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Pourquoi le goût du pouvoir rend-il impuissant ?

18/07/2018 | par Eric Delassus | dans Eco | 6 commentaires

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CHRONIQUE : Le pouvoir est nécessaire dans les organisations humaines, mais a le défaut d’être à la fois remède et poison, ce que les Grecs appelaient un pharmakon. Pour Eric Delassus, le point de basculement réside dans la nature désir du manager, selon qu’il souhaite – ou non – contribuer à la puissance d’agir de ses subordonnés. 


Docteur en philosophie, Eric Delassus est professeur agrégé de philosophie au lycée Marguerite de Navarre à Bourges. Il est entre autres l’auteur de De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale (Presses Universitaires de Rennes, 2009), Le Sujet (Editions Bréal, 2015) et La Personne (Editions Bréal, 2016), et anime le site internet de philosophie Cogitations.


Le monde du travail donne lieu à la rencontre de deux forces apparemment similaires, mais qui peuvent fréquemment devenir antagonistes. Je veux parler du pouvoir et de la puissance. Le pouvoir (en latin potestas) désigne cette capacité dont certains bénéficient de pouvoir faire accomplir à d’autres des actions qu’ils n’ont pas eux-mêmes décidé d’entreprendre. En ce sens, le manager dispose d’un pouvoir, il oriente, organise et supervise le travail de ceux qui sont sous sa responsabilité. Par le terme de puissance (potentia), on entend plutôt la capacité d’action d’un individu. Ainsi, parle-t-on de la puissance de travail d’une personne, de la puissance créatrice de l’artiste ou de la puissance intellectuelle d’un chercheur.

La puissance se différencie du pouvoir en ce qu’elle ne s’exerce pas sur d’autres personnes, mais sur le monde et principalement sur les choses, pour les comprendre ou les transformer. La puissance, comprise de cette manière, est essentiellement puissance d’agir et s’avère d’autant plus intense qu’elle émane du désir. C’est parce qu’il est animé d’un formidable désir de créer que l’artiste est généralement en mesure de réaliser une œuvre, c’est parce qu’il est mû par un intense désir de connaître que le scientifique pourra parvenir à effectuer de grandes découvertes. Cette puissance peut aussi être celle de l’entrepreneur qui crée sa société, de l’artisan qui s’investit dans son ouvrage.

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Le pouvoir est d’une tout autre nature, parce qu’il s’exerce sur des hommes. Il n’est pas en soi condamnable, d’autant que son exercice s’avère le plus souvent nécessaire, si ce n’est qu’il contient en lui une sorte de poison qui risque d’affecter autant celui qui en dispose que ceux sur qui il s’exerce. Ce poison, c’est le goût du pouvoir pour lui-même, c’est-à-dire le désir de dominer (libido dominandi). Or, ce goût du pouvoir est un symptôme et une source d’impuissance. Il est un symptôme, c’est-à-dire un signe d’impuissance. Le meilleur conseil à donner à ceux en qui ce goût commence à naître est de s’en méfier, car il ne va pas les renforcer, il va les affaiblir. C’est pourquoi, il est aussi une source d’impuissance. Le goût du pouvoir se nourrit de lui-même, il isole et trop souvent conduit celui qui le ressent à sa perte.

Le pouvoir est nécessaire dans n’importe quelle organisation pour fédérer les énergies et répartir les tâches. Il permet à chacun d’exercer sa puissance d’agir sans venir empiéter sur celle des autres et il contribue ainsi en augmentant celle des personnes prises individuellement à augmenter également celle du groupe, celle de l’organisation tout entière. En conséquence, celui qui exerce le pouvoir sans en avoir le goût est animé par un désir qui exprime sa puissance d’agir. Ce désir n’est autre que celui de faire en sorte que la puissance d’agir de ceux sur qui il exerce ce pouvoir augmente et que s’accroisse également la puissance de l’organisation elle-même.

