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50 ans après les Shadoks, la philosophie du pompage

5/02/2018 | par Sylvain Portier | dans Art & Société | 5 commentaires

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ANALYSE : La micro-série des Shadoks fête son jubilé d’or, et cinquante ans plus tard, la bêtise de ces petites créatures (qui pompent, qui pompent, qui pompent) intrigue toujours, y compris le philosophe. Loin d’une absurdité sans fin, Sylvain Portier y décèle les dérives autodestructrices de nos sociétés modernes.


Docteur en Philosophie, spécialiste de Fichte, Sylvain Portier est professeur de lycée dans les Pays de la Loire. Il a notamment publié : Fichte, philosophe du Non-Moi (éd. L’Harmattan, 2011) ; Les questions métaphysiques sont-elles pure folie ? (éd. M-Editer, 2014) ; Zlatan Ibrahimovic – Friedrich Nietzsche (éd. M-Editer, 2014) ; N’y a-t-il d’instinct que pour l’homme (éd. M-Editer, 2016) et Philosophie, les bons plans (éd. Ellipses, 2016).


 

Il y a 50 ans, de drôles de bestioles apparaissaient pour la première fois sur les écrans de la télévision française. Vous les aurez peut-être reconnus: il s’agit des Shadoks, nom éponyme d’une célèbre série télévisée d’animation française, créée par Jacques Rouxel. Cette série a été réalisée grâce à une machine nommée l’Animographe, qui produisait des dessins minimalistes, aux antipodes des Walt Disney. Elle était composée de 208 épisodes de deux minutes et demies environ chacun (un interlude) qui commençait par quelques accords de clairon et un chantonnement shadok fort peu mélodieux, et finissait par la ritournelle: «C’est tout pour aujourd’hui.».

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On n’y entendait aucun personnage parler, mis à part de stridents gazouillis shadoks et de brefs «Zo» ou «GaMeu»: l’histoire était entièrement narrée par Claude Piéplu, dont la voix est pour cela restée célèbre. Cette série fut diffusée de 1968 à 1973, et les trois saisons qui la composent furent tout naturellement dénommées «Bu», «Zo» et «Meu». En 1999, une quatrième fut produite (nommée «Bu Ga»), saison malheureusement très confuse et répétitive.

Tout comme moi, les plus jeunes d’entre vous n’ont sans doute pas regardé cette émission à l’époque. Elle n’en reste pourtant pas moins présente d’aujourd’hui dans l’imaginaire collectif, et ce que l’on en retient le plus souvent, ce sont les devises shadoks, sentences absurdes ou surréalistes, telles que:

« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? »

« En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chances que ça marche. »

Ou encore cet aphorisme qui résume en un sens à lui seul le fond de la pensée de Wittgenstein:

« S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème. »

On se souvient aussi souvent que les Shadoks pompent («et pendant ce temps-là, les Shadoks pompaient»), sans d’ailleurs bien savoir à quoi cela correspond. Nombre d’autres idées n’ont pas eu cette pérennité: la «petite boîte cosmique», «Gégène» et la «génénite», la «Vieille Légende», ou encore la «valise à ancêtres». Vous-mêmes, je suppose tout cela ne vous dit pas grand-chose. Le travail de pompage, qui se dit «ZoGa» en langue shadok, a par contre marqué nos esprits et, comme l’on dirait aujourd’hui, fit le buzz à l’époque.

Mais qu’est-ce que cela peut nous enseigner de philosophique? On nous dira en effet peut-être qu’il est dérisoire de vouloir trouver un sens profond à une simple création pataphysique et souvent anticléricale, qui s’inscrivait dans l’esprit 68ard, dans cette culture clivante que l’on nommait la contre-culture, et qui allait de Charlie Hebdo à Téléchat en passant par Gotlib, Le Pr. Rollin et Jean Yanne. Ce dernier présenta d’ailleurs, avec Daniel Prévost dans le rôle du contradicteur, l’émission Les Français écrivent aux Shadoks, délirant ainsi sur l’opposition parfois virulente des pro- et des anti-, à partir de véritables courriers de téléspectateurs. Les Shadoks ne sont-ils pas finalement une connerie qui a pour but de divertir, deux minutes trente par soir, les adultes et les enfants des années 60-70? Certes, mais comme l’énonce fort à propos une devise shadok que nous ferons nôtre ici:

« Il vaut mieux utiliser son intelligence sur des conneries que sa connerie sur des choses intelligentes. ».

