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2001-2016 : après Dostoïevski à Manhattan, Nietzsche à Nice

18/07/2016 | par Alexis Feertchak | dans Politique | 9 commentaires

 

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Friedrich Nietzsche passa l’hiver à Nice entre 1883 et 1887. Il écrit à sa sœur : « Et ces couleurs de Nice ! C’est dommage que je ne puisse les détacher et te les envoyer […] ». Quelques jours après l’attentat qui a tué plus de 80 personnes, dont des enfants, après qu’un conducteur a conduit son camion comme dans un jeu de quille, le rouge à la fois doux et vif des immeubles niçois s’est transformé en un rouge sang. Il pourrait porter la trace d’une passion triste bien particulière, le ressentiment, dont Nietzsche fit les analyses les plus fines. Nietzsche, mais aussi Dostoïevski. C’est d’ailleurs dans une petite librairie du vieux Nice que Friedrich Nietzsche découvre l’écrivain russe pour la première fois et son livre Les carnets du sous-sol. Cet ouvrage va avoir l’effet d’une révélation pour le penseur allemand du « ressentiment » car ce qu’il découvre dans la psyché du héros, « l’homme du sous-terrain », c’est justement cette passion triste, négative, qu’est le ressentiment. Et Nietzsche de s’écrier justement : « Dostoïevski est la seule personne qui m’ait appris quelque chose en psychologie ».

Qui est cet homme du souterrain, animé par le ressentiment, sinon la figure contemporaine du djihadiste ? C’est ce qu’avait précisément compris André Glucksmann dans son livre Dostoïevski à Manhattan publié quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001. Disons quelques mots du héros de Dostoïevski pour bien comprendre cette logique souterraine qui est à l’œuvre.

Fonctionnaire médiocre, mis à la retraite et vivant d’une petite rente, haïssant la société, composée de « gens normaux » sans aucun mérite, l’homme du souterrain se morfond. Dans un long monologue avec des « autres » fictifs, il se complaît dans sa déchéance, son énervement psychique le condamnant à une inactivité chronique. Il assume son état de déliquescence, se persuadant que la lucidité nihiliste qu’il porte à la nature humaine le hisse au-dessus des « hommes normaux ». La deuxième partie du livre revient sur la jeunesse du personnage principal : ce dernier est jeune, fonctionnaire sans mérite, ne parle à personne, ce qui lui convient. Et se produit alors l’événement anodin qui se transformera pour le héros en idée fixe : un soir, un officier l’ignore au lieu de se battre avec lui. L’homme d’armes a probablement oublié l’homme du souterrain quelques minutes après l’avoir brièvement rencontré, mais lui, non. Bien au contraire, il va échafauder un plan de plusieurs années pour se venger de cet officier qui l’a pris de haut. A la fin, l’homme du souterrain se bornera à bousculer l’officier dans la rue : il triomphe intérieurement, mais l’officier ne s’en aperçoit probablement même pas. Alors que le héros tente ridiculement de provoquer en duel l’un de ses anciens camarades d’école, son héroïsme tourne court et il termine sa soirée dans une maison close. L’homme du souterrain est desséché par le ressentiment. Dostoïevski ramasse en une formule ce mal moderne : « Je suis seul et eux ils sont tous ».

Le djihadisme est notre souterrain contemporain. Loin d’être à des lieux de nos sociétés occidentales, à Mossoul ou à Raqqa, le djihadiste fume, boit, arpente les boîtes de nuit, vit à quelques stations de métro des centres villes, tout en se donnant l’illusion par sa conversion qu’il se coupe de ce monde qu’il déteste et dont il est pourtant le produit. Il se pourrait bien alors que la haine qu’il porte aux autres vienne moins de sa différence radicale avec eux que de la proximité qu’il entretient malgré lui avec ses ennemis. Jean-Pierre Dupuy, dans son essai Avons-nous oublié le mal ? Penser la politique après le 11 septembre, fait lui aussi référence à l’analogie de Glucksmann, au ressentiment de l’homme du souterrain, pour en arriver à la conclusion suivante, mâtinée par l’anthropologie du mimétisme de René Girard et par celle de l’amour propre de Jean-Jacques Rousseau : si les djihadistes nous haïssent (que ce soit à Paris, Bruxelles, Orlando, Ankara ou Bagdad), c’est précisément parce qu’ils nous ressemblent et qu’ils sont animés des mêmes désirs, mais détournés.  Dupuy cite notamment ce passage de Rousseau, juge de Jean-Jacques dans lequel le philosophe contractualiste définit l’amour propre comme un état dégradé de l’amour de soi : « Les passions primitives qui toutes tendent directement à notre bonheur, ne nous occupent que des objets qui s’y rapportent et n’ayant que l’amour de soi pour principe sont toutes douces et aimantes par leur essence ; mais quand, détournées de leur objet par des obstacles, elles s’occupent plus de l’obstacle pour l’écarter que de l’objet pour l’atteindre, alors elles changent de nature et deviennent irascibles et haineuses« . Jean-Pierre Dupuy d’en conclure que, mus par la logique de l’amour propre, les terroristes de 2001 n’avaient pas pour objet, mais pour obstacle de détruire les tours jumelles. Chez Dostoïevski, l’homme du souterrain, qui ne cesse de rappeler sa différence avec les hommes normaux, avoue sans peine qu’il les jalouse et qu’il aimerait même appartenir à cette catégorie d’hommes. C’est sa proximité avec eux qui attise sa haine à leur égard et qui lui fait croire en une différence abyssale entre lui qui est seul et les autres qui sont tous.

