iPhilo » La permaculture, toute une philosophie

La permaculture, toute une philosophie

17/10/2018 | par Quentin Cormier | dans Art & Société | 5 commentaires

Download PDF

GRAND ENTRETIEN : Comment vivre autrement ? Éternelle question aussi philosophique que politique. Parmi les réponses contemporaines, la permaculture. Une manière différente d’habiter la terre, qui bouleverse autant la culture des légumes que notre rapport à l’autre. Immersion avec l’un des partisans de cette conversion, Quentin Cormier, qui plonge dans les origines philosophiques de ce mouvement alternatif.


Formé à l’Université Paris-Sorbonne, Quentin Cormier est professeur de philosophie au lycée. Il a écrit son mémoire de Master sur la métaphysique des mondes possibles chez le philosophe David Lewis.  S’interrogeant sur les différentes manières possibles d’habiter le monde, il s’intéresse entre autres à l’écologie et plus particulièrement à la permaculture.


iPHILO. – On parle de plus en plus de permaculture, mais, au fond, qu’est-ce vraiment ?

Quentin CORMIER. – C’est un mot-valise formé de «perma» (permanent) et «culture» (agriculture),  il signifie d’abord  « agriculture permanente » puis « culture de la permanence ». Par «permanence» il faut comprendre ce qui s’inscrit dans un temps long et qui vise donc la soutenabilité, comme l’auto -suffisance alimentaire, mais aussi énergétique. Dans le modèle de la permaculture, le producteur est aussi le consommateur : il sait ce qu’il consomme puisque c’est lui qui l’a produit, par opposition à un consommateur passif qui ne sait souvent même pas d’où vient et comment a été produit la nourriture qu’il consomme. Mais la permaculture n’est pas qu’un ensemble de techniques agricoles, c’est aussi une philosophie, un mode de vie au sens où l’entendait Pierre Hadot (1) : la permaculture, c’est mettre ses idées en pratique, vivre selon ses idées.

Quelle est la différence avec l’agriculture écologique ou biologique ?

L’agroécologie est un ensemble de techniques agricoles écologiques. Elles respectent l’environnement au sens du label «bio». La permaculture est aussi un ensemble de techniques agricoles, mais pas seulement agricoles. Elle implique un changement dans sa manière de vivre. C’est un projet de vie global où tout est pensé, planifié en amont. C’est en ce sens qu’on peut dire que c’est une philosophie : il y a un aspect théorique et un aspect pratique qui sont intimement liés. La ferme du Bec-Hellouin en Normandie, par exemple, fait de l’agroécologie, ce qui ne l’empêche pas de se réclamer de la permaculture. Ils utilisent le «design» permaculturel, c’est-à-dire ce qu’on appelle en permaculture le zonage.

Lire aussi : Contredire l’accélération : manifeste pour une lutte immobile (Jérôme Lèbre)

Le paysage est «découpé» en zones qui sont pensées les unes en rapport avec les autres, en fonction de leur usage. La zone 0 correspond à l’habitation, la zone 1 correspond au jardin, qui nécessite une attention quotidienne, la zone 2 correspond au verger et la bassecour, la zone 3 aux pâturages et aux céréales, la zone 4 aux pâtis et aux bois, et enfin la zone 5 est laissée sauvage, l’intervention humaine y est très limitée. On peut donc dire que la permaculture est de l’agroécologie, mais l’agroécologie n’est pas forcément de la permaculture. Par exemple, en permaculture on refuse le travail de la terre, alors qu’en agroécologie le labour est encore utilisé.

Dans l’idéal de la permaculture, tout le monde serait donc paysan ?

Oui, en quelque sorte. On vise l’autosuffisance alimentaire, donc chacun devrait être en mesure de produire ce dont il a besoin. Après, rien n’empêche le troc avec ses voisins, bien au contraire, on n’est pas obligé de tous produire la même chose.