Commençons par rappeler les grands principes du feuilleton: Sur la planète Shadok vivent les Shadoks, qui sont des créatures ovipares, stupides et agressives. Ils parlent une langue qui ne possèdent que quatre syllabes : Ga, Bu, Zo et Meu. Elles leur servent d’ailleurs aussi de chiffres – pour compter en base 4 donc, ce qui ne présage guère d’une mathématique et d’une épistémologie particulièrement étoffées. Leur planète est jugée « peu pratique » car elle change de forme tout le temps. D’autre part, sur la planète Gibi vivent les Gibis, sortes de petites saucisses quadrupèdes munies d’un visage souriant et d’un chapeau-melon. Celui-ci est d’ailleurs autant la cause que la marque de leur grande intelligence : ils n’ont pas un petit chapeau parce qu’ils sont intelligents mais sont intelligents parce qu’ils ont un petit chapeau, car il leur permet de communiquer instantanément les uns avec les autres sans même avoir besoin de se parler. On pourrait y voir, plusieurs décénnies en avance, une métaphore de notre rapport à Internet… nombre de personnes n’étant pas connectées parce qu’elles sont cultivées, mais n’étant au contraire cultivées que si elles ont Google. La culture, justement, ainsi que les sciences, la politesse, la musique et la danse sont essentielles dans l’idée que les Gibis se font de la civilisation. Ils vivent de façon harmonieuse, à l’image de l’utopie des communautés hippies ou d’un communisme heureux (si tant est que cette expression ait un sens). Leur planète étant toute plate, elle a tendance à pencher de gauche à droite et à faire tomber de nombreux Gibis dans le vide. Elle est donc elle aussi «peu pratique». De façon anthropomorphique et satirique, les Shadoks sont censés représenter les Français et leur célèbre «système D», une façon de travailler «à la française» comme on le dit à l’étranger (c’est-à-dire vite fait, mal fait), tandis que les Gibis et leurs chapeaux-melons symbolisent le scientisme et le flegme britanniques, le «so british»: Gibi pour le sigle G.B., Grande-Bretagne. Et la course à la Terre qu’ils vont se livrer fait allusion à la conquête spatiale qui opposa les blocs américain et soviétique.

Tous entreprennent en effet d’aller sur la Terre et fabriquent pour cela des fusées… et c’est du boulot! Celles des Shadoks étant construites en dépit du bon sens et à l’aide des quatre seules cases qu’ils ont dans la tête (Ga, Bu, Zo et Meu), ces engins s’écrasent, tandis que la fusée des Gibis parviendra facilement à atteindre son but. Elle fonctionne avec un carburant rare que les Gibis produisent : le «cosmogol 999». Aussi s’amusent-ils de voir les Shadoks essayer de «pomper» ce carburant à distance, ne faisant en vérité qu’absorber des confettis qui leur sont envoyés. On comprend déjà mieux pourquoi ils ne cessent de «pomper» et de «pomper» pour rien, puisque, comme il est dit, «telle semblait être la destinée de ces pitoyables bêtes». Chez les Shadoks, la principale occupation, tant individuelle que collective, est donc de «pomper». Cela les accapare d’autant plus qu’ils sont convaincus de parvenir à régler tous leurs problèmes en «pompant», et en inventant une multitude de systèmes de pompes qui correspondent aux difficultés auxquelles ils sont confrontés : par exemple, des «pompes carrées» pour les «problèmes carrés» ou des «pompes en triangle» pour les «problèmes triangulaires». Et lorsque le cosmos tout entier menace de se rétracter à l’infini (le «Big Blank»), ils entreprennent de pomper tous ensemble pour le regonfler.

