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Alep : quel est ton camp ?

15/12/2016 | par L. Hansen-Love | dans Monde | 5 commentaires

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Laurence Hansen-Löve était présente avec des centaines de personnes pour un rassemblement organisé ce mercredi soir à Paris en hommage aux victimes d’Alep alors que la partie Est de l’ancienne cité antique et capitale économique de la Syrie a été reprise par le régime de Damas, avec l’aide de l’aviation russe. D’après l’ONU, depuis un mois, plus de 400 civils, dont des femmes et des enfants, ont été tués sous les bombardements russo-syriens à l’Est d’Alep. D’après l’ONU toujours, les rebelles auraient eux aussi tués plus de 150 civils, notamment à Alep-Ouest, suite à des tirs de mortier principalement.
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Laurence Hansen-Löve vient de publier l’essai Oublier le bien, nommer le mal. Une expérience morale paradoxale aux éditions Belin. Nous en avions publié les bonnes feuilles en octobre. 

« Quel est ton camp ? 
– C’est celui des bombardés d’Alep-Est.
– Donc tu es pour les islamistes qui mitraillent les civils à Alep-Ouest ? ».
– Non pas forcément, je ne suis pas pour ceux qui tuent des civils à l’aveugle ».
– Alors tu n’es pas pour la coalition qui soutient l’Arabie saoudite, puisque celle-ci extermine les populations au Yemen ? Ni pour les américains qui bombardent Mossoul, comme ils ont bombardé autrefois Bagdad ou Belgrade ? ».
– Non, pas vraiment, même si le cas de Mossoul me semble un peu différent de celui d’Alep ».
– Mais enfin, il faut choisir son camp ! Tu es du côté des terroristes que Assad vient de déloger à Alep-Est ? Non ? Mais alors quel est ton camp ? ».

En effet, à vrai dire, et quoi qu’en pense Jean-Luc Mélenchon (« Vous tenez à tout prix à trier entre les victimes ? », Public Sénat, 12 octobre 2016), je ne suis pas du camp de ceux qui pensent qu’il faut tuer tout le monde, dans l’espoir d’éliminer au passage (qui sait ?) quelques islamistes radicaux. J’ai la faiblesse de penser que dans une guerre, il n’est pas exclu de tenter d’épargner les civils, qu’il n’est pas impossible d’éviter de pilonner les files d’attente des boulangeries, les hôpitaux, le personnel soignant, les couloirs humanitaires et les écoles. Certaines personnes, de plus en plus rares, il est vrai, pensent comme moi. On les nomme aujourd’hui des « droits-de-l’hommistes » et cette expression est extrêmement désobligeante. Elle signifie en fait : « Imbécile heureux, idéaliste, ravi de la crèche »… ou encore, selon une interprétation différente mais complémentaire : «  Faux-cul qui sous couvert de droits humains cherche à imposer une vision du monde occidentale et néolibérale, soi-disant morale et universaliste, mais en réalité authentiquement impérialiste, et surtout culpabilisante et profondément perverse ».

« Camp : se dit de groupes qui s’opposent, se combattent » (Robert). Qu’il me soit permis d’affirmer solennellement ici que je ne suis d’aucun camp. Je ne combats personne, je ne m’oppose à personne, je n’ai d’intérêts communs qu’avec une poignée d’amis et membres de ma famille. En revanche, j’ai en moi une sorte de conscience douloureuse, appelons cela une conscience morale, même si cette expression terriblement désuète en heurtera plus d’un. Et donc, lorsque j’apprends que des femmes sont réduites en esclavage, comme les femmes Yezidis aux mains de Daech, ou bien des jeunes filles enlevées par Boko-Haram, je suis heurtée. Quand je vois des enfants noyés en tentant de traverser la Méditerranée, cela me fait de la peine. Lorsque je vois ces pauvres hères qui quittent Alep en poussant des mémés sur des chaises roulantes et des enfants à moitié morts sur des chariot de fortune, j’enrage. Oui, je me sens un tout petit peu responsable, un tout petit honteuse, car je vis en démocratie et j’ai donc un tout petit peu voix au chapitre, en principe. Et donc je me demande : pourquoi nos représentants ne donnent-ils pas de la voix, pourquoi ne pratiquent-ils pas une « diplomatie coercitive », pourquoi continuons-nous de vendre des armes et de nous en féliciter à longueur de temps (« la France a vendu tant de missiles, de Rafale etc. quelle magnifique performance ! »).

