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Comment vaincre les passions tristes en politique ?

27/12/2016 | par L. Hansen-Love | dans Politique | 7 commentaires

 

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« Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion » (Hegel). Rousseau notait déjà  que les passions sont les carburants de  l’âme humaine qui,  telle une goélette, puise toute son énergie dans ces vents contraires qu’elle capte à son profit : « La froide raison n’a jamais rien fait d’illustre, et l’on ne triomphe des passions que en les opposant l’une à l’autre. Quand celle de la vertu vient à s’élever, elle domine seule et tient tout en équilibre. Voilà comment se forme le vrai sage, qui n’est pas plus qu’un autre à l’abri des passions, mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais temps. » (La Nouvelle Héloïse, 1964)

Il est donc  vain de décrier les affects, même si nous pouvons les juger notoirement envahissants dans le champ de la politique. Il est vrai que le monde paraît vaciller aujourd’hui sous la pression d’une  épidémie de passions régressives, nationalistes, xénophobes, voire racistes. Dans un tel contexte – celui d’une progression fulgurante du national-populisme planétaire – on ne peut que craindre le recul probable de décisions prudentes, équilibrées, réfléchies… autant dire raisonnables. Mais qu’est-ce qu’une décision raisonnable ? Même si la réponse n’est  pas simple, on peut tout de même accorder un minimum de crédit à  l’argumentation de Spinoza en faveur de la rationalité en politique. Or, si, de son point de vue, toutes les passions ne sont pas à proscrire, certaines sont particulièrement délétères. Il s’agit de toutes les déclinaisons de la haine qui sont non seulement « tristes » (elles diminuent notre puissance d’agir), mais aussi ruineuses pour le lien social en général, et, par voie de conséquence, pour toute forme de démocratie. Observons ce qui se passe aujourd’hui. Que penser par exemple de ce déferlement de haîne stérile opposant les membres d’un camp (le Parti socialiste), qui auraient pourtant, de leur propre aveu (!), tout intérêt « à se rassembler ». Au lieu de cela, ils  emploient toute leur énergie à s’entre-détruire ! Spinoza peut-il nous aider à comprendre un comportement aussi  inadéquat ?

« Les hommes, dans la seule mesure où ils vivent sous la conduite de la Raison, font nécessairement ce qui est nécessairement bon pour la nature humaine et par conséquent pour chaque homme c’est-à-dire ce qui s’accorde avec la nature de chaque homme » (Ethique, Quatrième partie, proposition XXXV). Or, étant donné que : « aucune chose ne peut être mauvaise par ce quelle a de commun avec notre nature », il nous faut expliquer pourquoi les hommes se laissent gouverner  par des passions qui sont « mauvaises » (« contraires à leur nature ») et qui, de ce fait, ne peuvent que leur porter préjudice. L’ explication  se trouve  au scolie de la proposition précédente : les hommes se haïssent non pas parce qu’ils ont des idées opposées (par exemple sur ce qui est bien ou mal) mais au contraire parce ce qu’il convoitent les mêmes choses :  « J’ai dit que Paul hait Pierre, parce qu’il imagine que celui-ci possède ce que lui, Paul, aime aussi ; il semble s’ensuivre au premier abord que ces deux hommes se font du mal l’un à l’autre parce qu’ils aiment la même chose, et s’accordent par nature » (proposition 34, scolie). Hypothèse inintelligible : deux personnes ne vont pas  se haïr et se combattre parce qu’ils aiment la même chose, et donc, en toute logique,  « s’accordent par nature » ! Ce doit donc être au contraire, poursuit Spinoza : « en ce qu’ils diffèrent qu’ils s’opposent ». La cause de leur haine réciproque tient pour finir  au fait que l’un possède (ou bien voudrait posséder) ce que, par là même, il prétend dérober à l’autre : la victoire de la primaire de la gauche par exemple. On sait aussi  que ce sont les personnes qui sont le plus proches affectivement qui se vouent les haines les plus inexpiables. C’est, si l’on en croit Freud, le « narcissisme des petites différences » qui serait en cause ici, autrement dit la nécessité de se faire valoir en s’opposant à ceux de nos proches qui nous ressemblent le plus ! De ce point de vue – celui d’un  narcissisme quelque peu infantile – il nous faudrait donc disqualifier  et calomnier en priorité nos « amis ».  Mais c’est  son propre camp que l’on désavoue dans un tel combat : Hollande est l’obstacle à écarter pour Valls, Valls est l’ennemi objectif pour les frondeurs etc. Dans cette lutte fratricide, dérisoire et même obscène, chacun oublie au passage de désigner les vrais adversaires à combattre (droite dure et extrême droite). Il est vrai que les « passions tristes » ne brillent pas par leur clairvoyance: « La haine ne peut jamais être bonne » (Ethique, quatrième partie proposition XLV ). En tentant d’annihiler notre double mimétique (« L’homme que nous haïssons, nous nous efforçons de le détruire »), nous nous détruisons  d’abord nous-mêmes !

