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Logique totalitaire et crise de l’Occident

21/09/2013 | par Jean Vioulac | dans Monde | 8 commentaires

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Le philosophe Jean Vioulac nous propose une présentation de son dernier ouvrage, La logique totalitaire, Essai sur la crise de l’Occident (PUF, « Épiméthée », 2013). 

Notre époque est celle de la crise : crise de l’économie, de l’environnement, de la politique, de la religion, de l’art, de l’éducation, de la famille… il est même devenu difficile d’identifier un domaine qui ne soit pas en crise. Mais la philosophie ne peut pas se satisfaire de la description successive de ces crises, elle doit tenter d’en saisir l’unité, et de penser alors cette crise comme époque. Et en effet, une crise est fondamentalement un phénomène temporel : le terme vient du vocabulaire médical et désigne la fin du temps d’incubation d’une maladie, c’est-à-dire la phase à la fois la plus dangereuse de cette maladie, et la plus significative en ce qu’elle révèle un processus qui jusque là était dissimulé sous l’apparence faussement rassurante de la santé. Penser notre époque comme crise impose alors de la situer dans une histoire au long cours, et de se demander ce que cette crise révèle de notre histoire.

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La caractéristique la plus frappante de notre époque est la globalisation, c’est-à-dire le rassemblement de tous les peuples et de toutes les contrées du monde dans un même espace commun. L’intégration de multiples phénomènes particuliers dans un milieu universel unique définit philosophiquement le concept de totalité, et en cela la globalisation doit se redéfinir comme totalisation. Nous sommes les contemporains de l’avènement d’une totalité planétaire à l’intérieur de laquelle tout est désormais interdépendant, et c’est cette totalité qu’il s’agit de penser.

Cette totalité impose à tous les peuples de la planète la même conception du monde (la science), le même principe politique (la démocratie), la même organisation économique (le capitalisme) et les mêmes moyens d’action et de production (la technologie). Or ces quatre catégories fondamentales de la totalisation contemporaine sont d’origine spécifiquement occidentale, et leur domination est le résultat de l’occidentalisation de tous les peuples du monde. C’est donc dans l’histoire occidentale qu’il faut chercher la genèse de la totalisation contemporaine.

Hegel est le philosophe qui a découvert la logique immanente à l’histoire occidentale, et il l’a précisément compris comme logique de la totalisation par l’intégration de tout ce qui est à l’intérieur du concept. L’histoire s’achève alors à ses yeux dans la « totalité autonome » de l’État, régie par la terreur et la guerre. Cette figure de l’État correspond au concept classique de totalitarisme, qu’il importe alors d’étudier. Or ce que montre le nazisme, caractérisé par la désintégration de l’appareil d’État et l’absence de toute instance centrale de gouvernement, c’est que le totalitarisme n’est pas forcément étatique ni même politique : il s’agit alors d’identifier un processus immanent de totalisation dont les régimes totalitaires ne furent que des phénomènes dérivés.

Ce processus est celui que Tocqueville a vu dans la massification des sociétés démocratiques : la démocratie est en effet une réalité sociale et non politique, qui se définit par l’avènement d’un pouvoir de masse à l’intérieur de laquelle les hommes particuliers ne sont plus rien, sinon des exemplaires standards de cette masse. Le pouvoir total de la masse constitue en cela le fondement du totalitarisme. Tocqueville échoue cependant à expliquer ce processus, qu’il fonde en dernière instance sur la Providence divine ; il a cependant mis au jour son lien avec la révolution industrielle.

Mais c’est Marx qui a pensé jusqu’au bout ce processus de totalisation immanent au champ des pratiques. Si les sociétés humaines quittent l’immobilité et l’éparpillement qui caractérisaient les époques artisanales, c’est qu’elles se rassemblent en masses mobilisables par un dispositif économique qui dans l’argent dispose du moyen universel de détermination et d’incitation des individus particuliers. L’originalité de ce système économique est de tout soumettre à l’argent, non seulement les marchandises, mais le travail lui-même par le biais du salariat : par le salariat les sociétés humaines sont ainsi tout à la fois soumises à l’argent, et réduite à une quantité de travail disponible, c’est-à-dire à une masse. Mais si l’argent, par le salariat, mobilise toutes les énergies et consomme toute puissance, c’est dans un seul but : se produire lui-même. Et c’est là en effet le schéma de base de l’opération économique en régime capitaliste : une quantité d’argent (un capital, au sens courant du terme) achète de la puissance de travail, qu’elle ne fait passer à l’acte que pour se produire elle-même, et ainsi s’accroître (faire un profit). Le Capital est précisément l’argent en tant qu’il se produit lui-même, et le capitalisme se définit par cette automatisation du processus de production, qui fonctionne désormais en lui-même et pour lui-même, ne recherche plus que sa propre croissance, sans que les hommes ait un quelconque pouvoir sur lui même quand il s’avère dévastateur pour l’environnement. En quoi il apparaît que le capitalisme est crise, et que surmonter la crise, c’est indissolublement surmonter le capitalisme.

Mais si le capitalisme se définit par ce processus d’autonomisation du dispositif d’autoproduction de l’argent — ce qui est devenue manifeste à tous dans l’automatisation cybernétique de la finance —, alors la question de la technique est plus fondamentale encore que celle du capitalisme : dire que la totalité planétaire aujourd’hui est devenue un système autonome et automatique qui ne fonctionne plus qu’en vue de lui-même, c’est reconnaître qu’elle est une gigantesque machine dont les hommes ne sont plus que des rouages, quand ce n’est pas des grains de sables qu’il convient d’évacuer. C’est ainsi que Günther Anders a compris l’époque de la technique : par sa description minutieuse du consumérisme ou de la télévision, il a mis en évidence l’existence d’un « totalitarisme technocratique », dont on peut craindre qu’il soit indépassable.