Pourquoi sommes-nous condamnés à assister à cet « abattage à ciel ouvert » (Antoine Basbous, BFM-TV, le 13 décembre 2016), en Syrie, sans rien dire, sans rien faire ? Tout cela, je le concède, n’est pas très « politique », ce n’est qu’un cri du coeur. Mais je ne cesse de penser à ce mot de Rousseau : « C’est la raison qui me dit en secret : « Péris si tu veux, moi je suis en sécurité ». C’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui : la « raison » nous dicte des considérations « politiques » autrement dit effroyablement « réalistes » – entendez amorales. La « raison » dit : « Il faut choisir son camp », mais c’est la même « raison » que me fait préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon petit doigt.

Il me semble que s’il faut effectivement choisir son camp, c’est l’un de ceux qui opposent deux types de « rationalité » : le premier est celui de la raison calculatrice, indifférente au sort de l’ Autre, du lointain, du tout-autre, de celui qui « demain mangera notre pain ». L’autre camp est celui d’une raison plus conciliante, plus accueillante pour nos sentiments, pour nos simples instincts d’êtres humains. Celle de Pascal par exemple : « Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Ou encore la raison douce, compatissante, de Rousseau, celle qui lui fait dire notamment que : « Le sang d’un seul homme est d’un plus grand prix que la liberté de tout le genre humain » (Lettre à la comtesse de Wartensleben, 1766).

Pour aller plus loin : Laurence Hansen-Löve, Oublier le bien, nommer le mal. Une expérience morale paradoxale, éd. Belin, 2016.

 

L. Hansen-Love

Professeur agrégée de philosophie, Laurence Hansen-Love a enseigné en terminale et en classes préparatoires littéraires. Aujourd'hui professeur à l'Ipesup, elle est l'auteur de plusieurs manuels de philosophie chez Hatier et Belin. Nous vous conseillons son excellent blog hansen-love.com ainsi que ses contributions au site lewebpedagogique.com. Chroniqueuse à iPhilo, elle a coordonné la réalisation de l'application iPhilo Bac, disponible sur l'Apple Store pour tous les futurs bacheliers.

 

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Commentaires

Je ne partage pas du tout cet avis.
Essentiellement parce que je ne sais qui mérite mon cœur dans un camp plus que dans un autre. Je crois en la nuance et pas en la dichotomie du monde. Je ne pense pas que les bons soient systématiquement de mon camps et encore moins qu’ils soient d’office ceux que m’indiquent les puissants occidentaux car, notamment , on sait qu’ils défendent d’autres intérêts, qu’ils nous ont nombre de fois menti dans leur désignation du bon et du méchant, que la propagande est l’arme la plus utilisée par toute les parties dans tout les conflits. Je ne crois pas aux bons et aux méchants que désignent les médiats quand ils ne donnent qu’une version des faits sans nuances et au surplus de façon biaisée.
Mon cœur, je les donne à tous ceux qui souffrent et luttent pour les autres, leur survie et leur dignité. Mon cœur ne peut soutenir ceux qui se battent pour la domination, le pouvoir et l’accaparement des richesses ou des considérations géopolitiques.
Dans un conflit, il y a toujours deux parties avec deux vérités aussi légitimes l’une que l’autre.
Dans un conflit il y a toujours deux bourreaux-victimes.
Mais dans un conflit mon cœur penche spontanément vers celui qui est le plus faible car le plus faible n’a pas les moyens de résister alors que le plus fort peut « écraser » l’autre par sa force. Si Bachar El Assad ne peut être soutenu quand il réprime dans la violence des pacifistes (mais est-on certains que tel et le cas?); mais la puissance occidentale quand elle entre en guerre contre un petit état, au surplus sans aucune légitimité de droit international, elle non plus ne peut être défendue et ne sera jamais de mon camps ou de mon cœur.
Mon cœur penche aussi spontanément vers tous ceux qui s’opposent à l’ordre établi et a fortiori vers ceux qui s’opposent à l’ordre des puissants. Car mon cœur va vers l’opprimé, le faible.
Par ailleurs réduire une position dans un conflit à une question de sentiment est réducteur et vicié. Il faut aussi mesurer les enjeux et les conséquences de ses choix pour défendre une ou des politiques. Bombarder la Libye pour des raisons de cœur et ainsi déstabiliser toute l’Afrique était-ce un bon choix ? Armer des rebelles syriens qu’on ne contrôle pas et qui à leur tour cèdent ces armes à l’EI est-ce un bon choix ?
Quant à Mélenchon, il ne fait que de la politique intérieur française (j’allais dire locale) en vue de l’élection présidentielle. Il se positionne, en mauvais (comme les autres) politicien, en activant les sentiments de la population pour s’attacher leur faveur. Quand il parle, il ne parle pas de choix politique, il rallie l’électeur irréfléchi ou mal informé animé par la peur, le ressentiment ou l’effroi. Cette technique, la plus efficace, est l’usage permanent de tous les politiciens occidentaux sans exception. Le sentiment permet non seulement de séduire l’électeur mais aussi et surtout de cacher les vrais enjeux et les vraies intentions politiques.
Mon je ne choisis pas mon camp avec mon cœur, non je ne choisis pas de camp. Je choisis des politiques en m’informant au mieux, en mesurant les enjeux et les conséquences en fonctions d’objectifs et je défends ces politiques si elles sont le résultat de choix réellement démocratiques impliquant toute les parties, correctement informées de ces enjeux et objectifs.