Les déferlements de haine sur la Toile (contre Hollande, puis contre Valls, puis contre Macron), les stratégies retorses (« le complot des ratés » d’après un soutien de Valls, à propos de  candidature surprise de la « marionnette »  Vincent Peillon, Libération 12 décembre) illustrent ces idées lumineuses de Spinoza. Les « passions tristes » sont toujours néfastes, car elles excluent non seulement l’amour – par définition – mais aussi la raison : « Quiconque est conduit par la raison désire aussi pour les autres le bien qu’il désire pour lui-même » (Ethique, Quatrième partie, proposition LXXIII, scolie).

 

L. Hansen-Love

Professeur agrégée de philosophie, Laurence Hansen-Love a enseigné en terminale et en classes préparatoires littéraires. Aujourd'hui professeur à l'Ipesup, elle est l'auteur de plusieurs manuels de philosophie chez Hatier et Belin. Nous vous conseillons son excellent blog hansen-love.com ainsi que ses contributions au site lewebpedagogique.com. Chroniqueuse à iPhilo, elle a coordonné la réalisation de l'application iPhilo Bac, disponible sur l'Apple Store pour tous les futurs bacheliers.

 

 

Commentaires

Pour juger des choses, il faut en connaître les causes. La montée du FHaine ne serait-elle pas due à une trahison des valeurs de gauche par les socialistes?

par Despicht - le 28 décembre, 2016


Bonjour,

Ces petites luttes intestines au cœur des Gauches, ne sont que le reflet de combats d’arrière garde. La réalité, pour avoir été enfin rattrapée par la raison, a atteint son objectif. La Gauche de papa a vécu et les capitaines se déchirent, croyant,chacun dans son pré carré, sauver leurs utopies passéistes.

La page se tourne d’elle même et rien ne pourra empêcher d’ouvrir la suivante. D’autres entrelacs d’idées prendrons des voies différentes pour arriver à la concrétisation d’une stratégie d’un même état d’esprit; mêmes vœux…

Le combat est nécessaire s’il n’est pas glorieux.
C’est la matière qu’il lui faut pour ne plus rester derrière les lignes de la Realpolitik.

par philo'ofser - le 28 décembre, 2016


@philo’ofser. Il est à la mode de dire que la gauche de papa a vécu. Encore faudrait-il savoir ce qui ce cache derrière cette expression (fort creuse) de « gauche de papa ». Il s’agit d’un fantasme qui permet de justifier la « modernité » du néolibéralisme, idéologie naturelle incontestable et indépassable.
Je ne défends pas la gauche mais les idées qu’elle a pu véhiculé et je pense qu’il est urgent de les redécouvrir comme d’ailleurs de se accaparer tant l’histoire social que les mots de cette gauches (à tout le moins du marxisme). C’est en effet en se rappelant que le combat de gauche fut légitime et que ses analyses ne sont pas obsolètes que l’on pourra seulement, alors, les dépasser. La grande force du néolibéralisme est d’avoir su faire croire que seul sa vision du monde était la seule réalité.

par Olivier MONTULET - le 28 décembre, 2016


La passion, ou plutôt la compétition des individus centrés sur leur égo, n’est pas du seul fait du PS français. Il est un fait de société directement fruit de l’idéologie néolibérale. Sa seule valeur étant la maximalisation du profit matérialiste égoïste par la pratique de la concurrence effrénée (la loi du plus fort). Il est urgent de réinventer des utopies et donc des valeurs pour que puissent émerger de la sociétés de nouveaux projets politiques fédérateurs.

par Olivier MONTULET - le 28 décembre, 2016


Bonjour Olivier,

Le modernisme,la réapolitique,le progressisme,ne signifie pas renier les acquis sociaux.

D’autres entrelacs d’idées prendrons des voies différentes pour arriver à la concrétisation d’une stratégie – d’un même état d’esprit – mêmes vœux .

Nous ne disons pas autre chose; ni l’un ni l’autre !

par philo'ofser - le 29 décembre, 2016


j’ai du mal à entrer dans votre analyse, c’est à dire à adopter votre point de vue – les passions-, pour parler de politique…
Pourquoi ce « mal » ? Y aurait-il un point de vue plus naturel qui serait remplacé par celui que vous adoptez ?

Pour moi, la politique coiffe le politique….( je viens de me rendre compte de cette distinction…). Il me semble que la dimension essentielle, naturelle, est désignée par le nom masculin : le politique renvoie à cette partie du monde que l’homme prétend gouverner, en en créant les lois. La question posée par le monde politique est donc de définir ces lois.