Notons que cette besogne n’est pas seulement physique : il y a aussi un «pompage intellectuel», d’où proviennent d’étranges inventions, les fameuses « devises », ainsi que l’utilisation de la langue et de l’arithmétique «gabuzomeuses». L’encyclopédie Shadok de Jacques Rouxel en donne des exemples : «ZoGa» signifie «pomper», et par extension travailler, «ZoBuGa» signifie «pomper avec une petite pompe» et «ZoBuBuGa», «pomper avec une grosse pompe». Les dirigeants des Shadoks (à savoir le roi, le «Devin plombier» et le «Professeur Shadoko») leur enjoignent aussi d’apprendre à compter en GaBuZoMeu, et sachez qu’il existe d’ailleurs une application Androïd et un convertisseur en ligne pour y parvenir. Les mathématiques étant universelles, même pour des Shadoks, nous pouvons faire ce petit exercice : 

EXEMPLE :

8 x 3 = 24

ZoGa x Meu = BuZoGa

On voit donc que «ZoGa» ne signifie pas seulement «pomper», mais aussi… 8.

Ce «pompage», tant physique qu’intellectuel, devient ainsi l’activité centrale des Shadoks. C’est pourquoi ils considèrent que pomper est «le salut de leur espèce», que leur hymne se nomme la «pomponaise» et qu’ils chérissent ces grandes devises:

« Il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien que de risquer quelque-chose de pire en ne pompant pas. »

« Un Shadok mort est un Shadok qui ne pompe plus. Donc un Shadok qui ne pompe plus est un Shadok mort. », ce qui est un beau chiasme sophistique

Ou encore :

« Je pompe donc je suis. », « GaBuGa ZoMeuBu » en langue shadok, évidente et odieuse paraphrase du cogito de Descartes (« Je pense donc je suis. »).[1]

Mais le «pompage», s’il est essentiel et existentiel, n’est pas l’unique impérieuse tâche des Shadoks. Nous pouvons en relever trois autres, qui sont intimement liées entre elles : le rangement, la conquête et le cassage. Le rangement est en effet une autre tâche absurde que les Shadoks se donnent : modifier la Terre, sur laquelle ils viennent d’arriver, car ils ne la trouvent pas rangée de façon correcte, en mettant chaque chose à sa place (les arbres, les océans, etc.). Mais ce projet colossal de rangement planétaire est voué à l’échec, étant donné que leur logique est délirante et qu’ils ne peuvent maîtriser que quatre éléments à la fois. La conquête est encore plus importante, car elle est l’élément moteur de l’épopée shadok. Elle peut être individuelle, comme dans le cas du «Marin shadok», cet aventurier colérique et notoirement alcoolique auquel on doit l’adage: «Pour qu’il y ait le moins de mécontents possibles, il faut toujours taper sur les mêmes.». Pour faire simple, disons que ce brave Marin peut être dans deux états : ivre mort ou ivre vivant. Le second de ces deux états est fait pour se remettre du premier et, dans ce cas, quand il est, comme il le dit, «sous influence», il se voit comme un pirate poète et un grand conquérant. Aussi se lance-t-il dans une traversée en ligne droite de l’univers, puis dans une lutte contre des ennemis qu’il est malheureusement le seul à voir, vers midi, midi-et-demi, lorsqu’il est franchement beaucoup trop «sous influence».