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En revanche, celui qui n’exerce le pouvoir que par désir d’imposer sa volonté aux autres est animé d’une force qui peut vite devenir destructrice, car son désir n’est autre que de réduire la puissance d’agir de ceux sur qui il exerce son autorité. Ainsi, leur refuse-t-il toute possibilité de prendre des initiatives ou de faire preuve d’autonomie. En ce sens, il est un symptôme d’impuissance, car il signifie que celui qui le ressent a le sentiment de n’avoir d’autre moyen de se sentir puissant que de réduire la puissance des autres. Il ne se sent pas puissant en faisant appel à ses propres ressources, mais en faisant tout ce qu’il peut pour limiter celle des autres. Le goût du pouvoir est aussi une source d’impuissance, car celui qui rentre dans une telle spirale ne cherche pas en lui-même la voie à emprunter pour augmenter sa puissance d’agir, il n’est préoccupé que par les moyens à mettre en œuvre pour maintenir les autres dans une situation de faiblesse et de fragilité. Ainsi, par exemple, peuvent s’installer des situation de harcèlement au travail. Jamais on n’encourage l’autre, jamais on ne le félicite, et s’il commet une erreur, plutôt que de l’aider à en tirer des leçons, on le stigmatise, on l’essentialise dans son erreur, comme si celle-ci s’était inscrite en sa nature profonde comme une tache indélébile.

Il n’y a donc pas de pire ennemi à la puissance que le goût du pouvoir. La puissance à l’état pur ne peut finalement s’exprimer pleinement qu’en contribuant à l’augmentation de celle des autres. Le manager qui exerce sa fonction, c’est-à-dire le pouvoir qui lui vient de son statut dans l’organisation, en étant animé par le souci d’augmenter sa puissance d’agir, n’aura de cesse de faire en sorte que celle de ses subordonnés augmente également. De même, le médecin ou le soignant, qui voient leur puissance augmenter lorsque l’état de santé de leur patient s’améliore, contribuent par là même à une augmentation de puissance de ce dernier, tout comme l’enseignant se sent d’autant plus puissant qu’il contribue à faire s’accroître la puissance de connaître et de comprendre de ses élèves. Toutes ces personnes ne parviendraient certainement pas au même résultat si elles étaient uniquement animées par le goût du pouvoir.

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Le pouvoir relève donc pour cette raison de ce que les Grecs de l’Antiquité désignaient par le terme de pharmakon, il est à la fois le remède et le poison. Avec cette différence que ce qui fait qu’il est remède ou poison n’est pas ici une affaire de quantité, mais relève de la manière dont il est administré, qui elle-même dépend de la nature du désir de celui qui l’exerce. Lorsque le pouvoir est au service de la puissance, il y trouve sa propre limite et s’exerce à bon escient. En revanche, lorsqu’il ne trouve sa seule raison d’être qu’en lui-même, le ver est dans le fruit. L’organisation risque fort de rentrer alors dans une spirale qui la conduira vers l’enfer de l’impuissance. Vu sous cet angle, un bon manager ne peut être animé par le goût du pouvoir, au risque de rapidement devenir un manager impuissant.

 

Eric Delassus

Docteur en philosophie, Eric Delassus est professeur agrégé de philosophie au lycée Marguerite de Navarre à Bourges. Il est entre autres l'auteur de De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale (Presses Universitaires de Rennes, 2009) et anime le site internet de philosophie http://cogitations.free.fr. Suivre sur Twitter : @EDelass

 

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Commentaires

D’où vient le pouvoir ? Il vient de notre « modernité ». Nous formons une plèbe ayant perdu le monde tel que les cultures le créent. Nous sommes « abandonnés » et nous devons projeter devant nous un projet : fuir l’angoisse et investir un objet qui tienne lieu de nous-mêmes dans le monde. Les autres sont sollicités pour permettre cela. C’est le moment de l’ouverture où nous demandons l’aide des autres. Le second moment est celui de la fermeture : notre projet prend forme et nous nous focalisons sur lui, oubliant les autres, leur propre projet.
Le moment machiavelien consiste à croire que l’on a la « virtu », le projet universel, celui que tout le monde doit, s’il est raisonnable, vouloir. Volonté générale selon Rousseau.
En réalité, c’est une illusion complète. Chacun est contraint de vouloir en propre et ne peut suivre aucun chemin qui ne soit pas le sien.