Il est clair que si la permaculture était pratiquée à grande échelle, cela entraînerait un certain nombre de bouleversements dans l’organisation et la division du travail. Un certain nombre de professions pourraient disparaître, notamment dans le secteur tertiaire. En permaculture, on essaie le plus possible de tout faire soi-même, plutôt que d’utiliser des services. Cela passe par exemple par l’autoconstruction de sa propre maison. On reviendrait à un modèle qui ressemblerait à celui dont Marx rêvait : on aurait affaire à un homme plus «complet», capable d’exercer différentes tâches, aussi bien intellectuelles que manuelles, sans pour autant être spécialiste (2). Cela pose bien sûr certains problèmes. Qu’adviendrait-il des professions qui nécessitent un grand nombre d’années d’étude, comme la médecine par exemple ? Certains en permaculture répondent à cela que si tout le monde appliquait les méthodes de la permaculture, on n’aurait plus de plante malade, donc on serait moins malade et on aurait peu besoin de médicaments et de médecins. En permaculture, on considère en effet que, dans notre modèle de société actuel, la plupart des végétaux et des animaux que nous consommons sont malades et sont, avec les autres types de pollution les principales causes de maladies humaines.

Quand et comment est née la permaculture ?

En 1978, les Australiens Bill Mollison et David Holmgren, qui se rencontrent à l’université de Tasmanie, inventent le mot «permaculture», mais il y a des choses plus anciennes qui y ressemblent, comme ce que fait Masanobu Fukuoka (1913-2008) avec l’«agriculture sauvage», et auxquelles les fondateurs de la permaculture font référence.

Lorsqu’ils se rencontrent, Bill Mollison est biologiste et a fondé une chaire de psychologie environnementale et Holmgren est étudiant et vient étudier le design environnemental. Ce sont des esprits scientifiques qui ont des préoccupations environnementales et une connaissance des changements importants qui se produisent au XXe siècle. Nous sommes dans les années 1970. Il y a d’abord eu les deux bombes nucléaires au Japon, le pays de Fukuoka, mais dans les années 1970, il y a aussi la guerre du Vietnam et les mouvements qui s’y opposent. Il y a une peur du nucléaire avec la guerre froide et le début de l’utilisation de l’énergie nucléaire dans les centrales. Le nucléaire sous toutes ses formes effraye beaucoup de monde, pour différentes raisons. C’est à ce moment-là, et contre le nucléaire – même si ce n’est pas la seule préoccupation initiale – que naissent la plupart des mouvements écologistes dans le monde. Il est intéressant, donc, de noter que la permaculture naît en Australie qui est un pays pionnier en matière d’écologie. Par exemple, l’UTG (United Tasmania Group), fondé en 1972, est l’un des premiers partis politiques écologistes au monde.

C’est également contre un certain nombre de pratiques agricoles mises en place à ce moment-là que se fonde la permaculture. Ses fondateurs ont pu voir, au cours de leur vie, le changement dans les pratiques agricoles, ils veulent revenir à «l’agriculture de papa» et l’améliorer.

La permaculture est-elle donc un retour en arrière ?

Il y a un retour à des choses traditionnelles, retour à des méthodes ancestrales qui sont de l’ordre du bon sens paysan. Il y a un rejet des choses qui paraissaient à un moment des progrès et qui se sont ensuite révélées néfastes. Mais il n’y a pas de rejet en bloc de la science et des connaissances rationnelles sur la nature, bien au contraire : on garde les choses anciennes qui fonctionnent. Par exemple, la ferme du Bec Hellouin utilise la traction animale et refuse tout ce qui est motorisé et dépendant des énergies fossiles. Mais on ne refuse pas d’utiliser de nouvelles méthodes si elles sont jugées également bonnes. On se débarrasse également de croyances injustifiées, de préjugés liés à l’agriculture qui peuvent être présents chez les paysans, comme par exemple le labour. Le fait de retourner la terre est une pratique qui détruit la vie animale sub et souterraine nécessaire à une bonne santé des sols, comme l’explique le microbiologiste des sols Claude Bourguignon.

Comment discrimine-t-on les pratiques qui sont bonnes des pratiques néfastes ?

