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Nietzsche, philosophe de la Méditerranée

11/02/2018 | par Philippe Granarolo | dans Philo Contemporaine | 4 commentaires

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BONNES FEUILLES : Nous publions un extrait du nouveau livre de notre chroniqueur Philippe Granarolo, Les carnets méditerranéens de Friedrich Nietzsche (éditions Colonna). Dans ce texte imaginaire, cet ancien professeur de Khâgne à Toulon fait l’éloge tant de son philosophe préféré que de sa région, qu’il aime tant. C’est au fond l’histoire d’une belle rencontre transformée en récit philosophique de voyage.


Docteur d’Etat ès Lettres et agrégé en philosophie, Philippe Granarolo est professeur honoraire de Khâgne au lycée Dumont d’Urville de Toulon et membre de l’Académie du Var. Spécialiste de Nietzsche, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment Nietzsche : cinq scénarios pour le futur (Les Belles Lettres, 2014), Le manifeste des esprits libres (L’Harmattan, 2017) et dernièrement Les carnets méditerranéens de Friedrich Nietzsche. Nous vous conseillons son site internet. Suivre surTwitter : @PGranarolo


Très diverse est l’écriture de ces carnets de Nietzsche dont j’ai eu le privilège d’hériter. Certaines pages sont soigneusement rédigées, d’autres sont écrites en style télégraphique, quand il ne s’agit pas de simples annotations elliptiques. Il m’a semblé préférable de traduire ces carnets en les mettant en forme, quitte à faire naître dans l’esprit de certains l’hypothèse que j’en serais le seul auteur. Peu importe, après tout : l’essentiel n’est-il pas d’avoir emmené mes lecteurs avec moi dans un voyage dont l’authenticité est inattaquable ? (…)

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Avant de croiser la route de Nietzsche, un autre grand méditerranéen m’a formé, auquel je dois ma vocation de philosophe. Il s’agit d’Albert Camus. Chacun se souvient des pages dans lesquelles Camus, remarquable lecteur de Nietzsche, évoque le «grand Midi», en particulier dans ce chef d’œuvre qu’est L’été. Personne avant Camus et depuis Nietzsche n’avait envisagé qu’il existe un tragique solaire, un tragique sans commune mesure avec le tragique nordique, avec le tragique romantique. Un tragique solaire que les Grecs furent les premiers à expérimenter, puis qui fut oublié pendant deux millénaires avant qu’un philosophe allemand, par une bien étrange ruse du destin, n’en retrouve le sens.

Nos dernières pages extraites du carnet génois nous rappellent comment Nietzsche éprouva une immense dette à l’égard de Gênes, ville où pour la première fois de son existence il contempla la Méditerranée. Il la découvrit à un moment de son parcours où il était tout près de sombrer dans une atroce lassitude qui aurait pu nous priver de son œuvre si Gênes ne l’en avait guéri. Il est permis de penser que ce tout premier contact a joué un rôle décisif dans l’élaboration de cette notion de «tragique solaire» repensée par Albert Camus. Combien sont éloignées de Nietzsche les foules européennes attirées par les plages méditerranéennes comme les papillons le sont l’été par la lumière de nos lampes ! Pour ces foules, la Méditerranée symbolise l’hédonisme, le farniente, tout ce dont Nietzsche avait horreur. Une Méditerranée à mille lieues de celle des vrais Méditerranéens.

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Si un homme du Nord veut savoir ce qu’est la Méditerranée, il doit en passer par Nietzsche ou par Camus. Il pourra alors entrevoir qu’un rivage écrasé de soleil exprime davantage Thanatos qu’Eros. Ou du moins, si l’on juge scandaleux d’éliminer Eros, pourra-t-il entrevoir qu’un soleil écrasant peut aussi représenter une preuve éclatante de la précarité de nos existences. Qu’un tel soleil nous pousse moins vers un plaisir superficiel et formaté, que sur la voie d’une dangereuse et puissante attraction vers le néant. Laissons la parole à Camus, qui l’exprime mieux que quiconque dans L’été : «Dans la ville et à certaines heures, pourtant, quelle tentation de passer à l’ennemi ! Quelle tentation de s’identifier à ces pierres, de se confondre avec cet univers brûlant et impassible qui défie l’histoire et ses agitations ! Cela est vain sans doute. Mais il y a dans chaque homme un instinct profond qui n’est ni celui de la destruction, ni celui de la création. Il s’agit seulement de ne ressembler à rien» (1).

Le grand Midi est le moment où l’ombre la plus courte nous met à la croisée des chemins. Le grand Midi nous propose deux voies en nous laissant l’entière liberté de choisir l’une ou l’autre d’entre elles : la voie facile du renoncement et de la grande lassitude, ou la voie exigeante de la création, mais d’une création sans illusion, d’une création parfaitement lucide sur le caractère éphémère, et infinitésimal à l’échelle de la nature, de sa dimension. Vivre après Nietzsche (2) est notre sort. A nous de relever le défi que nous lance le plus méditerranéen des philosophes, à nous d’invoquer les dieux de la Méditerranée afin qu’ils nous offrent ne serait-ce qu’une parcelle de ce qu’ils ont si généreusement accordé à Friedrich.