Mais il devient alors possible de circonscrire la crise. Notre époque est celle de l’avènement d’une totalité surhumaine — pourtant produite par les hommes au cours de leur histoire — qui désormais est devenue autonome, ne fonctionne plus qu’automatiquement et en vue d’elle-même, et pour ce faire instrumentalise les hommes et se les soumet : tous les processus de dévastation, de démantèlement, d’atomisation et de destruction que l’on constate aujourd’hui peuvent alors être conçu comme les effets les plus immédiat de ce processus de totalisation.

 

Jean Vioulac

Agrégé et docteur en philosophie, Jean Vioulac a enseigné à l'Université Paris-Sorbonne, à la Faculté de philosophie de l'Institut catholique de Paris, ainsi que dans plusieurs lycées de région parisienne. Il est l'auteur de L'époque de la technique. Marx, Heidegger et l'accomplissement de la métaphysique (PUF, 2009) et dernièrement La logique totalitaire. Essai sur la crise de l'Occident (PUF, 2013).

 

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Commentaires

Günther Anders est un auteur qui gagnerait à être connu ! Il fut peut-être trop occulté par sa première épouse Hannah Arendt ! Le problème que je vois cependant à votre analyse brillante, c’est la question de la praxis, car, comme la logique que vous décrivez est systémique, la moindre action entretient ce système et rien ne peut la contrecarrer, sinon quelque chose qui viendrait de l’extérieur, ce qui est justement impossible dans une telle logique. N’avons-nous ainsi aucune prise sur le monde et sur notre histoire ?

par A. Terletzski - le 21 septembre, 2013


Pour faire suite à votre raisonnement et au commentaire de A.Terletzski, je partage ici ma question : comment établir un contre-pouvoir à ce totalitarisme technocratique ? Comment, par la praxis, parvenir à « désystématiser » le système, à faire en sorte que les valeurs humanistes n’en soient pas évacuées ? L’engagement dans ce sens ne peut-il donc être que désengagement ? refus de l’action toujours intégrée finalement au système ? refus de la communication ? refus des outils ? des signes ? des symboles ? refus total de cette totalisation ? Et ce refus ne fera-t-il pas le lit d’un obscurantisme religieux qui pourra s’imposer ensuite comme nouvel absolu ?

par Frédéric Sorgue - le 21 septembre, 2013


Et si la technologie constituait l’un des meilleurs moyens de lutter contre le totalitarisme ? Libye, Egypte, Syrie : le rôle joué dans ces conflits par les photos et vidéos mises sur Internet en temps réel n’est plus à démontrer. En France même, le politiquement correct des médias est aujourd’hui fort heureusement contrebalancé par tout ce qui s’échange sur les réseaux sociaux. Le succès des Manifs pour tous en fut, récemment encore, l’éclatante démonstration. Certes, la démocratie est toujours susceptible de dégénérer en tyrannie de la majorité, de céder à la tentation totalitaire. Mais, dans le même temps, jamais, dans l’Histoire, l’individu n’a eu autant de moyens d’affirmer son autonomie à l’égard de tous les pouvoirs. A lui, me semble-t-il, de ne pas se soumettre au  » totalitarisme technocratique  » dont vous redoutez les effets.

par Philippe Le Corroller - le 21 septembre, 2013


Même si l’exemple de la Manif Pour Tous me semble particulièrement mal choisi (sérieusement, trois pelés qui manifestent parce qu’ils ont vu un tweet, on peut difficilement parler de soulèvement démocratique), je suis d’accord avec Philippe Le Corroller.
La technologie peut aussi être la libération de l’homme. Quand 80% de nos jobs auront été remplacés par les robots, l’homme pourra se consacrer aux tâches importantes : la politique, la création, les arts…
Ne vivra-t-on pas mieux?

par Côme - le 21 septembre, 2013


En écho au commentaire de Côme, oui la technologie peut être source de libération de l’homme à condition d’être moyen et non une fin … La traduction concrète de la tendance actuelle est de s’enfoncer dans un consumérisme effréné où l’homme est instrumentalisé à ses propres dépens, condamné à consommer sans pouvoir se libérer de cette emprise du matériel … Sa quantité de cerveau disponible à consacrer à d’autres aspirations semble limitée …

par chignardet - le 22 septembre, 2013


Chignardet, vous me paraissez bien pessimiste ! Certes, voir, dans le métro, tous ces gens tapoter sur leur portable, au lieu d’ouvrir un livre, ou un journal, ou parler à leur voisin, ça fait craindre les ravages du conformisme. En même temps, je n’ai jamais vu autant de jeunes impliqués dans des engagements divers et variés. La vie en réseau permise par la technologie peut certes déboucher sur le pire : le règne d’une immédiateté ne laissant pas de temps à la réflexion. Mais aussi le meilleur : une intensification de la présence au monde. Gardons le moral !

par Philippe Le Corroller - le 22 septembre, 2013


Tout à fait d’accord avec Philippe, arrêtons d’avoir peur de la technologie ! Il y a dans la sphère des nouvelles technologies une ouverture au monde et une volonté d’un monde meilleur qui devrait nous rendre optimistes.
Et puis… les gens qui tapotent leur portables peuvent aussi lire iPhilo! Comme quoi… :p

par Côme - le 22 septembre, 2013


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