Toutefois, la conquête shadok est le plus souvent collective : tout comme les Gibis, ils atteignent enfin la Terre, juste avant que leur planète respective ne se désagrège. On pourrait penser que leur quête est donc arrivée à son terme… mais il en va des Shadoks comme des hommes : ils sont insatiables, veulent toujours plus ou autre chose. Comme le dit Schopenhauer dans Le monde, «un but atteint n’est jamais [pour eux] que le point de départ d’un nouveau projet, et cela à l’infini». Aussi les Shadoks tenteront ils de partir de la Terre et de se réfugier sur la Lune puis, après moult combats et péripéties, d’aller vers un nouveau système solaire. Ce sera ensuite au tour des «enfants Shadoks» d’en avoir assez de «pomper dans le vide» et de décider de se fabriquer eux-mêmes une planète convenable. Dans quel but ? Pomper bien-sûr ! Et cela jusqu’à l’arasement, au burn out, jusqu’à cet épuisement total que les japonais nomment le Karōshi, littéralement «mort par sur-travail», bref, jusqu’au coup de pompe (si j’ose dire). En ce sens, ce ne sont peut-être pas tant les Français (dont on reproche assez souvent l’oisiveté) que les cultures asiatiques ou anglo-saxonnes, plus libérales, que représenteraient les Shadoks.

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Dans des épisodes qui ne sont pas sans faire penser à l’œuvre de colonisation des Occidentaux, les Gibis tenteront d’éduquer les Shadoks et de leur faire comprendre que le labeur n’est pas une fin mais un simple moyen, tandis que la culture et le plaisir raffiné sont le véritable but de l’existence. Mais peut-on rendre raisonnables des êtres qui préfèrent pomper et développer de drôles de théories sur les passoires ? Et peut-on vraiment rendre hédoniste ou dandy un Shadok? Toute la question est là: sont-ils simplement têtus mais éducables, ou esclaves de leur propre nature? La politesse, la musique et les loisirs étant essentiels à l’idée gibie de civilisation, les Shadoks sont alors contraints aux loisirs, qui devient paradoxalement pour eux une sorte de travail. Certains «loisissent» mieux que d’autres, et quelques-uns refusent parfois même de «loisire» (ce mot étant alors employé comme un verbe). Ils préfèrent pomper, casser des cailloux ou enfoncer des clous dans tout ce qu’ils trouvent, et doivent donc être surveillés et rééduqués afin de ne pas le faire en cachette. Mais, outrés par la bêtise et la musique shadok, qui s’avérèrent incapables de «loisire» correctement et de bien «danser le menuet», les Gibis abandonnent finalement cette tâche civilisatrice, et les Shadoks recommencent à pomper pour rien et à s’entretuer – ce qui semble d’ailleurs faire leur bonheur. Un bonheur toutefois précaire, au regard du nombre de tunnels qu’ils creusent, et qui menacent de détruire leur propre planète, en la transformant peu à peu en un véritable gruyère.

Telle est en effet la quatrième grande forme de travail shadok: le cassage. Ils prenaient ainsi des «vacances de travail» dans des «camps de vacances» dans lesquels ils ne cessaient de casser des cailloux et d’en recoller les morceaux éparpillés afin de pouvoir les recasser. Cette activité de joyeux bagnards et de destruction enthousiaste de cailloux et de leur planète toute entière pourrait représenter cette fuite en avant qu’est la course sans fin de nos sociétés modernes à la surproduction, à la surconsommation, au surarmement et à la Croissance, cette divinité dont les capitalistes sont les dévots. On voit ici toute la misère de ces pauvres bêtes, qui sont finalement esclaves d’elles-mêmes. Et si, comme le dit Pascal, «la grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable» (Pensées, Frag. 114-397), force est de constater que les Shadoks, eux, redoublent leur misère en en ignorant l’existence, n’ayant pas l’intelligence de voir leur propre bêtise, n’ayant pas la lucidité d’accepter leur propre folie.