La tentation est grande de faire de l’ennemi un barbare, un autre, quelqu’un qui n’est pas comme nous. Ce serait malheureusement prendre le risque de passer à côté d’une triste réalité : les djihadistes qui répandent le sang sont souvent le produit détourné de nos sociétés et non une réalité extérieure à elles. Le djihadisme a cela d’efficace que, d’une pensée révolutionnaire globale, il se répand localement avec facilité dans des univers aussi différents que la Chine, le Moyen-Orient, l’Afrique subsaharienne ou l’Occident.

On entend généralement ce discours « Ne prenons pas les djihadistes pour des barbares » chez ceux qui souhaiteraient convaincre leur auditoire que le djihadisme n’aurait à voir ni avec la religion, ni avec l’islam. Terrorisme, barbarie, fanatisme, secte, idéologie, oui, mais certainement pas ces deux mots que nos sociétés laïques ont si peur de prononcer : religion et islam. On entend même parfois le refrain de la culpabilisation : si ces jeunes djihadistes nourrissent du ressentiment à notre égard, c’est donc que l’Occident a fauté (oubliant un peu vite que le continent africain et l’ensemble du Levant ont payé le plus lourd tribut en matière de terrorisme islamiste). Bref, on voudrait absolument faire passer le mal du djihadisme pour une question strictement politique, économique et sociale, de sorte à exclure de celui-ci toute dimension religieuse. Les djihadistes seraient pauvres, mal intégrés, mal éduqués, discriminés, victimes de racisme, de xénophobie, etc. en oubliant d’ailleurs que les tristes héros des attentats sont souvent loin de répondre à ce profil (en tout cas pour les aspects strictement mesurables comme le niveau socio-économique ou éducatif).

Pourquoi ne veut-on donc pas se risquer à reconnaître la dimension religieuse du djihadisme ? N’est-ce pas justement le propre de la pensée religieuse de s’adresser aux hommes en général sans regarder s’ils sont Chinois, Français, Irakiens ou Maliens, et de s’adresser souvent à leur détresse intérieure comme celle qui anime les hommes du souterrain, mangés en leur être par le ressentiment ? Il est un passage étonnant dans L’Ancien régime et la Révolution d’Alexis de Tocqueville que le philosophe introduit ainsi : « Comment la révolution française a été une révolution politique qui a procédé à la manière des révolutions religieuses, et pourquoi ». Voici sa thèse en quelques mots :

« Toutes les révolutions civiles et politiques ont eu une patrie et s’y sont renfermées. La Révolution française n’a pas eu de territoire propre ; bien plus, son effet a été d’effacer en quelque sorte de la carte toutes les anciennes frontières (…) Le caractère habituel des religions est de considérer l’homme en lui-même, sans s’arrêter à ce que les lois, les coutumes et les traditions d’un pays ont pu joindre de particulier à ce fonds commun ».

Il ne s’agit pas ici de traiter de la Révolution française (je vous invite néanmoins à lire dans son ensemble ce chapitre de Tocqueville !), mais de comprendre que la révolution islamiste qui sévit dans le monde entier, dans des pays si différents les uns des autres, est précisément de nature religieuse en s’adressant aux hommes au-delà de leurs appartenances culturelles et politiques. En s’adressant (mal) aux cœurs des hommes, l’islamisme vengeur touche particulièrement la détresse psychologique de ceux qui, gorgés de ressentiment, arpentent les souterrains de la société sans jamais en sortir.

