la superstition). Il néglige si peu la religion et son rôle de lien (par définition) que l’avant-dernière proposition de l’Éthique (V, 41) le rappelle fortement : « Même si nous ne savions pas que notre Esprit est éternel, nous tiendrions cependant pour primordiales la Moralité, la Religion, et d’une manière générale tout ce dont nous avons montré, dans la Partie IV, que cela se rapporte à la Fermeté d’âme et à la Générosité ». Là aussi, il faudrait un long commentaire. Observons seulement, à la lecture de l’Éthique et de sa Correspondance, qu’il trouve la religion indispensable, à condition qu’elle enseigne la « bonne conduite », à savoir,  la Force d’âme, faite de fermeté (bien agir pour soi) et de générosité (vouloir le bien d’autrui). En revanche, il bannit violence, fanatisme et intolérance.

Lire aussi : Spinoza : L’esprit et le corps (Daniel Guillon-Legeay)

Dire qu’il est un « précurseur » – antienne courante que Lenoir reprend à son compte – n’a pas grand sens. D’abord, qu’est-ce qu’un précurseur ? Un successeur ? Un prédécesseur ? Spinoza ne pré-court rien, n’est pas « en avance sur son temps » et autres fariboles. On peut trouver le même genre d’idées chez Épicure et autres atomistes, et déjà chez Empédocle. Pour eux, les dieux, s’ils existent, ne se mêlent pas aux hommes, qui n’ont que leur raison pour se diriger. Quant aux Lumières, s’il s’agit de science, on peut commencer avec Pythagore, Euclide, suivis par Vitruve, Lulle, Da Vinci, et bien d’autres. S’il s’agit de politique, on peut, arbitrairement, partir d’Érasme, Rabelais, Montaigne, Machiavel, Hobbes, etc. Qui est précurseur de qui ? Et de quoi ? Ce qui est certain est que les questions « modernes », telles que se les posent Comte, Tocqueville ou Marx, ou encore Burckhardt et Nietzsche – et non Rousseau, Voltaire ou Kant –  datent du XIXe siècle, lorsque l’histoire devient elle-même objet d’interrogation et de réflexion. Si Spinoza pense l’histoire, c’est en regard de l’éternité et non de la durée. Si on estime enfin,  que les Lumière sont liées à la clarté d’esprit et à la rigueur de la pensée, alors Spinoza est le plus « lumineux » de tous, excepté peut-être Kant, quoique celui-ci demeure foncièrement dualiste et déiste.

Qu’est-ce que la Sagesse ?

Spinoza est-il un maître de sagesse ?  Selon Lenoir, il « achève » l’Éthique en 1675. Rien n’est moins sûr et je suis enclin à croire qu’il l’eut encore modifiée s’il avait vécu plus longtemps, ne serait-ce que pour mieux agencer ses parties, et pour éviter les quelques incohérences qui subsistent. Il en situe bien le contexte politico-religieux. La divergence éclate lorsqu’il fait de Spinoza un croyant en un Dieu, même épuré, même non anthropomorphe, et, de ce fait, le voit comme matérialiste-et-spiritualiste. « Il naturalise l’esprit autant qu’il spiritualise la matière. » Or Spinoza ne fait ni l’un ni l’autre, et « naturaliser » n’est en rien l’équivalent de « matérialiser ». Matière et esprit sont une seule chose, et tout cela fait partie de la Nature, infinie à tous égards… comme il s’évertue à le répéter, sur tous les tons, durant les cinq parties de l’Éthique. Le détour par l’Inde, que nous propose Lenoir, pour comprendre Spinoza, n’aide guère : « Tout est en Dieu et Dieu est en tout » ne conviendrait pas à Spinoza, mais seulement la formule « Dieu, c’est-à-dire la Nature ». Une équation difficile à admettre après des milliers d’années de croyance en une surnature, une dualité Créateur-créature… mais c’est pourtant la nouveauté qu’apporte Spinoza, au-delà des Lumières et de leur perpétuelle hésitation entre transcendance et immanence. Nous ne sommes pas surpris qu’ensuite Lenoir rétablisse le dualisme du corps et de l’esprit, lesquels, dit-il : « fonctionnent ensemble ». Et d’ajouter :  » nous pensons à partir de notre corps. » Non, c’est le corps qui pense et rien d’autre !