On part d’un constat partagé par beaucoup : l’agriculture intensive a appauvri les sols et entraîné une destruction de l’écosystème. Il s’agit d’avoir de bons sols aptes à une croissance optimale des plantes, c’est-à-dire des sols vivants, avec une vie riche. On s’inspire de l’écosystème, on s’inspire des forêts, des équilibres naturels et on essaie de les reproduire à plus petite échelle et même de les maximiser. Il y a une forme de capitalisme dans le sens où il s’agit de maximiser les profits. Il y a une volonté de productivité de Mollison et Holmgren qui veulent créer une nature abondante. On est en ce sens très loin de l’austérité.

Quels sont les principes philosophiques de la permaculture ?

Mollison et Holmgren formulent un certain nombre de principes de la permaculture et notamment des principes éthiques. Holmgren, par exemple, formule trois principes éthiques de la permaculture : primo, prendre soin de la nature (les sols, les forêts, l’eau et l’air) ; secundo, prendre soin de l’humain (soi-même, la communauté et les générations futures) ; tertio, créer l’abondance et redistribuer le surplus. On voit que ces principes sont assez simples et généraux. Le permaculteur a une grande liberté à l’intérieur de ce cadre.De plus les fondateurs de la permaculture sont darwiniens et croient fermement à la théorie de l’évolution : ils voient l’homme comme un animal (3) (Mollison est biologiste) qui fait partie du règne animal et qui est lui-même dans quelque chose de plus large, un écosystème. Ils ne voient pas l’homme comme quelque chose de séparé et au-dessus de la nature et des autres animaux.

Lire aussi : Logique totalitaire et crise de l’Occident (Jean Vioulac)

Cela dit ils ne vont pas jusqu’à penser comme Peter Singer que l’homme est l’égal des animaux (4). Permaculture ne veut pas dire végétarisme ou véganisme. On peut d’ailleurs trouver parmi ceux qui pratiquent la permaculture aussi bien des omnivores que des végétariens ou des véganes. L’homme reste important, et d’une certaine manière au centre. Les fondateurs de la permaculture ne vont pas non plus jusqu’à l’écologie profonde (5) d’Arne Næss, par exemple, qui rompt avec une vision anthropocentrique de l’écologie, et dont certains adeptes (6) donnent plus d’importance à la terre, la nature, qu’à l’homme.

Qu’est-ce que ce paradigme implique en termes de principes d’action et de principes moraux ?

C’est là où cette philosophie rejoint celle d’Épicure. Mollison est pour une vie simple : vivre dans son jardin où on limite les déplacements. Il y a l’idée de ne pas faire des choses inutiles ou superfétatoires. Par exemple, avec le développement de l’aviation, les gens ont commencé à se déplacer de plus en plus, or les avions consomment énormément d’énergie et polluent. Il s’agit donc de vivre dans son jardin avec sa famille, ses amis, ou vivre en communauté, par exemple dans un écovillage. On produit ce dont on a besoin, et on redistribue le surplus. Ça ne va pas jusqu’à la «sobriété heureuse» d’un Pierre Rabhi, bien qu’il y ait des points communs.

Est-ce que ce n’est pas un peu réactionnaire ?

Ça peut être vu comme réactionnaire ou conservateur, en effet. On parle bien de retour à la terre. Le phénomène de retour à la terre, qu’on observe chez les néo-ruraux semble devenir de plus en plus important, même si on le rencontre chez beaucoup de citadins comme un désir, comme un rêve, qu’ils n’auront pas forcément l’énergie ou le courage de réaliser, mais à un moment il faut se lancer ! Il y a ce désir, mais il y a aussi une colère : une colère de voir le monde se détruire autour de nous, de voir une suite de mauvaises décisions politiques qui sont prises. Donc, oui, c’est réactionnaire, c’est une réaction contre le système économico-politique actuel.

Est-ce que cela implique des changements dans le rapport à l’autre ?