Qu’il s’agisse de pompage, de rangement, de conquête ou de cassage, le travail shadok a donc bien une fin, mais reste sans fin et par là-même insensée, aux deux sens du mot sens: sans direction et sans signification véritables. Leur condition est tout aussi absurde que celle des Danaïdes, qui, dans la mythologie grecque, furent condamnées à remplir indéfiniment un tonneau percé. Il semble bien que ces créatures soient, comme nous le sommes nous-mêmes, condamnées «à pomper pour vivre et à vivre pour pomper», et à tenter de combler ainsi indéfiniment leurs besoins et leurs désirs, souvent vains, sans autre but que de poursuivre ce pompage et ce cassage qui ne s’achèveront qu’à leur mort, à la fois en tant qu’individu et en tant qu’espèce. Et, au risque de surdéterminer ce que Jacques Rouxel avait voulu faire signifier à sa propre œuvre, on remarquera que ce pompage infini équivaut aussi, nous l’avons vu, au chiffre 8. Or, c’est là le seul chiffre, avec le zéro (qui représente le rien) à constituer une forme parfaitement close sur elle-même, et c’est pourquoi cette boucle, qui est une sorte de bande de Moebius, symbolise précisément l’infini : ∞

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Soulignons enfin que Les Shadoks, à cause de l’absurdité de leurs projets, finissent plutôt mal. À la fin de la 3ème saison (qui aurait dû être la dernière), une mystérieuse maladie rend les Gibis totalement fous et va les anéantir, ainsi que les Shadoks. Aussi décident-ils de réaliser tous ensemble un film sur leur propre aventure, depuis son origine. Celui-ci commence donc exactement comme le tout premier épisode, faisant de cette dernière scène une épanadiplose, puisque la fin de la série coïncide avec le début. De même, au terme de la 4ème saison, les Shadoks sont exterminés par «la Bougrinette», la mort «promise», qui est une sorte de chevalier de l’apocalypse. Seuls parviendront à survivre une petite communauté composée du «Marin Shadok», de quelques matelots et d’une petite bestiole nommée «Bébert», dans l’avenir solitaire duquel le Marin «avait confiance», selon les derniers mots de la série. Dans les deux cas, le destin des Shadoks est donc bien sombre: ils sont exterminés, et il est précisé qu’ils en sont responsables puisqu’ils «ont encore tout fait rater». Avouez que l’on est loin des happy end de Walt Disney.

Mais nous voudrions conclure ce propos en nous interrogeant sur un point que nous avons jusqu’à présent volontairement éludé: le sens même du mot Shadok. Leur créateur étant resté évasif sur sa signification, nous aimerions en proposer une interprétation toute personnelle, en commençant par remarquer que l’on ne devrait pas dire Les Shadoks, mais bien plutôt Le Shadok, puisque le générique de la première saison indique clairement : «Et voici Le Shadok». Le Shadok devient ainsi un personnage conceptuel, un véritable concept qui, en tant que tel, se doit d’interroger notre propre condition. Or, ce qu’il met en question, c’est notre étrange incapacité humaine à vivre en harmonie avec nos semblables et avec notre planète. Au regard d’autres cultures auxquelles nous avons imposé notre modèle shadok du labeur, celui-ci s’est révélé être une tâche infinie, et qui peut s’avérer autodestructrice. Est-ce dans notre essence, ou pouvons-nous créer un autre rapport au monde technologique? C’est cette tendance de l’homme à s’aliéner lui-même, sa folie et son côté sombre que ces monstres montrent et qu’ils tournent en dérision, ce pouvoir obscur de notre société moderne qu’ils mettent joyeusement en lumière. Le Shadok et son pompage seraient ainsi une métaphore de notre absurdité face au travail et à notre avenir, la personnification de notre part propre d’ombre. Shadok, pour shadow, ombre.

Lire aussi : L’avenir du travail (Dominique Méda)

Ainsi je clos cette courte réflexion en hommage aux 50 ans d’une série aussi audacieuse qu’abracadabrante puisque, selon la célèbre anaphore finale de ses épisodes, «c’est tout pour aujourd’hui».