Mais voilà surtout comment Tocqueville achève ce chapitre sur l’aspect religieux de la Révolution française :

« Comme elle avait l’air de tendre à la régénération du genre humain plus encore qu’à la réforme de la France, elle a allumé une passion que, jusque-là, les révolutions politiques les plus violentes n’avaient jamais pu produire. Elle a inspiré le prosélytisme et fait naître la propagande. Par là, enfin, elle a pu prendre cet air de révolution religieuse qui a tant épouvanté les contemporains ; ou plutôt elle est devenue elle-même une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite, il est vrai, sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui, néanmoins, comme l’islamisme (je souligne) a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs ».

Nous sommes aujourd’hui face à un défi sans précédent pour le débat public. Non seulement les dirigeants politiques et plus largement les responsables publics semblent largement démunis pour agir, mais plus encore, ils semblent incapables de prononcer intelligiblement le nom du mal qui sévit et que nous devrions pouvoir appeler « islamisme » sans rougir. Les mots de « guerre », de « terrorisme », de « fanatisme »  résonnent davantage comme des incantations. Si l’on se tait, le risque est évidemment de tomber ensuite par réaction dans l’outrance du langage, qui n’apportera que des désordres supplémentaires. Il faudra donc bien pouvoir se poser cette question qui fâche : pourquoi a-t-on si peur de dire le mot de « religieux » ? Pourquoi a-t-on si peur de dire que ce qui s’est passé à Nice est un acte éminemment religieux ? Evidemment, il y a la peur de l’islamophobie, mais le bon sens d’un Rémi Brague ne suffit-il pas à écarter ce présage quand il énonce cette évidence : « tous les islamistes sont musulmans, mais tous les musulmans ne sont pas islamistes » ? Aujourd’hui, mû par le ressentiment d’une jeunesse qui se sent largement abandonnée et déchue, que ce soit dans les sociétés occidentales, moyen-orientales ou africaines, l’islamisme devient partout la révolution religieuse des hommes du souterrain. Depuis 2001 et l’attentat contre les tours du World Trade Center, le Dostoïevski à Manhattan d’André Glucksmann n’a jamais été aussi pertinent.

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collabore régulièrement avec l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

 

Commentaires

Bon article. Deux remarques :
– dans le texte de Tocqueville, « islamisme » se traduit par « islam » aujourd’hui (le second terme n’était pas utilisé à l’époque).
– la psychologie du souterrain est aussi applicable à l’extrême-droite et l’extrême-gauche, aujourd’hui comme hier.

par Eumène - le 18 juillet, 2016


Excellente analyse, je souscris aux deux thèses de l’article, sur le ressentiment des djihadistes et sur notre incapacité à reconnaître l’islamisme. Le problème, c’est que le religieux est devenu un immense tabou dans notre société technicienne, capitaliste et libérale, alors que, comme JP Dupuy, le dit si bien, notre société elle-même est pleine de ces traces du religieux archaïque.
Et je vais aller lire Glucksmann !

par Bernard M. - le 18 juillet, 2016


la bétise, la vraie celle dont souffrent les partisans de la laicité c’est d’avoir abandonné LA DIMENSION SPIRITUELLE du Citoyen, il ne peut y avoir de Spiritualité sans Laicité et surtout l’inverse.
L’homme du souterrain ne s’apprête pas à poser des bombes, ah non, il vous vomit, il ne touchera pas aux ailes d’une mouche, il vous regarde empetrer dans vos contradictions, j’ai même l’impression qu’il se dit « foutez vous sur la gueule » « vous ne savez faire que ça » entre vos quatre murs, il est seul au milieu des autres, mais parce que vous le haissez, le ressentiment c’est vous qui le portez, et vous avez appris à le cacher, je n’ai pas lu ce bouquin de GLUCKSMANN, est-ce qu’il conclu comme feu ELIE WIESEL « apprenez à vous taire »? et je rajoute car là je pense à JEAN AMERY  » vous avez fait assez de morts », d’ailleurs c’est HITLER qui vous a façonné! C’est HITLER ou STALINE, c’est selon, qui porte vos discours de haine
QUANT aux DJIHADISTES lisez plutôt HEIZENBERGER, le PERDANT RADICAL c’est édifiant!!

par MORIN LIONEL - le 19 juillet, 2016


Si le vêtement du ressentiment me semble trop large pour le djihadisme, l’aspiration à une « régénération du genre humain » est plus pertinente. Au fil des « docs », « envoyés spéciaux » et autres » compléments d’enquête » sur la question de l’embrigadement d’une partie de la jeunesse par DAESH, m’est apparu que ces jeunes gens aspiraient fondamentalement à…devenir meilleurs. Selon une idée folle du Bien, assurément, mais ont-ils jamais eu l’occasion d’en former une autre ? Et qui soit débarrassée de tout voile théologique?