La permaculture s’oppose au modèle capitaliste, où les gens sont en compétition les uns avec les autres, à une certaine vision du darwinisme propagée notamment par les idées du darwinisme social de Spencer. La permaculture est plutôt axée sur la coopération, une autre lecture de Darwin, celle que fait par exemple Durkheim (7). Tout fonctionne ensemble, il y a une interdépendance. L’homme pour survivre et arriver à son état de développement socio-économique actuel a dû coopérer. Ce n’est donc pas une activité solitaire, individualiste qu’on fait dans son coin. Ce n’est pas non plus un renoncement au politique. C’est de la politique qui passe par d’autres moyens. C’est donc un rapport à l’autre plus apaisé, plus doux, plus serein, plus humain.

Lire aussi – Un bonheur sans croissance est-il possible? (Anne Frémaux)

Le viol de la terre est une idée qu’on trouve chez les peuples originaires d’Amérique du Sud et qui est souvent reprise dans les mouvements écologistes : on veut imposer quelque chose à la terre, lui faire violence (8). Il y a au contraire dans la permaculture l’idée de ne pas faire violence, à la terre, mais aussi à l’autre. Au contraire, on insiste sur une forme d’échange qui est le partage : partager des connaissances, échanger des graines ou de la nourriture, prêter ou partager du matériel. Par exemple dans l’écovillage en Ardèche le Hameau des Buis, l’école est au centre. Il y a donc bien dans cette configuration une certaine division du travail, même si celle-ci n’est pas poussée à l’extrême.

Avec la permaculture, on change donc de paradigme ?

La permaculture souhaite des individus actifs et responsables par opposition à un individu qui serait un consommateur passif et qui ne se soucierait pas d’une responsabilité qu’il a envers le monde, les autres, les générations futures. En cela, elle est proche d’Hans Jonas, par exemple. L’individu n’est pas seulement dans un pessimisme ou un fatalisme stérile mais décide de construire une utopie. En permaculture, le plus grand changement qu’on peut attendre, on l’attend d’abord de soi-même : il s’agit de se transformer soi-même en transformant son mode de vie : c’est comme cela qu’on transforme le monde, même si c’est à petite échelle. Il y a là quelque chose qui rejoint le mouvement Colibris (9). Bien sûr, la question reste de savoir si la permaculture est un mouvement collectif portant un projet de société généralisable ou bien s’il s’agit d’initiatives individuelles séparées et ne visant pas à un projet de société global.

Quelle est la rupture épistémologique ?

Un changement de regard sur la nature. Par rapport à une société de la vitesse, c’est plutôt une lenteur qui est recherchée. Plutôt la contemplation de la nature, retrouver l’étonnement cher aux philosophes comme Aristote. On ne regarde pas la nature comme juste un outil, quelque chose qu’on utilise – en cela il y a des points communs avec la critique qu’effectue Heidegger à propos de la technique lorsqu’il forge le concept d’ustensilité notamment dans Être et Temps – mais comme quelque chose de mystérieux, qu’on a envie de connaître – même si on ne parviendra jamais parfaitement à la connaître – et c’est là que se trouve la vraie richesse.

Vous avez évoqué la référence à Darwin. Y a-t-il d’autres grandes sources d’inspiration philosophique ?

Au-delà de Darwin, la permaculture ne fait pas explicitement référence à Épicure, au stoïcisme ou encore à Descartes, mais on peut y voir des points communs.

Épicure, par exemple, vit dans son jardin en communauté, avec sa famille, ses amis, ses disciples. Ils mangent les fruits du jardin, ils se contentent de peu. Il y a la fameuse distinction que fait Épicure dans la Lettre à Ménécée entre les désirs naturels nécessaires – qu’on peut identifier aux besoins) ou simplement naturels et les désirs vains artificiels ou irréalisables. Épicure encourage à se satisfaire des premiers et à se méfier des seconds et à les éviter. On peut penser également à la philosophie stoïcienne qui est très proche, me semble-t-il de la permaculture, dont le premier principe est de «vivre selon la nature». Il s’agit pour les stoïciens d’observer la nature pour la connaître afin de vivre en accord avec elle. Le second principe du stoïcisme : distinguer ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, me semble également très important en permaculture : savoir distinguer ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous permet de savoir sur quoi on peut agir positivement, et d’arrêter les pratiques néfastes. Cela permet aussi de ne pas se cacher derrière la mauvaise foi de dire qu’on ne peut rien faire quand on peut faire quelque chose.