[1] Odieuse, nous disons cela pour rire, car Jacques Rouxel le savait sans doute lui-même : il est clair que tel n’est pas le sens du « Je pense donc je suis. » cartésien, qui ne signifie pas que la pensée et la méditation sont importantes dans la vie de Descartes ou sont sa passion, voire ce qui fait selon lui la grandeur de l’homme. Sans quoi l’on pourrait lui substituer « Je fais de l’équitation donc je suis. » ou « Je pompe donc je suis. », au sens où c’est là que je me sens vivre. Le cogito de Descartes montre bien plutôt que je ne peux pas douter de ma propre existence en tant qu’être pensant. Et c’est pourquoi le cogito est une vérité indubitable et une découverte éminemment sérieuse en philosophie… et non pas une activité absurde et dérisoire comme l’est le pompage shadok.

 

Sylvain Portier

Docteur en Philosophie, spécialiste de Fichte, Sylvain Portier est professeur de lycée dans les Pays de la Loire. Il a notamment publié : Fichte et le dépassement de la « chose en soi » (éd. L’Harmattan, 2006) ; Fichte, philosophe du Non-Moi (éd. L’Harmattan, 2011) ; Les questions métaphysiques sont-elles pure folie ? (éd. M-Editer, 2014) ; Zlatan Ibrahimovic - Friedrich Nietzsche (éd. M-Editer, 2014) ; N'y a-t-il d'instinct que pour l'homme (éd. M-Editer, 2016) et Philosophie, les bons plans (éd. Ellipses, 2016).

 

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Commentaires

Succulent papier : vraiment, les Shadoks vous ont inspiré ! Cette série constitua une véritable libération pour toute une génération. Le plus drôle c’est que chacun, à droite comme à gauche, chez les  » progressistes  » comme chez les « réactionnaires  » ( langage de l’époque, encore utilisé de nos jours par quelques attardés ) , y trouva son miel . J’avais oublié l’admirable  » Il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien que de risquer quelque-chose de pire en ne pompant pas » : sur l’aveuglement volontaire d’une partie de l’intelligentsia , même Raymond Aron était battu ! Et le clou fut enfoncé avec le non moins admirable  » Il vaut mieux utiliser son intelligence sur des conneries que sa connerie sur des choses intelligentes « . Jacques Rouxel a droit à notre reconnaissance éternelle pour le sublime  » S’il n’y a pas de solution c’est qu’il n’y a pas de problème ». Mille fois merci pour le subtil hommage que vous lui rendez.

par Philippe Le Corroller - le 5 février, 2018


Pomper, casser, travailler sans autre raison que : si on ne le fait pas…. que ferait-on ?
Et bien, et bien…. on pourrait avoir des loisirs, de la culture, que sais-je encore !

par Gérard Ghampion - le 7 février, 2018


Bonjour,

Nous sommes spectateurs et les imposteurs de civilisations anachroniques, qui n’appréhendent pas,n’éprouvent pas la même notion du temps que le reste du monde.

Des peuples hors mondialisation,avec la volonté de vivre leur culture comme ils l’entendent.On ne saurait imposer par la force et même pas imposer du tout, une quelconque occidentalisation des peuples du Sud !

Leur reconnaître le souverain droit à la différence,le respect de leur culture.
Les révolutions aussi lentes soient-elles à venir,(évolution) viennent le plus souvent de l’intérieur vers la périphérie,et avec les échanges commerciaux entre les états quels qu’ils soient. (les JO)

Là ou il n’y a pas de solution,c’est qu’il il y a un manque de respect,de dialogue,d’ouverture et de bonne volonté à partager.

Le respect entre les peuples; et le maintient de la paix.

Nous pompons à côté de nos pompes !
« c’est tout pour aujourd’hui »

par philo'ofser - le 8 février, 2018


génial !!! merci !

par sanquer - le 11 février, 2018


Beaucoup de mots ..et nous continuons à pomper à côté de nos pompes .
Prendre conscience de la conscience pour ne plus pomper …
Merci

par Matignon - le 11 février, 2018



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