Lire aussi : Spinoza, liberté et déterminisme (Eric Delassus)

Ce qui ne l’empêche pas de décrire le jeu du désir, entre passivité et activité, et de relever que « le désir est l’essence de l’homme » et qu’il agit « par-delà le bien et le mal », même si cela fait du bien ou du mal. Lenoir a compris que chez Spinoza il n’existe pas de morale, mais un chemin « escarpé »  qui mène à « la satisfaction de l’âme » (V, 42, scolie). Mais il croit que l’amour de Dieu est, à la lettre, « intemporel » : dans une éternité immobile et figée, qui n’est pas l’activité constante qui réalise l’impression et le sentiment d’éternité que peut vivre tout homme. Une vie qui n’a rien d’une survie de l’esprit après la mort, façon hindouiste. Une conclusion qui a fait bondir Robert Misrahi, pour qui l’idée d’un esprit qui rejoint le créateur (brahman) n’a rien de commun avec Spinoza, tel que nous le connaissons et le pratiquons. L’échange de trois lettres entre Misrahi et lui, montre la fermeté de ce dernier : Spinoza ne croit pas en un Dieu personnel, n’a jamais cheminé en ce sens et n’est en rien un chrétien masqué.

Il n’en reste pas moins que ce livre est sympathique et sympathisant, qu’il n’a rien d’abscons ou de prétentieux, et que malgré quelques (petites et grosses) erreurs, il ne rend ni un son déplaisant ni ne charrie des propos délétères. J’ajoute que Frédéric Lenoir – que je ne connais pas – n’a nul besoin de publicité et qu’il a été en tête des ventes d’essais durant cinq mois ; ce qui, tout compte fait, est plutôt bien pour Spinoza… et pour Misrahi.

 

Michel Juffé

Né en 1945, Michel Juffé est un philosophe français, spécialiste d'éducation, de travail et d'écologie. Président du conseil scientifique de l'Association française pour la prévention des catastrophes naturelles (AFPCN) de 2013 à 2016, il a enseigné successivement à l'Ecole nationale des Ponts et Chaussées, au Conservatoire nationale des Arts et Métiers et à l'Université Marne-la-Vallée. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, il a notamment publié Expériences de la perte (PUF, 2005) ; Sigmund Freud - Benedictus de Spinoza, Correspondance, 1676-1938 (Gallimard, 2016) et Café-Spinoza (Le bord de l'eau, 2017). 

 

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Commentaires

Bonjour,

Intellectuellement malhonnête celui qui désirerait superposer,fondre le dieu de Spinoza(la nature universelle)avec un dieu créateur omnipotent!

Spinoza,ayant beaucoup souffert,grand résiliant,est irrécupérable;ne pas le prendre pour ce qu’il n’est pas.

Le religieux,par tous les moyens cherche à imprégner la philosophie. Comment philosopher,dialectiser,verser dans la facilité,s’inspirant en boucle,à de suprêmes et définitives entités?

De chair d’os et de sang,nous retournerons,il en ainsi d’un juste retour des choses,quoi qu’on en croit; à la poussière de la terre.

Croyances,moins que des idées novatrices et vivifiantes,aboutissant à une même et seule sortie…

Derrière le miroir de l’eau-delà,il n’y aurait rien de plus que le verso d’une illusion.

Un auxiliaire voué à l’existence de la vie.

Nous ne saurions avoir besoin de personne d’autre que nous-même pour aimer!

par philo'ofser - le 16 juin, 2018


Je ne sais rien de Spinoza et de ce qu’il dit du désir, de l’agir et du pâtir.
Pâtir, cela veut dire, il me semble, subir. Joie ou colère, peur, souffrance ou plaisir m’envahissent inopinément, sans que je comprenne ce qui m’arrive.
D’où cela vient-il ? La solution facile est de dire : cela vient des molécules.
Mais cela est-il vrai ? J’ai plutôt l’impression que ces états d’âme sont des processus de longue durée qui me mettent en présence d’effets ayant pour cause la relation à l’autre.
Or, il ne me semble pas que Spinoza dise cela.
Agir, ce serait aller vers l’autre. Pâtir, ce serait laisser faire l’autre.

par gérard - le 16 juin, 2018


Merci pour ces éclairages !

par Larraqué - le 18 juin, 2018


Bonjour,
Votre article compatissant et empathique sur Lenoir conclue sur un fait quantitatif qui vous semble positif. Il est cependant très étrange que vous négligiez le rapport que M. Lenoir entretient continûment avec les médias (ce qui mériterait d’être analysé de façon spinoziste) et la nature de la légitimité d’un tel fait posé comme bon, donc jugé de manière affective, dans le cadre d’une fabrique d’opinion à but commercial (vendre des livres et non pas instruire ou éduquer à et par la raison).
La sagesse commence en effet par une compréhension de ce qui se joue dans cette publicité de publication dont M. Lenoir est un professionnel ; puis-je alors vous suggérer de relire la dernière phrase de l’Ethique et de l’appliquer stricto sensu à votre « critique » du best-seller (et non pas best-thinker) du journaliste?
Car les choses faciles sont rarement belles et vraies et comme l’écrit Hegel, grand lecteur de Spinoza, on mesure alors l’étendue d’un esprit à la nature de ses reniements.
Je vous souhaite un très bon week-end.
Bien à vous,
Salim Mokaddem

par Mokaddem - le 23 juin, 2018



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