Lire aussi – De l’urgence de la lenteur (Bruno Jarrosson)

Quant à Descartes, tout dépend de comment on lit le projet cartésien de «nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature». L’idée est d’avoir une maîtrise, une compréhension des éléments, c’est donc bien en ce sens un projet rationaliste. Comprendre les éléments pour pouvoir les rendre profitables à soi, pour être actif plutôt que de subir.

Et ailleurs qu’en Europe ?

Fukuoka, dont je parlais au début, s’inscrit dans ses racines : la spiritualité japonaise et d’Asie en général, où l’idée de Tout est très importante. Fukuoka applique ces principes à l’agriculture : la nature forme un tout, et l’homme qui a tendance à diviser, séparer, perd la conscience de ce Tout dont il fait partie. Ce sont des choses anciennes, qui commencent à être oubliées à son époque et auxquelles il revient constamment dans sa pratique de l’agriculture «sauvage».

À quel système de pensée s’oppose la permaculture ?

Au capitalisme, au productivisme. Qu’est-ce qui distingue la permaculture, qui est quand même un productivisme, du productivisme capitaliste ? Dans le capitalisme on veut une croissance illimitée dans un monde avec des ressources limitées. C’est un désir impossible, un désir vain, illusoire, au sens d’Épicure. Il faut un principe de réalité, au sens freudien. Dans la permaculture, on veut de la production tout en considérant qu’il y a des ressources limitées, mais on ne recherche pas la croissance pour la croissance. Pas à n’importe quel coût, pas par n’importe quel moyen. Ce qu’on veut éliminer c’est la passivité et l’irresponsabilité du consumérisme : travailler pour gagner de l’argent pour pouvoir consommer toujours plus, ou encore gagner plus d’argent pour se payer des services, c’est-à-dire payer des gens pour faire ce qu’on ne peut pas faire parce qu’on est occupé à travailler pour gagner de l’argent. C’est absurde et c’est un cercle infernal. On peut penser ici au concept de contre-productivité développé par Ivan Illich (10).

Lire aussi : Petite philosophie de la consommation (Alexis Feertchak)

La permaculture va donc avec le système de la décroissance. La seule croissance qu’on cherche en permaculture, c’est la croissance des plantes et du bien-être. On cherche également à développer le lien social et la convivialité, autre idée chère à Ivan Illich ou à Marx : un lien social qui ne soit pas médié par des relations d’argent.

Au-delà de l’agriculture, quelles sont les autres applications de ce système de pensée ?

Dans un monde fini aux ressources limitées, une des choses qui font partie de la permaculture, c’est la récupération. Plutôt qu’acheter quelque chose de neuf, voir si je n’ai pas quelque chose qui pourrait servir pour faire ce que je veux faire. Est-ce que je ne peux pas récupérer cette chose, échanger cette chose, transformer quelque chose d’existant en autre chose ? Il s’agit de tenir compte de la richesse de ce qui a déjà été produit et ne pas produire davantage inutilement. Voir le potentiel dans les choses. La permaculture vise la permanence. Dans une époque d’obsolescence programmée, on voit aussi que des objets peuvent durer. Cela veut dire qu’on ne jette pas. Ce qui était considéré comme déchet n’est plus vu comme tel mais comme quelque chose qui peut servir, comme une richesse. Par exemple les excréments animaux et humains – avec l’utilisation des toilettes sèches – deviennent une ressource, une richesse en tant qu’engrais naturel, alors qu’ils sont généralement gâchés.

Qu’est-ce que cela a de propre à la permaculture ?

Une manière globale de considérer les déchets par exemple. Pour un objet que je voulais jeter, je vais l’inscrire dans ma pratique culturale qui est au fondement de mon mode de vie. Cela développe l’imagination : on invente de nouveaux usages aux objets pour améliorer le micro écosystème que l’on construit. Les permaculteurs sont des créateurs de mondes, de petits écosystèmes. Ils expérimentent des mondes possibles. Plutôt que de jeter un objet, ils se demandent comment ils vont l’incorporer à leur écosystème. En permaculture on cherche à vivre dans le meilleur des mondes possibles.