par Olivier MONTULET - le 15 décembre, 2016


Peut-on avoir la référence exacte de  » La raison me dit en secret: péris si tu veux , moi je suis en sécurité » attribuée à Rousseau ?
Peut-on remettre dans son contexte et à son auteur l’exemple de Hume c »’est la même « raison » que me fait préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt… » L’opposition raison / passion semble inopérante dans un contexte a-moral.

par Char - le 15 décembre, 2016


Faut-il passer pour un… méchant calculateur froid et insensible quand on fait remarquer que le vocabulaire du discours de nos médias en Occident depuis quelques années seulement s’est appauvri d’une manière alarmante, et que cet appauvrissement devrait alerter des personnes qui ont envie de… ne pas succomber à leurs passions, ainsi qu’aux passions de leurs congénères ? (Mais… peut-on éviter de succomber aux passions d’autrui, même si soi, on résiste ?)
Et si… notre volonté de nous rassembler collectivement autour de notre… mission universelle de libérer TOUS les opprimés, de mettre fin à TOUTES les guerres, (pourquoi pas.. mettre fin à la mort, pendant qu’on fantasme) était devenue une passion qui nous aveugle à la complexité de notre monde, où bien et mal sont plutôt irrémédiablement intriqués ?
Nos organismes internationaux, notre presse, sont-ils devenus les instruments consentants de cette passion ? Résistent-ils à cette… corruption endémique qui va jusqu’au peuple lui-même ?
L’opposition raison/passion me semble.. trompeuse.
De grâce… cessons de cliver le royaume de l’intérêt, et de la grâce. Il n’y a aucune raison pourquoi les deux devraient forcément.. s’opposer, ni s’exclure.
Ceci dit, il arrive des moments où choisir son camp devient nécessaire… au prix de se trouver dans la situation des vestibulaires que Dante décrit : n’ayant pas pris parti ouvertement pour Dieu, ni pour Lucifer, ils se trouvent éternellement au vestibule, car le Ciel ne veut pas être terni par eux, et l’Enfer ne les accueillerait pas plus, car ils donneraient quelque lustre aux damnés…

par Debra - le 16 décembre, 2016


J’ai oublié de préciser que la mission universelle de libérer tous les opprimés pouvait, à l’occasion conduire à un besoin pressant de.. fabriquer de l’opprimé afin de pouvoir le libérer.

par Debra - le 16 décembre, 2016


moi au depart j etais scandalise par les represaille de bachar contre son peuple comme je suis scandalise ce qu c est passe en egypte en egypte fallait il chasser les freres musulmands des islamistes etaient ils des terroristes derriere chaque musulmand se cache til un terrorriste ou les islamistes se servze de la religion et se tranforment soit disant en maryr et la on trouve des gens de toute nation que l on dit se radicalise

par decobecq - le 1 janvier, 2017



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