Nice la victorieuse – 5 janvier 1884

Le Docteur Paneth est venu avant-hier me rendre une nouvelle visite. Il m’a prié de le suivre à Villefranche pour passer quelques jours chez lui, et j’ai accepté son invitation. Hier matin, il m’a vanté le site d’Eze, et sa description a été si séduisante que j’ai pris ce matin même le train pour Eze.

Depuis le littoral un chemin escarpé s’élève jusqu’au nid d’aigle sur lequel sont perchées les maisons les plus élevées du village. Arrivé en gare d’Eze en milieu de matinée, j’ai aussitôt entrepris l’escalade, que mon ami m’avait présentée comme très pénible, craignant qu’une telle ascension soit incompatible avec la piètre santé dans laquelle il m’avait retrouvé. Il ignorait que pour moi marcher est tout sauf une activité épuisante. Depuis des années je marche entre quatre et six heures par jour, parfois davantage encore, ce qui est pour moi une absolue nécessité. Quitter à intervalles réguliers la position assise de l’intellectuel pour arpenter les chemins environnants fait partie de mon hygiène de vie : comment pourrais-je demeurer assis à ma table de travail pendant des heures sans être assailli par les plus terrifiantes migraines ? Mes promenades ne sont jamais celles d’un touriste, elles font partie intégrante de mon travail du jour. Au cours de mes marches, mon cerveau continue à poursuivre le travail commencé assis : qu’il s’agisse d’une réflexion sur un ouvrage dont je viens d’entamer la lecture, de l’élaboration d’un raisonnement, de la formulation d’une idée.

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Mes plus belles idées ont toujours surgi inopiné- ment au cours de mes marches solitaires, un peu comme si l’effort physique stimulait mon cerveau et lui donnait accès à des dimensions que je recherchais sans pouvoir les atteindre alors que j’étais assis à mon bureau. Mais ce que j’ai vécu hier en grimpant jusqu’au petit village d’Eze dé- passe de très loin toutes mes expériences anté- rieures. Légèrement essoufflé pendant la première moitié de l’escalade, je m’arrêtai régulièrement et me retournai vers la mer qui scintillait en contrebas. Mais à mi-parcours j’ai retrouvé mon souffle et j’ai cessé de regarder en arrière. J’ai concentré mon attention sur le doux bruissement que faisait le vent en glissant à travers les branches des oliviers dont la plupart des terrains qui bordaient le chemin étaient plantés. Le chant des oiseaux se mêlait harmonieusement au bruit du vent, et cette symphonie a animé mon corps d’une vigueur exceptionnelle.

Depuis la mi-décembre mon cerveau était en quête de ce qui devrait être un passage essentiel de mon futur Zarathoustra : un moment consacré aux nouvelles valeurs que les plus libérés parmi les hommes devront pouvoir inventer et assimiler pour s’arracher à la stagnation, ou pire, à la régression qui menace notre espèce. Il me faudra, en ce chapitre du Zarathoustra, opposer les anciennes tables morales qui ont guidé l’humanité depuis des millénaires, aux tables nouvelles qui nous permettront de reprendre le chemin de notre évolution. Ces tables, j’en suis encore bouleversé, m’ont été entièrement soufflées par je ne sais quel démon entre la gare et le nid d’aigle du village d’Eze. Arrivé au sommet, j’étais en possession de la totalité du texte qui sera un moment décisif de mon Zarathoustra (3).

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En rentrant à Villefranche, j’ai immédiatement couché sur le papier les phrases dont le destin m’avait fait l’inattendu cadeau. Je n’ai pu raconter dans le détail au Docteur Paneth ce qui m’était arrivé. Il m’aurait fallu pour cela le faire pénétrer dans les arcanes de mon Zarathoustra, et je n’en avais ni le désir, ni l’énergie. Même s’il en avait été autrement, aurait-il été capable de m’accompagner dans ces nouveaux territoires que les humains ne sont pas encore prêts à habiter ? Il m’a cependant été tout à fait possible de lui faire comprendre les relations entre mon corps et mon esprit que j’expérimente en marchant. Je lui ai expliqué que c’est quand l’inspiration créatrice coule le mieux en moi que mes muscles fonctionnent à merveille. C’est moins la qualité de mes réflexions qui dépend du mouvement de mes muscles (même s’il en bien ainsi), c’est plutôt ma performance physique qui se trouve facilitée par la richesse de mon travail intellectuel. Quand une idée nouvelle s’impose à moi, je suis transporté dans une sorte d’état second qui me fait oublier toute fatigue.