Qu’est-ce que cela change au quotidien de pratiquer le permaculture ?

L’aspect ‘expérimentation’ de la permaculture est très important. Fukuoka dit aux visiteurs et étudiants qui viennent le voir qu’il ne veut pas qu’on l’imite, mais que les gens fassent leurs propres expériences. Ce qui compte c’est le chemin, non le but. C’est cela qui est enrichissant. La permaculture pousse à inventer, à trouver soi-même les solutions aux problèmes qu’on rencontre, même s’il n’est pas interdit, bien au contraire, de s’inspirer de ce qui a déjà été fait par d’autres. Cela demande donc un esprit d’observation et de réflexion. La permaculture contribue à créer des hommes plus conscients d’eux-mêmes et de leur environnement.

Lire aussi : Claude Lévi-Strauss : l’ethnocentrisme, entre humanité et barbarie (Daniel Guillon-Legeay)

Il y a véritablement dans la permaculture l’idée de créer un paradis sur terre, ici et maintenant et non dans un autre monde hypothétique ou inexistant. On retrouve ici une idée chère à Nietzsche. D’ailleurs Bill Mollison ne croit pas en une vie après la mort (11), sinon à la vie permise après notre mort pour les lombrics notamment. Néanmoins on peut tout à fait penser au jardin d’Eden de la Bible : la permaculture rêve d’un monde où la nourriture se trouve à profusion et où il n’y a plus qu’à tendre la main pour se servir. Il y a quelque part l’idée de retrouver un «paradis perdu».

Beaucoup de personnes pratiquent-elles la permaculture ? Comment se lancer ?

Il est difficile de donner un chiffre. Beaucoup font de la permaculture sans le savoir, ou certains intègrent certaines techniques de permaculture dans leur pratique agricole. Certains appliquent en partie les principes de la permaculture, alors que d’autres essaient de les suivre scrupuleusement. Le risque, comme avec tout principe est de les appliquer sans les comprendre. En agriculture, ce qui est vrai sur un territoire donné ne le sera pas forcément dans un autre. Par exemple, les fameuses buttes autofertiles qui sont devenues l’un des symboles de la permaculture, peuvent être pertinentes dans certains endroits – notamment les marais – mais sont souvent réalisées dans des lieux où elles ne sont pas nécessaires, pour un travail très important et fatiguant. L’une des leçons importantes de la permaculture est que la pratique agricole doit être adaptée au territoire où elle est pratiquée.

Pour se lancer, on peut déjà commencer à en faire chez soi. Si on possède un jardin et qu’on vit à la campagne, c’est bien sûr beaucoup plus facile, mais il y a aussi de nombreuses choses qu’on peut faire en ville ou en banlieue avec un petit jardin et il ne faut pas s’empêcher de pratiquer la permaculture sous prétexte qu’on habite en ville, même si ce ne sera pas une forme «pure» de permaculture. Il existe par exemple de plus en plus de potagers urbains dans les grandes villes qui suivent ou s’inspirent directement des principes de la permaculture. En plus des nombreuses ressources sur internet, il existe aussi des formations, qui peuvent aller de la simple initiation à un diplôme – même si celui-ci n’est pas encore reconnu en France – de permaculture, délivré par l’Université Populaire de Permaculture.