par Gérard - le 18 juillet, 2018


Beaucoup de fautes d’orthographe qui gênent la compréhension du texte : merci de faire une mise à jour.
Cependant, merci pour cette réflexion qui es au cœur de la question syndicale vraie, la seule, celle qui cherche à harmoniser les relations sociales de sujétion, de coopération, de délégation et de responsabilité propre (subsidiaire).

par Hervé Bry - le 20 juillet, 2018


Si l’orthographe on met en avant : … »cependant, merci pour cette réflexion qui est au cœur de la question syndicale … » la réflexion étant le sujet, le verbe être s’écrit ici avec un t. Elisabeth.

par Elisabeth - le 25 juillet, 2018


Bon… une réflexion un peu simple ? simpliste ? sur un problème qui n’a pas attendu l’arrivée des managers pour se manifester.
Nous avons eu un beau traitement de la complexité de ce problème dans les tragédies grecques.
Nous y avons constaté comment les bonnes intentions des hommes au pouvoir pouvaient les conduire dans un tunnel sans issue, sans qu’on puisse parler d’un quelconque « goût du pouvoir ».
Nous y avons constaté combien le FAIT d’être investi de l’autorité, et de la légitimité par le corps social dans l’exercice d’une fonction (sociale) écrasait la personne singulière.. fragile, imparfaite qui est appelée à exercer cette fonction. (Voir la série « The Crown » pour un traitement plus subtil qui fait bien ressortir les enjeux du pouvoir.)
Et nous sommes en mesure de voir que l’abus du pouvoir est subtil, et échappe aux yeux de beaucoup de personnes, au pouvoir ou pas, d’ailleurs, et que confondre l’autorité avec l’abus de pouvoir est une impasse. Il est très difficile d’apercevoir à quel point l’abus de pouvoir chez une personne qui en a la charge peut émaner du désir du très grand nombre de décharger leur responsabilité individuelle sur elle.
Il est important de faire ressortir les effets néfastes de la disjonction qui sévit dans le préjugé que ce qui fait progresser l’un doit nécessairement faire régresser l’autre : Ou bien l’un, ou bien l’autre. Cette disjonction fabrique l’ennemi.
Mais quand on songe que la disjonction est une opération de pensée nécessaire, on se met à rêver de ce que l’Homme peut devenir… s’il se met à la nier.

par Debra - le 27 juillet, 2018


FAISANT SUITE A LA LECTURE DE CET ARTICLE DU PHILOSOPHE ERIC DELASSUS UN CONCEPT RETIENT MON ATTENTION:

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BREF L UTILISATION HUMAINE DU POUVOIR RÉGLE PLUSIEURS PROBLÈMES ET SOCIAUX ET ELEVE L HOMME A SA PLUS HAUTE DIGNITÉ DANS CE CAS LE POUVOIR EST UN REMEDE

LORSQUE NOUS UTILISONS CE MEME POUVOIR POUR NUIRE A AUTRUI ET ATTEINDRE NOS OBJECTIFS INAVOUÉS CE POUVOIR DEVIENT UN POISON DESTRUCTEUR DE L HUMANITE

mfomboure@gmail.com

par Mfomboure Adamou - le 31 juillet, 2018


Par chance, en entreprise, beaucoup de dirigeants sont capables d’auto-dérision :  » Je suis leur chef donc je les suis « , plaisantait l’un des plus brillants Pdg qu’il m’ait été donné de rencontrer. Et d’expliquer :  » Je me suis entouré de collaborateurs qui , chacun dans leur partie, sont plus pointus que moi. Lorsqu’il nous faut affiner la stratégie et améliorer la tactique, mon boulot c’est de les écouter. En revanche, ce qui fait de moi leur chef c’est que j’assume, seul, le risque de la décision. » Faut-il préciser que son entreprise se porte le mieux du monde ?

par Philippe Le Corroller - le 5 août, 2018



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