Peut-être peut-on dire que « la » politique vient seulement à ce moment, au moment de définir les lois. La difficulté propre à ce moment semble être celle de l’énonciation des dites lois. Car ces lois ne peuvent pas être fondées, découvertes, par la connaissance de la nature, ou par n’importe quelle connaissance. Il ne reste qu’une seule voie pour énoncer ces lois : il faut désigner l’homme, ou les hommes qui auront cette mission. La politique renvoie d’abord à ces jeux de paroles émanant de candidats à cette mission.
En « politique », la première question semble être celle posée par « la » politique : pour qui voter ?
Mais la question essentielle semble être celle posée par « le » politique : quelles lois voulons nous instituer ?

La dénonciation des passions tristes prend d’abord du sens lorsqu’on voit le spectacle des candidats, leurs « affrontements » dans les débats qui définissent « la » politique

Mais au regard du politique, cette dénonciation est peut-être plus difficile, elle prend peut-être un autre sens ? Car le sujet du politique, c’est la nation, ou le peuple, qui, d’une manière ou d’une autre, va se donner des lois : des objectifs, des interdits…. , et qui, en faisant cela, détermine en partie ce peuple qu’il va devenir. Il semble souhaitable que la joie accompagne ce processus, mais ce sentiment ne peut pas être propre aux individus, il ne peut caractériser que le peuple, le « souverain ». Cette joie ne peut donc affecter les individus que en tant qu’ils se situent dans le souverain, en tant qu’ils le réalisent.
Mais les citoyens se situent de différentes façons dans le corps politique, et la joie qui peut toujours affecter leurs actions ne signifie pas pour autant leur souveraineté.

La tristesse qui accompagne la pensée politique n’est pas un bon « signe » concernant la santé de cette pensée
Il ne me semble pas possible de dire que la joie « en politique » soit un signe certain de bonne santé du corps politique.

par Georges Schneider - le 30 décembre, 2016


Je comprends fort bien que nos représentants en république soient animés par des passions tristes qui les divisent au point de les empêcher de se rallier autour d’un homme qui représenterait l’intérêt du collectif du parti en vue de remporter les élections.
Dans la mesure où la démocratie directe en tant que révolution permanente continue à brasser de l’air, et faire monter la mayonnaise, elle triomphe au dépens de la démocratie représentative, et nos représentants (anniversaire de la Réforme oblige, parce que ces questions/problématiques étaient déjà sur le tapis en 1517).
Tout en portant gravement atteint à la représentation elle-même, cela réduit nos hommes (et femmes…) politiques à un statut de pantin désarticulé, impuissant à représenter quiconque, gesticulant pour la galerie dans un grand spectacle politique qui ne se différencie plus d’une culture du divertissement général ou tout et tous sont mis sur le même plan. (Cela s’entend déjà dans les pièces historiques de Shakespeare aussi.)
Nos hommes et femmes politiques sont des acteurs des passions tristes, non pas du peuple français, mais des masses dépolitisées que nous devenons dans une société où la progression universelle au rouleau compresseur des droits de l’homme est devenue notre unique projet de société… faute de projets plus ambitieux…
(Voir Marcel Gauchet, « La démocratie contre elle-même »)
Les passions tristes permettent de voir la mélancolie à l’oeuvre, et au centre de cette mélancolie, la haine de soi. Il paraît qu’elles figuraient, pour l’Eglise Catholique Romaine, comme des péchés graves de paresse spirituelle. Oui. Amen. Finement perçu. J’ajouterais… paresse spirituelle ET matérielle/physique. Trop de temps passé devant l’écran d’un ordinatueur, ou en position assise pourrait conduire inéluctablement aux passions tristes.
Force est de constater que nous… les modernes… ne savons pas grand chose de la mélancolie, grâce à notre terrible inculture.
En savoir quelque chose supposerait la capacité, et le désir de faire retour sur notre passé, d’une manière réfléchie, et je ne vois pas d’indication que nous en sommes capables dans les démocraties « modernes » en ce moment.

La raison, est-elle une passion froide ?
L’homo modernicus me semble grandement habité par… la passion d’avoir raison, et cette passion là est brulante, et non pas froide.
Le désir d’évacuer la passion, n’est-il pas un désir o combien moderne (datant de la Renaissance, là), d’évacuer la souffrance subie par l’être humain ? Qui dit… passion, sur le plan étymologique, dit SOUffrance, et SUbie, et… nous entendons dans l’actualité combien il est criminel de se penser, se dire… SOUmis(e).
Nous n’avons même plus le droit de nous soumettre…
Enfin, dans le désir de résister aux sirènes de l’Appel Universel à Toujours Plus d’Amour de son Prochain, partout sur la planète (voir ci dessus), je dirais qu’il est le propre de la haine d’opérer des séparations, et instaurer des limites qui sont parfois salutaires.
Et pour ceux et celles qui voudraient mettre sous leurs dents ces questions, en les voyant… en jeu, et en représentation, je les renvoie au « Marchand de Venise » de Shakespeare, qui est un formidable laboratoire de recherche pour dépister et suivre les passions tristes. Il y a même un happy end pour la saison de Noël…

par Debra - le 31 décembre, 2016



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