(1) Hadot, Pierre, La Philosophie comme manière de vivre. Paris, Albin Michel, 2001
(2) Notamment dans L’idéologie allemande, B, 3, §6
(3) Voir notamment l’interview de Bill Mollison (en anglais) en fin d’article
(4) Peter Singer, L’égalité animale expliquée aux humain-es
(5) Arne Næss, Vers l’écologie profonde
(6) Notamment le groupe radical Earth First!
(7) Durkheim, De la division du travail social
(8) Le microbiologie des sols Claude Bourguignon en parle dans la video en fin d’article
(9) Le mouvement Colibris a été fondé par Pierre Rabhi et Cyril Dion. Selon ses fondateurs il se donne pour mission « d’inspirer, relier et soutenir les citoyens engagés dans une démarche de transition individuelle et collective ».
(10) Ivan Illich, Énergie et équité
(11) Voir pour cela également l’interview de Mill Mollison en vidéo à la fin de l’article

 

Quentin Cormier

Formé à l'Université Paris-Sorbonne, Quentin Cormier est professeur de philosophie au lycée. Il a écrit son mémoire de Master sur la métaphysique des mondes possibles chez le philosophe David Lewis.  S’interrogeant sur les différentes manières possibles d’habiter le monde, il s’intéresse entre autres à l’écologie et plus particulièrement à la permaculture.

 

Inscrivez-vous à la newsletter iPhilo !

Recevez le premier journal en ligne gratuit écrit par des philosophes dans votre boîte mail !

 

Commentaires

Intéressant, sympathique et magnifiquement illustré. Respect des rythmes de la nature, intrants artificiels proscrits, animaux en liberté et « nouveaux fermiers » visiblement très heureux : comment ne pas applaudir ? Produits bio et circuits courts : pour ceux d’entre nous qui en ont les moyens , consommer de la sorte constitue évidemment un privilège. Mais justement : comment nourrir des milliards d’hommes à partir de ces îlots de retour à la nature ?

par Philippe Le Corroller - le 18 octobre, 2018


Justement il ne s’agit pas de nourrir des milliards d’hommes mais qu’ils se nourrissent eux-mêmes…. Peut-être en diminuant un peu leur nombre quand même !

par Sabatier Michelle - le 18 octobre, 2018


Je reviens sur une citation d’un ouvrage de Peter Singer, « L’égalité animale expliquée aux humain(e)s », et la phrase suivante qui parle de végétarisme et de véganisme.
Cela voudrait-il dire que si l’Homme est « l’égal » des animaux, il n’aurait donc pas le droit (sic…) de manger d’autres animaux ? Alors qu’il y a des animaux qui mangent d’autres animaux, et qu’on appelle « prédateurs », et ceci sans que l’Homme infléchisse leurs habitudes alimentaires ?
J’avoue que cela me laisse perplexe…
Il me semble que je dois constater à quel point notre conscience (de nous) est un écran formidable pour notre appréhension du monde.
Mais d’autres l’ont dit bien mieux que moi, déjà.
Il me semble également déceler que le moteur du capitalisme productiviste planétaire carbure au désir intime, au plus profond de nous de nous (re)produire, et que dans ce sens là, il ne s’agit pas d’un désir irréaliste, mais d’un désir vital. Dévié, mais vital, néanmoins.
Pour la passivité… il n’est pas évident qu’elle soit l’insulte que nous voulons tant qu’elle soit, même si étymologiquement, elle comporte un élément de souffrance. Trop d’action… positiviste alimente le productivisme capitaliste d’où nous voulons nous extraire à l’heure actuelle.
On pourrait plaider pour une revalorisation de la passivité…

par Debra - le 19 octobre, 2018


Ce qu’il y avait d’extraordinaire dans les cultures humaines, c’était l’extravagante diversité des actions.
Que dire de cette nouvelle mode occidentale ? Encore une illusion ? La énième tentative de s’extraire soi-même de la non-existence ? Je vais faire ci, je vais faire ça.
Ce sera toujours mieux que de rester affaler sur mon lit à pianoter sur mon smartphone !
Agir hic et nunc en vue de ma survie. Réduire l’addiction à Amazon. Parler avec mes voisins. Vivre dans la nature. Vivre avec des amis, en bonne amitié, en étroite communauté liée au travail accompli ensemble, à l’échelle de la planète former un réseau de personnes de bonne volonté, adultes, responsables, raisonnables.
Enfin faire quelque chose qui soit sensé. Retrouver le bon sens, l’amour de la nature, des autres, de moi. Arrêter de souffrir de l’insignifiance….

par gérard - le 20 octobre, 2018



Laissez un commentaire