Ce que je n’ai pu avouer à mon ami, c’est que les pensées décisives qui ont envahi mon cerveau sur le chemin pentu conduisant au nid d’aigle d’Eze, ce «renversement des valeurs» que je situerai au cœur de mon Zarathoustra, ont trouvé une sorte de preuve de leur pertinence dans l’effet qu’elles ont eu sur mon corps. Cette «preuve par le corps» fut probablement envisagée par nos ancêtres grecs, puis fut perdue de vue par les «hommes théoriques» (4) héritiers de Socrate. J’ai su la ressusciter sur le chemin d’Eze.

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(1) L’été, in Essais, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, 1965, p. 830.
(2) Après Nietzsche (Montpellier, Éditions de l’éclat, 1987) est le titre d’un bel ouvrage de Giorgio Colli, philosophe italien auquel nous devons la publication de l’intégralité de l’œuvre posthume de Nietzsche. Colli et son compatriote Montinari dirigèrent une équipe internationale de chercheurs qui dépouilla les archives Nietzsche au lendemain de la seconde guerre mondiale, ce qui permit la grande édition critique à partir de laquelle les études nietzschéennes franchirent un pas décisif.
(3) Les nouvelles tables d’Ainsi parlait Zarathoustra sont pour nombre de lecteurs le texte de Nietzsche avec lequel ils ont le plus de difficulté à se sentir en harmonie, jusqu’à ce que l’on comprenne qu’il s’agit bien moins d’une nouvelle «morale», d’une morale néo-stoïcienne invitant à la fermeté, et même à une dureté inquiétante, que d’une invitation à nous débarrasser de tout ressentiment. En effet comment l’immoraliste que prétend être Nietzsche pourrait-il sans contradiction nous apporter une nouvelle morale et ainsi nous enfermer dans les pièges de nouveaux standards uniformisants ? Les «nouvelles tables» ne sont rien d’autre qu’une invitation à la liberté et à la réconciliation avec le monde.
(4) Dans sa première œuvre La naissance de la tragédie, Nietzsche qualifie d’«hommes théoriques» ce que sont devenus les Grecs, et après eux tous les Occidentaux, du fait de l’influence pernicieuse de Socrate. Alors que chez les Grecs «tout devenait vie», ainsi que le répétait le jeune Nietzsche, une théorisation excessive a coupé la raison de l’existence. Si de multiples thèses de La naissance de la tragédie sont plus wagnériennes que nietzschéennes, les développements concernant les «hommes théoriques» sont bien le fruit de la philosophie de Nietzsche, et il ne cessera d’en approfondir les conclusions dans toute la suite de son œuvre.

 

Philippe Granarolo

Docteur d'Etat ès Lettres et agrégé en philosophie, Philippe Granarolo est professeur honoraire de Khâgne au lycée Dumont d'Urville de Toulon et membre de l'Académie du Var. Spécialiste de Nietzsche, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment Nietzsche : cinq scénarios pour le futur (Les Belles Lettres, 2014) . Nous vous conseillons son site internet : http://www.granarolo.fr/. Suivre surTwitter : @PGranarolo

 

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Commentaires

Bonjour,

Les humeurs,au contact de l’air et de géographie Méditerranéen, débarrassées de toute humidité superflue,place le corps dans un état et porte l’esprit aux meilleures dispositions.

De cette harmonie entre natures,l’éternité n’aurait plus sa raison d’être.

par philo'ofser - le 13 février, 2018


Merci pour cette présentation, et ces textes.
En lisant Nietzsche ici, je suis frappée par son ambition, comparée à celle de Sigmund Freud, dans l’urgence de redécouvrir notre être animal, corporel, intriqué à une pensée qui dépasse les limites de ce que nous entendons par « intellectuel ». Notre être incarné.

Pour l’absence de ressentiment, une pensée pour William Butler Yeats, un des plus grands poètes de langue anglaise du 20ème siècle qui, en parlant de la mélancolie de ceux qui avancent dans la vie, mélancolie naturelle qui découle de perdre tant d’illusions (et plus que des illusions…), décrit le vieux sage avec ses yeux gais. (« Lapis Lazuli »)

Il est néanmoins dommage que Friedrich Nietzsche, dont le chemin personnel et intellectuel fut si riche, et mouvementé, ait produit des écrits si… prophétiques… pour tant de personnes en Occident (je préfère la tradition prophétique à l’idée de futurologue.. peut-être à cause de ma méfiance naturelle envers toute forme de Logos, au point où on en est).
Si on doit prophétiser (et il me semble maintenant que prophétiser est consubstantielle de notre condition humaine…), il me semble souhaitable que les prophéties soient aussi éphémères que les prophètes eux-mêmes, et qu’elles soient écrites sur de l’air.
Comme des poèmes ?…

par Debra - le 13 février, 2018


Y a-t-il une différence entre une déprime sous un soleil brûlant et celle sous la nuit polaire?

par Gérard - le 16 février, 2018



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