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«Défiler» de Stromae ou la mort de l’homme

6/05/2018 | par Didier Durmarque | dans Art & Société | 8 commentaires

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BILLET : Didier Durmarque a vu le dernier clip de Stromae et le trouve dérangeant. Le chanteur met en scène une « posthumanité » où l’homme est réifié. Pour le philosophe spécialiste de la Shoah, cette vidéo, avec ses cabines individuelles en métal et ses tuyaux apparents, n’est pas sans rappeler l’univers concentrationnaire nazi, mais dans une autre forme de totalitarisme, cette fois technique, bien décrit par Günther Anders.


Professeur de philosophie en Normandie, Didier Durmarque anime également un séminaire à l’Université populaire de Caen. Spécialiste de la Shoah, il a publié La Liseuse (éd. Le rire du serpent, 2012) et Philosophie de la Shoah (éd. de L’Âge d’homme, 2014).


Die Stücken.
Des bâtons.
Des marionnettes.
Des poupées.
Des mannequins.

C’est comme ça que les nazis appelaient les Juifs dans les camps de concentration et d’extermination. Cet événement est passé, selon la doxa du devoir de mémoire. Il faut seulement s’en souvenir, ne pas oublier. Ni pardon, ni oubli. Et pourtant, c’est une représentation de l’homme totalement réifiée que nous propose le virtuose Stromae – artiste dont l’intelligence et le talent ne sont plus à prouver – dans son dernier clip de 9 minutes intitulé «Défiler».

En définitive, Stromae opte pour une présentation post-humaniste, déshumanisée, où l’homme est une entité du passé, dans une mise en scène ostentatoire et dérangeante, digne du meilleur des mondes possibles, caressant Aldous Huxley et George Orwell. Tout se passe comme si le clip présentait à son insu un totalitarisme technique qui ne dit pas son nom, une métaphysique du paraître sans être, une novlangue de l’image. Idolâtrie de la forme sans fond, le spectacle est à lui-même son propre fondement.

En somme «dites-moi comment ça marche ?», chante le maestro. Dites-moi comment ça marche… en jouant sur les mots mais surtout indépendamment du sens. Ce clip, selon l’artiste, est «Un hymne à la beauté» (Interview du 26 avril, émission « Quotidien » de Yann Barthès) . On aimerait savoir au nom de quoi Stromae parle de beauté.

Lire aussi : Günther Anders : l’obsolescence de l’homme et la question du nihilisme moderne (Didier Durmarque)

Alors on réfléchit. On finit par être sidéré devant tant de naïveté. A-t-on affaire à ce que les psychanalystes nomment une forclusion ? Comment une certaine esthétique des camps a-t-elle pu investir le champ de l’Entertainment en passant totalement inaperçue, voire en se présentant comme un critère de qualité ? Comment le fait de chosifier l’homme passe aujourd’hui comme une lettre à la poste? L’homme est-il devenu une marchandise comme une autre?

De surcroît, il s’agit ici de mettre en exergue les créations de mode de la compagne de Stromae, Coralie Barbier et de sa marque de vêtements «Mosaert», anagramme de Stromae, créations vestimentaires infantiles et régressives, parfaitement dans l’air du temps, symptomatiques de l’époque où le rapetissement de l’être est de mise parce que l’important, c’est d’avoir.«De toute façon, on a une valeur marchande du plus jeune âge au linceul», assène Stromae, dans sa présentation.

Aucune dimension critique. Aucun recul. Aucune affirmation de valeur. Difficile de faire plus désincarné.

«De toute façon, on a une valeur marchande du plus jeune âge au linceul.» On croit rêver tellement cette assertion est une illustration de toute la philosophie de Günther Anders et de l’idée d’une obsolescence de l’homme, affirmation qui dit l’essentiel du nihilisme occidental dans lequel nous baignons (et apparemment l’eau est bonne). Günther Anders écrit : «Il est on ne peut plus logique que ceux d’entre nous qui réussissent de la façon la plus spectaculaire à avoir de multiples existences (et à être vus par plus de gens que nous, le commun des mortels), c’est-à-dire les stars de cinéma, soient des modèles que nous envions. La couronne que nous leur tressons célèbre leur entrée victorieuse dans la sphère des produits en série que nous reconnaissons comme ‘ontologiquement supérieurs’. C’est parce qu’ils réalisent triomphalement notre rêve d’être pareils aux choses, c’est parce qu’ils sont des parvenus qui ont réussi à s’intégrer au monde des produits, que nous en faisons des divinités.»

Produits humains en série, homme robotisé et uniforme, machine, pas à pas vers la fin de l’homme. Fiax Lux du néant néon. En somme, l’Occident devant sa propre mise à mort et la célébration de son propre néant. La fabrique de l’homme occidental comme ce qui apparaît comme n’importe quoi d’autre.

Et Stromae enchaîne, inspiré par les Muses du marché : «Petit, avant d’aller défiler, faudra apprendre à retoucher la photo d’un cv. Si l’école nous apprenait à faire de beaux selfies pour mieux démarrer dans la vie.» Avec le 21ème siècle, on sent s’incarner ce que Nietzsche appelait «le dernier homme», celui qui réclame sa propre servitude, sa propre aliénation, son propre asservissement, son exaltation du néant : «Qu’est-ce que le nihilisme sinon cela ? Nous sommes fatigués de l’homme.» Avec nous, le déluge.

Alors oui, pendant un peu moins de dix minutes, on s’installe dans la ouate du confort occidental, dans la planétarisation du rapport à l’objet. La série britannique Black Mirror, hautement subversive, en dit, en ce moment même, déjà l’essentiel. L’essentiel, c’est que l’humanité mette en scène sa propre disparition dans une émission à grande écoute. Liquidation totale de l’homme. Tout doit disparaître. The Show must go on. Tout le monde à son poste.

Le clip, tendance, «Défiler» a été tourné dans le magasin «Le Bon Marché», par Luc Junior Tam, le frère de Stromae, et Sacha Wiernik, le 6 avril 2018. N’en déplaise à André Malraux, le 21 ème siècle sera post-humain ou ne sera pas. Dit simplement, l’homme sera un objet technique comme un autre ou ne sera pas. Peut-être même qu’il sera un objet comme un autre et qu’il ne sera pas, qu’il aura de lui-même renoncé à la question du sens. La marchandisation de l’homme aura réussi là où tous les totalitarismes politiques ont échoué.

Imre Kertész, prix Nobel de littérature 2002, écrivait déjà : «Depuis Auschwitz, il ne s’est rien passé que nous aurions pu vivre comme une réfutation d’Auschwitz». Indubitablement, l’homme travaille à sa propre destruction. Nihilisme, quand tu nous tiens… L’homme est, hic et nunc, un animal en voie de disparition. L’objet a définitivement plus de valeur que l’homme.

 

Didier Durmarque

Professeur de philosophie en Normandie, Didier Durmarque anime également un séminaire à l'Université populaire de Caen. Spécialiste de la Shoah, il a publié La Liseuse (éd. Le rire du serpent, 2012) et Philosophie de la Shoah (éd. de L’Âge d’homme, 2014).