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Emmanuel Macron renonce-t-il à la philosophie?

27/04/2017 | par Francis Métivier | dans Politique | 12 commentaires

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BONNES FEUILLES : Avec l’aimable autorisation de son auteur et de son éditeur, nous publions des extraits du potrait d’Emmanuel Macron tiré du livre numérique Mythologie des présidentiables de Francis Métivier paru aux éditions Pygmalion-Flammarion.


Docteur en philosophie, Francis Métivier enseigne la philosophie au lycée Duplessis-Mornay de Saumur, ainsi que l’esthétique et l’éthique à l’Université de Tours. En tant que chanteur et guitariste, il présente, seul ou en power trio, le Rock’n philo live, une interprétation philosophique de morceaux de rock repris sur scène. Auteur de plusieurs essais, il a notamment publié : Liberté inconditionnelle (éd. Flammarion, 2016) ; Rock’n philo (rééd. Flammarion, 2 volumes, 2016) et dernièrement Mythologie des présidentiables (éd. Pygmalion-Flammarion, 2017). Vous pouvez aussi retrouver son site personnel.


 

Macron a eu un maître en philosophie, et il semblerait intéressant de confronter Macron politique et son vide hystérique à l’un des contenus de la philosophie de ce maître, Paul Ricœur. Dans son livre De l’interprétation. Essai sur Freud (1) – tiens, Freud… quand on parle d’hystérie, on en voit le bout –, Ricœur parle des « maîtres du soupçon », Marx, Nietzsche et Freud. Les trois Attila de la philosophie dont on pourrait dire familièrement qu’après leur passage ils nous ont laissé un sacré chantier. Et même une terre en friche de laquelle ont poussé des plantes pour le moins étranges, ou encore l’expression culturelle du vide devenue parfois l’impression du vide culturel. Un nihilisme sans suite.

Pour aller plus loin : Francis Métivier, Mythologie des présidentiables, éd. Pygmalion-Flammarion, 2017

Alors qu’un bon programme politique devrait consister à recoller les morceaux, à faire corps et à donner à un peuple la perspective d’une unité citoyenne, à réaliser une « récollection du sens », pour citer Ricœur, tout discours politique, à commencer par celui de Macron, se fait en trop grande partie par un « exercice du soupçon », c’est-à-dire la recherche de la faute cachée de l’autre – sans le siffler, bien sûr – , son trauma, réduction de sa conscience à ses mensonges et aux illusions qu’il engendre. En politique, on parle pour chercher la faute chez l’autre et la mettre en scène. Même s’il n’y a rien. Surtout s’il n’y a rien – l’honnêteté est la pire des concurrences. Quitte à tout mettre en pièces dans la vie de l’autre et dans son œuvre. « De la vérité comme mensonge » écrit Ricœur. Ne jamais croire un politique… dit le politique.

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Faire de la politique, c’est soupçonner l’autre avant qu’il ne vous soupçonne, c’est comme, au sens de Ricœur, procéder à l’« arrachement du masque », à « une interprétation réductrice des déguisements », le déguisement étant le costume de la mythologie politique. Cela n’est pas sans rappeler ce catcheur masqué des années 1950, que ses adversaires étaient à deux doigts de révéler sous les « vas-y ! » du public en délire. Mais en politique, on démasque, même s’il n’y a rien à voir. On arrache la peau, on écorche, on dépèce, on désosse. Pillage de l’intime, dépouillage de l’adversaire. Jusqu’à trouver la chose compromettante. Il n’y a rien ? Alors on invente.

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Macron ne fait que soupçonner et, en ce sens, il trahit intellectuellement son maître de philosophie. Il rappelle aussi une certaine pédagogie des années 1970, le prof qui n’a rien préparé et qui, après quelques minutes de discours pour asseoir son aura, lâche un : « Alors ? de quoi voulez-vous parler aujourd’hui ? » Et c’est parti pour deux heures de bla-bla. De la même manière, la méthode Macron consiste à aller en avant, vers les gens, à demander aux gens ce qu’ils veulent : quand on n’a pas d’idées, on interroge les autres. Ou alors, on s’invente une mystique, et on finit par l’affirmer : « La politique, c’est mystique. » Il est déjà l’élu – d’une force transcendante : qui peut le plus peut le moins, qui peut le mystique médiatique peut le politique. Tout l’art de la communication politique est de paraître beaucoup pour, une fois au pouvoir, être peu.

Macron a-t-il une philosophie ? Hmmm… Macron et son mouvement n’ont même pas de couleur. Le logo est un « En Marche ! » à l’écriture plutôt enfantine, à perfectionner, à mûrir, comme son programme. Philosophiquement, il n’y a rien de rationnel chez Macron : pour l’heure, il est mystique et, s’il est élu, son action sera empirique. Voyez-moi et on verra. Tout est détruit mais rien n’est pensé. Son projet ? Être président.

Macron est le dernier des postmodernes.