par Frédérique Evenou - le 20 juillet, 2016


Excellent article, qui explique de façon convaincante la racine du problème, merci Tchaktchak!!
Ça me rappelle le discours du pape François au parlement Européen: la solitude est aujourd’hui le plus grand fléau des sociétés occidentales. Ce n’est pas tant une solitude de fait que de perçue: la médiatisation des vies privées (via réseaux sociaux entre autres) créent un ersatz affectif ou entretiennent ce jeu mimétique insoutenable, l’exhibition perpétuelle de joie de vivre attisant à la fois le désir, la fascination et la haine de soi et d’autrui quand on ne peut y prendre part malgré (ou en raison de) leur apparente proximité.
Je pense que pour de nombreux hommes du souterrain, s’inscrire dans la cause djihadiste permet de répondre à cette carence affective en leur donnant une place dans le monde. Par un tour assez absurde, ces hommes trouvent enfin leur accomplissement dans leur destruction, ce que Camus décrit parfaitement ‘Ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir’.
On comprend alors l’impuissance des décisions politiques face à ce problème, qui ne pourront s’attaquer qu’aux symptômes sans éliminer la racine du mal.

par Paul - le 20 juillet, 2016


Merci à tous pour vos commentaires (cher Lionel Morin, c’est fou comme l’excès de majuscules dénote le plus souvent une propension à l’agressivité : laissez-les seulement aux débuts de phrase et aux noms propres…).
Mon cher Paul, parfaitement d’accord avec ton analyse, celle de Camus et celle du pape. Mais pour changer cette fabrique à solitaires aigris puis haineux, il faudrait tout changer… la tâche est rude !

par Alexis Feertchak - le 20 juillet, 2016


tu l’as dit bouffi

par Paul - le 20 juillet, 2016


ok monsieur le professeur!

par MORIN LIONEL - le 21 juillet, 2016


« Pourquoi ne veut-on donc pas se risquer à reconnaître la dimension religieuse du djihadisme ? ». Je trouve ton texte très intéressant et très vivant. En outre, je suis d’accord avec toi Alexis : il faut oser poser cette question, pour en finir avec ce chantage à l’islamophobie que le conformisme des bien-pensants fait peser sur le débat public et toute tentative de critique des dérives violentes et sanguinaires de l’islamisme radical. Il faut oser nommer l’ennemi et désigner le masque derrière il se dérobe: la religion.

D’abord, parce que c’est une façon de l’identifier et de le prendre à son propre piège ; après tout, cette organisation ne se désigne-telle pas elle-même comme « Etat Islamique » pour asseoir sa légitimité d’emprunt et pour revendiquer les actes terroristes? Il appartient donc à l’islam doit faire la preuve de son aptitude à évoluer et à se distinguer radicalement… de l’islamisme radical.

Ensuite, j’ajouterai que les explications de type sociologique qui visent à expliquer la radicalisation par un phénomène d’exclusion sociale ne sont guère convaincantes, car beaucoup de terroristes ne rentrent pas dans ce schéma de pauvre causalité. Bon nombre de nos compatriotes qui sombrent dans le terrorisme par ressentiment sont d’abord des crapules, des voyous, des délinquants qui rêvent d’échapper à leur médiocrité et à leurs frustrations en rêvant d’aventures sanglantes sous la bannière du djihad. Car c’est bien au cri d' »Allah est grand » qu’ils actionnent leurs ceintures d’explosifs ou qu’ils appuient sur la gâchette de leurs kalachnikovs; certainement pas en fredonnant une chanson de Madonna!

Enfin, parce que cela permet de penser la riposte intellectuelle – j’y insiste – , dès lors que l’on prend soin, comme tu le rappelles à juste titre, de rappeler avec Rémi Brague cette évidence : « tous les islamistes sont musulmans, mais tous les musulmans ne sont pas islamistes ».

Pour terminer, qu’il me soit permis d’affirmer tout le mépris que m’inspirent l’islamisme radical (dans sa version terroriste) ainsi que l’islam fondamentaliste qui s’en fait le complice et le pourvoyeur de fonds (je pense à l’Arabie Saoudite). « Ecrasons l’infâme! « . Ce mot de Voltaire reste d’actualité.

par Guillon-Legeay Daniel - le 24 juillet, 2016



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