« En marche »… sur un tapis roulant

Notre vierge politique est un anti-président normal

De quel point de vue Macron rompt-il avec le « moi, président normal » ? Du point de vue de la vivacité formelle. Il double les candidats, par la gauche, par la droite. Vers quoi ? On verra. Pour l’instant, il s’agit d’être le premier.

« En marche », mais quelle est la direction ? Macron est une intention sans but. Il dit que s’il est élu, il nommera dans ses ministères des politiciens de gauche et de droite. Bien, mais… pour quoi faire ? Manu Macron, c’est un peu le sketch des Inconnus.

— Manu, tu descends ?
— Mais pour quoi faire ?
— Bah, je sais pas, moi, descends.
— Et pour quoi faire ?
— Écoute, je sais pas, on va voir, viens, descends.
— Et pour quoi faire ?

Finalement, Manu est descendu et il est « en marche » – mais pour quoi faire ? Il y a deux sortes de marche. Celle qui se fait sur la route, à plusieurs, et celle qui se fait seul, sur un tapis roulant. Sur un tapis roulant, on ne va nulle part. Macron ne fait pas de théâtre mais du one-man-show. Il y a beaucoup de monde aux meetings de Macron, soit. Mais qui est autour de lui ? Il y a lui et les autres. Entre les deux, Macron n’a aucune tête d’affiche. Quelques têtes, il est vrai, mais alors vraiment en arrière-fond. Désir de valse de ceux qui font banquette. C’est vrai, en politique, on s’entoure des têtes qu’on peut – regardez Fillon et Mélenchon.

Pourquoi Macron marche-t-il alors qu’il n’y a rien devant lui ? Pour être en marche. Du moins pour dire qu’il est en marche. Cela lui fait quelque chose à dire. Disons que cela met un discours en marche. Est-ce l’idée de la marche qui marche ? Allusion mégalomane aux grandes marches, aux grandes causes ? Être dans le sens de l’histoire ? Le public suit, prend le vent en marche et devient lui-même le vent qui pousse Macron. Le public a une attirance pour le mouvement. Le changement. Comme un changement qui ne serait pas décidé par un humain – le changement, c’est maintenant, le changement, c’est moi, président –, mais viendrait d’ailleurs, d’un vent inspiré, divin. Macron l’élu. Macron le « déjà élu » : il lui faut bien des prophètes. Mais comme il ne s’agit pas non plus de religion, le désir de changement se traduit aussi en ivresse de l’inconnu. Ils sont saouls de l’idée de changement, de l’idée d’un changement qui ne changera rien, puisque cette idée est vide. C’est juste pour donner le sentiment du changement. En fait, c’est un grand classique.

Le « en marche » n’est que la nouvelle formulation d’un changement dont le désir est affirmé à chaque élection, par toute opposition. Sauf que Macron représente une nouvelle opposition. Ou, disons, l’autre opposition, une autre opposition que l’opposition d’en face, frontale, d’équerre. L’opposition de Macron est l’opposition en diagonale, de trois quarts, de travers. La stratégie de Macron ne consiste pas à aller une fois à droite et l’autre fois à gauche, mais à aller à droite et à gauche en même temps, à élargir le champ de passage des deux côtés simultanément, sans attendre les occasions d’alliances électorales. Macron n’en a pas besoin. Pour le premier tour, les alliances sont à éviter, pour le second elles sont inutiles. Si Macron ne marche pas beaucoup, il réfléchit un peu.

Macron est le Moïse de la présidentielle 2017, qui ouvre la mer pour s’offrir un boulevard aux trottoirs sans cesse repoussés par les fautes des uns et des autres. Il a aussi ses fautes, mais que sont-elles par rapport à celles de ses adversaires ? Rien. Macron joue avec le rien. Et les prophètes, plus ou moins connus, s’engouffrent dans la mer Rouge de la politique, espérant voir se transformer leur activité prophétique en portefeuille ministériel. Là aussi, la stratégie n’est pas « en marche » mais vieille comme le monde. Macron ouvre la mer et la foule suit : moutons de Panurge du pouvoir. Le « en marche » est suivi d’un « allons-y » naïf et intéressé à la fois. En cas d’échec, ceux qui sont déjà installés – comme Gérard Collomb, le maire de Lyon – n’y perdront rien, et les autres n’ont rien à y perdre.

(1) RICOEUR (Paul), De l’interprétation. Essai sur Freud, éd. Le Seuil, 2014.

 

Francis Métivier

Docteur en philosophie, Francis Métivier enseigne la philosophie au lycée Duplessis-Mornay de Saumur, ainsi que l'esthétique et l'éthique à l'Université de Tours. En tant que chanteur et guitariste, il présente depuis, seul ou en power trio, la performance du Rock'n philo live, interprétations philosophiques de morceaux rock repris sur scène. Auteur de nombreux essais, il a notamment publié : Liberté inconditionnelle (éd. Flammarion, 2016) et Rock'n philo (rééd. Flammarion, 2 volumes, 2016). Vous pouvez aussi retrouver son site personnel : www.francismetivier.com.